La naissance de l'actuelle RCA ne s'est pas faite sans douleur. Ce pays a connu des moments tragiques et sans doute lourds de conséquences jusqu'à aujourd'hui. Tous les historiens qui se sont penchés sur sa genèse se font un plaisir de noter qu'il s'en est fallu d'un rien pour que la Centrafrique n'existât jamais. Du néant à l'Empire, I'histoire a de bien étranges raccourcis.
L'actuelle RCA et ses 623 000 km2 ne sont, comme bon nombre d'autres pays africains, que l'aboutissement des secousses de l'histoire coloniale.
Pendant longtemps, les missions exploratrices et autres expéditions «civilisatrices» ne s'étaient guère aventurées dans cette portion de territoire comprise entre la rive droite de l'Oubangui au sud et le Chari au nord, une terre soumise aux razzias des sultans esclavagistes.
Ce n'est qu'en 1889 que le Français
Michel Dolisie, remontant du Congo, y fonda Bangui. La partie orientale de cette large bande de forêt tropicale resta longtemps en proie aux accaparements saccadés du roi belge
Léopold II, qui rêvait déjà, lui aussi, de la création d'un empire dans la région, allant du Nil au Congo.
La prise en main de la région de Bangui par
Paul Crampel, ancien secrétaire de
Brazza, consacra véritablement le début de l'intérêt de la France pour cette zone qui fut l'objet de quelques expéditions, dont le but était d'ouvrir des voies d'accès vers le Soudan, le Tchad, ou de relier l'Atlantique par le Cameroun.
Ces missions n'aboutirent bien souvent qu'après une sévère "pacification" des populations locales. Les lirnites du territoire centrafricain fluctuèrent ainsi au gré des rivalités entre les puissances coloniales, la France, l'Angleterre, la Belgique et l'Allemagne.

La France y matérialisa son contrôle progressivement à partir de la Conférence de Berlin, en 1894.
A la fin du XIXe siècle, la métropole assumait de plus en plus mal les charges financières de ces expéditions. L'administration locale, sans moyens financiers, et les agents des concessions, développèrent alors un effrayant système d'exploitation des autochtones : tout le transport s'effectuait par portage d'hommes, on raflait - officiellement réquisitionnait - des villages entiers pour trouver la main d'œuvre nécessaire.
En 1905, un rapport de Brazza sur ces exactions suscita un vif débat parlementaire, mais ne changea rien à l'affaire.
Sorte de zone d'ombre, incontrôlée par l'administration, le territoire centrafricain fut intégré en 1906 dans un même ensemble, I'
Oubangui-Chari-Tchad, dépendant alors du commissaire général du Congo français.
Malgré les réformes administratives, le pays restait ravagé par les exactions de toutes sortes de la part des colons, les luttes tribales, les maladies, et n'apparaissait plus comme l'Eldorado promis aux concessionnaires, à tel point qu'en 1911, la France concéda à l'Allemagne l'ouest du pays, et envisageait de céder à l'Angleterre sa zone orientale.
L'entité centrafricaine était en voie d'être rayée de la carte. La guerre de 1918 allait lui redonner vie, la France recouvrant l'intégralité de son territoire centrafricain à l'issue du
Traité de Versailles.
La suite, ce furent des réformes administratives qui révisèrent le système des concessions mais qui attribuèrent aux colons des monopoles commerciaux d'achat et de vente, allant de pair avec le contrôle des moyens de transport. Le gouverneur Lamblin qui officia entre 1917 et 1929 eut le mérite, dit-on, de tracer des pistes qui soulagèrent les populations de la terrible corvée du portage.
Quant à l'exploitation forcenée de la main d'œuvre humaine, personne ne voyait toujours aucune raison d'y mettre fin.
Exploitation particulièrement dure et inhumaine des populations locales, Brazza avait été le premier à s'en émouvoir.
André Gide la dénonça, et le journaliste
Albert Londres en fit des comptes-rendus précis lorsqu'il s'est agi de réquisitionner de force des dizaines de milliers d'Africains pour réaliser le chemin de fer congolais entre Pointe-Noire et Brazzaville.
Les Centrafricains y laissèrent beaucoup des leurs malgré quelques soulèvements qui furent vite écrasés.
Quand arrive la seconde guerre mondiale, I'Oubangui, qui fait partie intégrante de l'Afrique équatoriale française, vit encore sous le régime de l'indigénat.
C'est dans un tel pays, aux conditions de vie extrêmement dures, que
Bokassa a vu le jour et cet état de fait serait sans doute à mettre au crédit des "circonstances atténuantes", s'il fallait juger l'homme dans sa globalité.
L'historien
Pierre Kalck rapporta au plus près les conditions de vie des autochtones, conditions de vie qui s'apparentaient davantage à des conditions de survie. Il cite le témoignage d'un colon, prototype de "petit blanc", qui avait tenté de s'implanter dans la région de la Lobaye, et plus précisément à Bobangui, le village natal de Bokassa et de son oncle
Barthélemy Boganda, le "père" de la nation centrafricaine.
La région tout entière était alors mise en coupe réglée par la puissante
Compagnie Forestière Sangha Oubangui, qui y pratiquait encore la cueillette du caoutchouc, quasiment abandonnée ailleurs pour cause de non-rentabilité.
Ce "petit blanc",
Marcel Homet, qui eut lui aussi à subir les foudres de la Compagnie en raison de son hurnanisme trop prononcé, publia à son retour en France un récit autobiographique
Congo, terre de souffrance, dans lequel il retraçait l'ambiance qui prévalait alors dans la région, et il citait, à titre d'exemple, le village de Bobangui.
«
Lorsque je l'ai connu, il y a cinq ans, écrivait-il, c'était encore un amas de cinq gros villages où vivaient plus de deux mille habitants. Aujourd'hui, il n'en reste pas 300. D'ailleurs, on ne les voit pas. Les hommes sont au travail du caoutchouc, les femmes aux palmistes et les enfants, petites filles et petits garçons impubères, sur les routes comme prestataires », avant de poursuivre : «
C'est à peine si, en un mois de travail, ils peuvent obtenir 10 à 15 kilogrammes de caoutchouc brut. L'horreur de ce véritable bagne est telle que, bravant les sanctions les plus sévères, il leur arrive souvent de se sauver. ».
La propre mère de Barthélemy Boganda, Siribié, requise comme tout le monde pour la cueillette du caoutchouc, est décédée frappée à mort par les miliciens de la Compagnie. Quant à son père, Bokassa s'est souvent fait un plaisir de raconter qu'il fut proprement exécuté pour avoir tenté de soulever les habitants de la région contre les mauvais traitements de l'administration coloniale.
Tel était la Centrafrique quand naquit Bokassa. Un pays où les réfractaires au travail forcé avaient bien souvent les oreilles coupées, une méthode persuasive que Bokassa remettra en pratique à l'encontre des voleurs de bas étages, histoire de faire régner l'ordre dans son pays.
L'
Afrique Equatoriale Française (AEF), dans laquelle était intégrée l'Oubangui-Chari, ne prit une véritable dimension dans les préoccupations des colonisateurs qu'en 1940, de par sa situation géographique ; avant, le pays n'avait guère changé, même sous le Front Populaire.
Les rares faits notables, qui marquèrent durablement la vie de cette région, furent l'introduction de la culture du coton par Félix Eboué en 1926, et les premières extractions minières d'or et de diamants dans les années trente. L'entrée en résistance du Tchad, sous l'impulsion de Félix Eboué, déclencha le ralliement des territoires de l'AEF aux partisans du général de Gaulle ; de l'Oubangui partirent sur le front de la guerre, des bataillons formés sur place.
Le jeune Bokassa n'avait pas attendu le début de la guerre pour s'engager dans l'armée française et pendant qu'il attrapait le virus des "frères d'armes" sous les tropiques asiatiques, dans son pays, en Oubangui-Chari, une fois la fraternité du combat retombée après la défaite allemande, le clivage entre colons et autochtones battait à nouveau son plein.
C'est, dans ce contexte, un pays qui a donné ses fils à la France Libre mais un pays ravagé par une colonisation forcenée que Barthélemy Boganda trouva un terrain fertile à l'essor de ses idées politiques. Il voulait créer les Etats-Unis d'Afrique engloabant la Centrafrique, le Congo, le Cameroun et même l'Angola et le Rwanda. Une manière de reconnaître que la Centrafrique aurait pu - ou aurait dû - ne jamais exister.
RJ-Lique