Bien peu, à l’époque où Kuito agonisait sous les obus, s’interrogeaient sur les capacités financières de l’UNITA, le mouvement rebelle de Jonas Savimbi, ni sur la provenance de son armement. Il est de bon ton aujourd’hui de vouer aux gémonies les dirigeants angolais, critiqués pour leurs dépenses folles en armement. Mais qui achetait les diamants de Savimbi à la belle époque de la guerre ? Qui lui fournissait missiles, lance-roquettes et autres engins de morts ? Dans quels pays européens ses porte-valises étaient-ils reçus pour y déposer leur « or noir », c’est-à-dire les diamants qui alimentaient cette sale guerre. Le pétrole d’un côté, les diamants de l’autre. Haro sur le vainqueur, l’omerta sur le vaincu ? C’est un peu bref comme travail de compréhension.
Parlons un peu de Kuito quand même.
Ce que l’on appelle communément la bataille de Kuito aura duré du mois de mars 1993 au mois d’août 1994.
Dix-huit mois au cours desquels, jour et nuit, la vie fut un enfer. L’UNITA (l’Union nationale pour l’indépendance de l’Angola), le mouvement rebelle de Jonas Savimbi, avait fait de Kuito un de ses objectifs militaires majeurs, alors que Kuito, capitale de la province de Bié était toujours restée sous le contrôle du gouvernement.
Pendant 18 mois, des milliers de bombes sont tombées sur la ville dans laquelle les soldats de Savimbi étaient face à face avec l’armée gouvernementale et la population civile.
Ce furent des combats de rues, de porte-à-porte, de maison à maison. La ville resta des mois coupée du monde, sans aucun moyen d’en sortir, l’aéroport étant lui aussi pilonné jour et nuit.
A l’époque, le gouverneur de la province, Luis Paulino Dos Santos, était aussi resté des mois bloqué dans Kuito aux côtés des combattants avant de pouvoir, un jour d’accalmie, se faire évacuer sur Luanda. Mais il n’a pas, lui non plus, échappé aux balles en montant dans l’avion et en a gardé de fières cicatrices.
Quand nous l’avions rencontré, Luis Paulino Dos Santos résumait sobrement ces 18 mois d’enfer : “Chacun ici, à Kuito, a été blessé ou a perdu un membre de sa famille dans les combats, ou a vu sa maison détruite.” 15 à 20 000 morts.
Dès l’apparition des premières maisons, à l’entrée de la ville, le choc est fort. Maisons ? Ce mot a-t-il encore un sens, ici ? Des morceaux de murs, piquetés par des centaines d’impacts de balles, des grandes trouées où sont passés quelque obus, toitures éclatées, effondrées, murs d’écoles devenus dentelles.
Et l’on se rend compte très vite qu’il est bien stupide de demander aux survivants s’ils ont participé aux combats.
Comment y échapper ? Pas une maison, pas un mur, pas un toit qui ne porte les marques indélébiles de cette guerre meurtrière.
Coincés en tenaille par les troupes de l’UNITA, les habitants creusaient parfois de longs souterrains pour aller chercher quelque nourriture dans les champs environnants. Plus rien n’arrivait, sauf les armes larguées des avions par parachutes.
Au sortir de la ville, les collines vallonnées aux couleurs ocres, tachetées de verdure, offrent un tableau ravissant. Mais dès le premier pas au sol, les panneaux “attention mines” vous plongent vite dans l’horrible réalité.
La campagne est vaste, belle, mais c’est une poudrière qui tue encore chaque jour ou presque des paysans malchanceux. La zone est truffée de mines qui cracheront longtemps sans doute encore leur venin mortel.
Grenier à blé avant l’indépendance en 1975, centre de villégiature pour les Portugais, réputée pour la qualité de ses établissements scolaires, Kuito la belle se panse doucement. On y a reconstruit des écoles, on y a planté des bornes d’eau à usage collectif, on tente d’y faire revenir l’électricité avec les travaux de réhabilitation du barrage hydroélectrique de Kunje, communément appelé le barrage de Camacupa. Une centrale thermique, propre à Kuito, forte de quatre groupes électrogènes d’une puissance de 10 MW, est aussi en chantier. Le gouvernement a lancé un programme de construction d’habitations entièrement neuves, où ont été logées, dans un premier temps, uniquement les familles qui ont accepté de prendre sous leur nouveau toit des orphelins de la guerre.
Des enfants, nés pour la plupart dans la guerre, et qui apprennent aujourd’hui lentement ce que peut être la paix.
René-Jacques Lique
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