Extrait : "Que peut bien avoir à faire Mugabe des cris de coq de Bernard Kouchner en ce matin du 18 avril où il célèbre les 28 ans d’indépendance de son pays ? Mugabe a passé sa vie dans la guerre. Des années 60 où il a quitté les bancs de l’université jusqu’à 1980 d’abord. Une guerre dure, sans merci pour faire tomber un régime raciste, d’abord sous contrôle britannique puis renforcé dans l’ignoble par Ian Smith. Vingt ans de guerre militaire, de guerre physique, en risquant sa vie. Vingt ans pendant lesquels il a vu des dizaines, des centaines, des milliers de combattants mourir.
Puis il a passé la deuxième partie de sa vie depuis 1980 à livrer un autre combat, un combat économique, un combat diplomatique contre la communauté anglo-saxonne d’abord, puis contre toutes les puissances occidentales. Un combat qui endurcit, qui forge des certitudes, qui renforce la volonté. Champion du monde des discours prononcés devant l’Assemblée générale de l’ONU, Robert Mugabe. Champion du monde pour la longueur et pour le nombre. Imbattable, intarissable, sur tout sujet, toute polémique, n’importe quel conflit, de la guerre au Moyen-Orient, en passant par la défense du Nicaragua attaqué dans les années 80 par les "Contras", les hommes de main de l’Administration Reagan ; jamais la langue dans sa poche, jamais le dos rond. Des phrases assassines sur l’intervention anglo-américaine en Irak, de tout combat, à toute tribune, avec les Pays non-alignés, en passant par Cuba, autre tant décrié.
Que peut-il avoir à faire des rodomontades d’un Kouchner qui monte sur la table quand il s’agit du Zimbabwe et qui se cache en dessous quand on lui parle du Tchad ? L’attitude de la communauté internationale par rapport au Zimbabwe trouve sa parfaite antithèse en Afrique au Cameroun, pays dirigé par le discret et jamais blâmé président Paul Biya. Paul qui ? Paul Biya. On sait, personne n’en parle jamais, et c’est normal. 26 ans de pouvoir, seulement deux de moins que Mugabe. Le Cameroun, dans l’imagerie populaire, c’est Yannick Noah, pour les anciens Roger Milla et la coupe du monde de football en Italie on ne sait plus trop en quelle année, et le pape, de temps en temps.
Paul Biya ? Jamais un discours qui fâche ou qui pourrait chagriner le monde occidental. Un bon élève : le pays raisonnablement privatisé au plus grand bénéfice des milieux d’affaires français.
Quand Mugabe a déjà affronté des adversaires politiques aux élections législatives de 1980 et 1985, et à la présidentielle de mars 1990, le Cameroun découvre l’existence du mot multipartisme. Et encore, dans la douleur, avec des morts quand les Anglophones de l’ouest du pays ont voulu créer un parti, le Social Democratic Front, en mai 1990. Il faudra plus d’un an, et quelques longues détentions d’obstinés du multipartisme, avant que des partis d’opposition ne soient autorisés. Puis des morts en vrac et à la pelle lorsque les opposants réclameront la tenue d’une conférence nationale, très en vogue à l’époque, pour avoir leur mot à dire sur la Constitution et les lois électorales. Ils ne l’auront pas.
Et puisque pluralisme on nous a imposé, jouons le jeu à notre manière, à la camerounaise. La « démocratie apaisée » répétera en continu Paul Biya, qui inventera un mode de scrutin que ne désavouerait pas Bernard Kouchner.
La présidentielle pluraliste, soit, mais à un seul tour. C’est celui qui est en tête au premier coup de dé qui gagne, et ça tombe bien, c’est toujours Paul Biya qui est en tête et qui gagne toujours. Quand il y a des candidats contre lui. Parfois pas, comme en 1997, mais pas grave, réélu Paul Biya, avec 92,54 % des suffrages et un taux de participation que l’on n’ose écrire ici tant il ferait des jaloux.
Des condamnations du régime ? Jamais. Aucune pour le Cameroun qui est pourtant membre et de la Francophonie et du Commonwealth. Sage, Paul Biya, très sage, à la limite du timide. Une carpe. Se mêler des affaires du monde comme Mugabe ? Jamais de la vie, et la communauté internationale le lui rend bien. Un grand démocrate Paul Biya, l’inverse du diable de Mugabe, sauf que les malheurs du Daily News au Zimbabwe, c’est de la rigolade en comparaison de ce qu’a subi la presse camerounaise depuis l’ouverture démocratique, selon l’expression consacrée.
Ouverture démocratique, mais parfois fermeture. 10 mois de prison dans les geôles pourries de la prison de New Bell à Douala pour Pius Njawé, le directeur du principal journal privé proche de l’opposition de l’époque, Le Messager. Son crime ? Avoir écrit dans les colonnes de son journal que le président Biya avait eu un malaise cardiaque en assistant à la finale de la coupe de football du Cameroun en décembre 1997. Peut-être la prison à vie pour Pius Njawé s’il avait osé la comptine de la femme décapitée comme le Daily News du Zimbabwe.
Paul Biya est un sage, on l’entend si peu. Alors le Cameroun se murmure dans le monde, il se chuchote. Pas de Desmond Tutu pour réclamer au porte-voix une quelconque intervention militaire. Pourtant Desmond Tutu connaît le Cameroun, il a fait un voyage express en 1992, lors de la première élection présidentielle où Biya a découvert ce que signifiait l’expression "adversaire politique". Son principal challenger, John Fru Ndi, criait victoire depuis son fief de Bamenda en zone anglophone, comme Tsvangirai en 2005, comme Tsvangirai en 2008.
Mais Desmond Tutu fit le voyage au Cameroun, pas pour effectuer des repérages en vue d’une intervention militaire, simplement pour aller calmer John Fru Ndi. On ne sait ce que les deux hommes se sont dit, mais Fru Ndi baissa d’un ton après leur entrevue. Pas d’équipe de CNN, pas d’avions remplis d’envoyés spéciaux pour aller couvrir les élections au Cameroun.
Normal encore, il n’y a pas de crimes contre l’humanité comme au Zimbabwe. Il y a bien de temps en temps quelques morts, mais si peu. Plus de 130, lors d’émeutes en février 2008 - au même moment que les élections du Zimbabwe !- des émeutes à Douala, la capitale économique, provoquées par la hausse vertigineuse des prix mais aussi par le refus d’une modification de la constitution qui était sur les rails.
139 morts plus tard, la réforme constitutionnelle sera adoptée à l’Assemblée, et le jeune président Paul Biya, 75 ans au compteur, au pouvoir depuis 1982, pourra briguer un nouveau mandat présidentiel en 2011, et même autant de fois qu’il le voudra par la suite puisque la limitation des mandats à sauter avec la réforme. (1)
Des condamnations, des cris d’orfraie ? Soyons sérieux, nous sommes au Cameroun où le sage et discret Paul Biya officie. Et il applique bien les leçons qu’on lui enseigne pour faire avancer sa "démocratie apaisée". La preuve, comme la toute récente création d’une commission électorale indépendante, tellement indépendante du pouvoir que les trois quarts de ses membres ont juste eu le temps de déchirer leur carte du parti présidentiel avant d’être nommés dans cette commission.
Des opposants en prison au Cameroun ? Non. Mais en prison avant qu’ils ne deviennent opposants, comme l’ancien secrétaire général de la présidence, Titus Edzoa, qui s’était pris à rêver d’un destin national et fut aussitôt condamné à dix ans de prison pour détournement de deniers publics. Dix ans ferme, et qu’il fera sans doute jusqu’au dernier jour sans remise de peine. Le détournement de deniers publics, c’est l’arme magique du pouvoir camerounais pour faire taire les impétueux, mais rien à redire, quand un régime lutte si bien contre la corruption … le FMI est content.
Aucun président africain, aucun régime n’auront suscité autant d’intérêt ni subi autant de critiques que Mugabe et son gouvernement. Auscultés, disséqués, épluchés à la loupe, avec les yeux de dizaines d’organisations locales, toutes labellisées "défenseur des droits de l’homme", et dont le moindre éternuement est repris dans les médias aux avant-postes de la guerre, avant que ne tombent les condamnations et les blâmes du monde politique.
Quand en mars 2007, Morgan Tsvangirai se fait tabasser dans un commissariat, le soir même, Lord David Triesman, le secrétaire d’État britannique aux Affaires étrangères de l’époque, ose déclarer que les actions de Mugabe sont « à la limite des crimes contre l’humanité ». Sommes-nous sur une planète de fous ? Le Commonwealth a-t-il protesté énergiquement quand 139 personnes sont restées au tapis au Cameroun en 2008, toutes tuées en moins de trois jours ? Pardon : "énergiquement" est de trop. Le Commonwealth a-t-il protesté ? Le Commonwealth a-t-il réclamé une commission d’enquête internationale ? Des sanctions pour les auteurs de ces douceurs ? Convoqué une réunion d’urgence ?
139 morts mais aussi 1 500 arrestations. Du lourd. Des inquiétudes du Commonwealth ? 1 500 détenus et une justice expéditive, sévère, des jeunes condamnés à plusieurs années de prison pour "attroupement" ou "incendie sur la voie publique", déférés devant les tribunaux en parfaite santé, comme s’ils sortaient d’un match de boxe, diront leurs avocats. Un regard du Commonwealth ? Un sourcil froncé ? Non, nous sommes au Cameroun, pas au Zimbabwe. Pas de fermiers blancs expropriés au Cameroun, rien à voir avec le Zimbabwe. Pourtant tous ces événements sont connus, mais écrits au feutre pastel dans le rapport annuel 2008 sur le Cameroun du Commonwealth. Des sanctions ? Aucune. Tout juste un "peut faire mieux", comme dans les bulletins scolaires. Plus de 100 morts à Douala.
La réaction américaine ? Violente, terrible, à la limite d’une opération de déstabilisation secrète comme seule la CIA sait en mener : un vigoureux communiqué conseillant aux
ressortissants américains d’éviter la région, diffusé par l’OSAC, l’organisme d’alerte sur les zones à risque dans le monde pour les Américains qui voyagent. (2) Biya n’a pas dû en dormir pendant des semaines.
Restons au Cameroun, et comparons, comparons toujours. Mars 2008, après ces émeutes, le Syndicat national des journalistes du Cameroun, le Snjc, dénonce un « climat d’insécurité généralisé » qui pèse sur les professionnels des médias, signalant des violences commises à leur encontre par les forces de l’ordre. Matériel de reportage confisqué à Douala, des journalistes « roués de coups » par les forces de sécurité, s’offusque le Snjc ; des stations de radio comme Magic FM, purement et simplement fermée par les gendarmes, gentils gendarmes qui ont expliqué pourquoi : parce que des auditeurs ont émis à l’antenne des critiques sur le président Biya. La télévision Equinoxe, fermée aussi.
Londres, une réaction ? Kouchner ? Pas d’entrave à la « libre circulation de l’information » à dénoncer cette fois, comme lorsque la dadame décapitée s’est recousue toute seule au Zimbabwe ? Washington ? Pas de liberté de la presse à défendre ? À moins que les capitales occidentales considèrent que ces journalistes camerounais ne sont que de gros vilains menteurs à l’inverse des très sérieuses Ong zimbabwéennes."
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