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La douloureuse histoire de la Côte d’Ivoire, de 1637 à 2011

C’est en 1637 que débarquent des premiers missionnaires français à Assinie près du Ghana. Ils n’étaient pas beaucoup. Cinq. Cinq missionnaires capucins venus de Saint-Malo. Pas assez pour oser affronter les populations locales, d’autant que les navigateurs portugais qui avaient déjà frayé sur la côte avaient surnommé le pays la "Côte des méchants hommes".
Méchants, les Krus du Sud-Ouest, les Sénoufos du Nord-Est ou les dioulas qui arpentaient déjà la région, commerce oblige ? Allez savoir. Peut-être tout simplement besoin de personne, d’autant que des royaumes puissants existaient bien avant l’arrivée des Blancs.
Nos missionnaires venus de Saint-Malo n’étaient pas les premiers à avoir foulé le sol de cette côte prometteuse comme en attestent les noms que les Portugais laissèrent aux ports de San-Pédro et de Sassandra.
Cinquante ans plus tard, en 1687, des missionnaires et des commerçants français reviennent à Assinie, mais en repartent en 1705 non sans avoir construit et occupé le fort Saint-Louis, toujours à Assinie de 1701 à 1704.
Il y avait parmi eux, le chevalier d'Amon et l'amiral Jean-Baptiste du Casse, directeur de la Compagnie du Sénégal, société esclavagiste française, qui furent reçus à la cour du roi Zéna. Ils conclurent avec le souverain local un traité d’amitié leur octroyant le droit de construire des forts à leur gré.
A son retour en France, le chevalier d'Amon ramène avec lui deux jeunes Noirs, Aniaba et Banga, remis en gage de fidélité par le roi Zéna.
Présentés au roi de France Louis XIV, ils furent convertis au catholicisme (Aniaba sera baptisé par Bossuet, évêque de Meaux) et deviendront même officiers dans le Régiment du Roi, avant de retourner à Issiny vers 1700. L'historienne ivoirienne Henriette Diabaté a consacré un ouvrage à Aniaba fixant sa naissance aux alentours de 1672, au moment où les Essouma chassèrent du pays des Efié. Prince ou simple esclave, les historiens n’ont toujours pas tranché la question, mais une chose est certaine, c’est qu’Aniaba mourut du côté de Keta à la frontière du Togo et du Ghana et … sous le nom d'Hannibal qu'il s'était lui-même donné.
Le 10 février 1842, sous le règne de Louis-Philippe 1er, le lieutenant de vaisseau Charles-Philippe de Kerhallet signe un traité avec Attékéblé, un négociant africain qui se présenta comme le souverain de Bassam, établissant un protectorat sur la lagune de Grand-Bassam.
Dans le même temps, le lieutenant de vaisseau Fleuriot de Langle conclut un traité similaire avec le neveu du roi du Sanwi (Assinie), englobant la lagune Aby, en bordure de l'actuel Ghana.
Il faudra attendre l’arrivée du négociant de La Rochelle, Arthur Verdier, pour que le tout premier comptoir soit installé à Grand Bassam. Verdier possède alors trois voiliers qui font quatre fois par an la navette entre la France et la Côté d’Ivoire. Il exploite du côté du village d’Elima les premières plantations de café puis de cacao, et de l’acajou.
En 1887, un autre français, Marcel Treich-Laplène, jusqu'à présent employé de Verdier qui lui est devenu Résident de France, obtient l’autorisation de s’aventurer vers le Nord pour signer des traités au nom de la France avec les Bettiés, les Agnis et les Abrons.
Il signera les traités de Bettié, de l’Indiéné, de l’Alanguoua et le traité de Yakassé. Quand Verdier démissionne de son poste de Résident de France en 1889, Treich-Laplène le remplace.

La résistance de Samory Touré

Mais en 1889, il y a dans les parages, un certain Samory Touré, un Samory Touré, chef malinké, dont l’empire règne sur tout le Haut-Niger, de la Guinée au Burkina-Faso et qui résiste à la pénétration anglaise et surtout française. Il avait déjà affronté les Français en 1885 quand le gouverneur colonial du Soudan, Antoine Combes, tenta de prendre possession des mines d'or de Buré, dans l’actuelle Guinée.
Un Samory Touré qui dispose d’une armée de quelque 30 000 hommes, mais qui, sous l’avancée des Français, entre 1886 et 1889, doit se résoudre à signer des traités concédant une partie des territoires sous son contrôle.
En 1891, le colonel Archinard lance ses troupes sur la ville de Kankan, en Guinée, bastion de Samory qui ne peut résister.
Puis, fort de ce succès, les troupes coloniales se lancèrent à sa poursuite, ce dernier pratiquant une politique désespérée de la terre brûlée. Il fut finalement capturé le 29 septembre 1898 dans le nord-ouest  de la Côte d’Ivoire par le capitaine Gouraud et exilé au Gabon où il mourut en captivité le 2 juin 1900, des suites d'une pneumonie.
Entre temps, les Français avaient transposé la capitale du Résident de France à Grand Bassam.
Le 10 mars 1893, la Côte d’Ivoire regroupant les différents comptoirs du Golfe de Guinée devient officiellement une colonie française avec Louis Binger comme gouverneur.
En 1904,  la colonie est organisée dans ses frontières actuelles et intégrée dans l’Afrique Occidentale Française (AOF), dont le gouverneur général réside à Dakar.
En 1912, on achève la construction de la voie ferrée Abidjan-Bouaké construite avec de la main d’œuvre venue du Dahomey et de la Haute-Volta et, dès 1915, avec l’expulsion du prédicateur libérien William Harris qui prêchait un syncrétisme, la France considère que la partie forestière de la Côte d’Ivoire est "pacifiée".
En octobre 1929, un certain Houphouët débute sa carrière de médecin à l’hôpital d’Abidjan et il fonde une "Amicale" regroupant le personnel médical indigène. Ca ne plaît pas à l’administration coloniale qui le mute rapidement à Abengourou, dans la région de l'Indénié, à l’est de la Côte d’Ivoire.
Pour développer le pays, il faut de la main d’œuvre, alors, en 1932, une grande partie de la Haute-Volta est intégrée à la Côte d’Ivoire, et ce jusqu’en septembre 1947, quand la Haute-Volta fut "reconstituée" dans ses frontières de 1932.
Mais en 1932, Houphouët a déjà eu le temps de juger des conditions de vie des cultivateurs de cacao indigènes exploités par les colons. En décembre, il publie sous un pseudonyme, un article titré "On nous a trop volés" qui paraît dans le journal socialiste "Trait d’union". Il y écrit : « Nous nous sommes créés d'importantes plantations dont les produits doivent assurer notre bien-être. Pour justifier leurs spéculations, certaines personnes affirment cyniquement que nous avons peu de besoins à satisfaire. Si les conditions dans lesquelles nous vivions il y a vingt ans sont jugées satisfaisantes, la France n'aura pas de raison d'être dans cette colonie. Or si nous avons la paix, nous n'avons pas encore le bien-être. Nous avons des maisons à construire pour remplacer les taudis, nos femmes et nos enfants à habiller, à nourrir d'un aliment de plus en plus riche, nos enfants à élever. Nous n'avons d'autres ressources que le produit de nos plantations (…) »

Abidjan devient la capitale en 1933. Dès 1934, des Ivoiriens créé l’ADIACI (Association de défense des intérêts des autochtones de Côte d’ivoire), pour protester (déjà)  contre le fait que les Sénégalais et les Dahoméens occupent une trop grande place dans les emplois publics. Les premiers syndicats de petits planteurs africains voient le jour en 1936, suite à l’arrivée au pouvoir du Front populaire en France.
En 1939, quand son frère décède, Houphouët-Boigny lui succède à Yamoussoukro à la tête de la chefferie du canton d’Akouè.
Le 26 juillet 1940, la Côte d’Ivoire rallie de Gaulle et la France libre et, en 1943, le Comité français de libération national prend le contrôle de toute l’AOF.
Le 3 septembre 1944, Houphouët fonde, et cette fois en accord avec l’administration coloniale, le Syndicat agricole africain (SAA) dont il est le président.
Passée la Conférence de Brazzaville en 1944, et une fois l’armistice signé, le 22 août 1945, une ordonnance crée deux collèges électoraux dans toutes les colonies d'Afrique Noire.
Le 22 octobre 1945, ont lieu des élections législatives en prévision de la formation de l’Assemblée constituante. Félix Houphouët devenu Houphouët-Boigny est élu au premier tour de scrutin. Celui qui ne s'appelait encore qu'Houphouët avait ajouté à son patronyme celui de son ancêtre maternel, Boigny. Un nom-totem qui signifie "bélier" en Baoulé, "celui qui fait front, qui ne recule pas et aussi qui marche devant le troupeau".
Fils d'un chef traditionnel Baoulé, il était né en 1905 à Yamoussoukro (littéralement, "village de Yamousso", du nom de sa grand-mère).
Le 1er mars 1946, il dépose une proposition de loi tendant à la suppression du travail forcé dans les territoires d'outre-mer. Cette loi, dite "loi Houphouët-Boigny" sera adoptée en 1947.

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Naissance du PDCI

Le 9 avril 1946, 34 personnes, pour la plupart syndicalistes paysans, dont Houphouët-Boigny, créent dans un bar de Treichville à Abidjan, l'Etoile du Sud, le Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI). Dès la création du Rassemblement démocratique africaine (RDA) le 18 octobre 1946, le PDCI en devient la section territoriale pour la Côte d’Ivoire et prend le nom de PDCI-RDA avec Houphouët comme président.
Allié, au Palais Bourbon, avec les communistes, Houphouët déclare à son congrès de Treichville de janvier 1949, lutter contre « l'oppression coloniale » et affirme sa solidarité avec le Vietminh et le peuple malgache. L'administration coloniale avec à sa tête le gouverneur Péchoux (SFIO), suscite des démissions au sein du RDA afin de créer des partis dissidents. Des incidents éclatent entre ces partis et le RDA et c'est le prétexte tout trouvé pour arrêter de nombreux dirigeants du PDCI-RDA.
Le parti lance alors grèves et manifestations de protestation. L'armée intervient à Bouaflé le 21 janvier (3 morts), puis à Dimbokro (14 morts), à Séguéla (3 morts) et tente le 27 janvier d'arrêter Houphouët.
À Dimbokro, le commandant de cercle fait tirer sur la foule qui manifeste devant sa résidence.
Des historiens affirmeront que lors de ces événements, le PDCI fut manipulé par Paris dans le but de faire dissoudre ce parti anti-colonial.
Mais, quelques mois après, la direction du RDA négocia avec René Pleven, le président du Conseil et François Mitterrand, ministre de la France d'Outre Mer et le RDA se détachera des communistes pour s’allier avec l'UDSR, le parti de Mitterrand. Toutes les sections du RDA suivront, excepté celle du Cameroun.
En 1956, Houphouët-Boigny est nommé ministre délégué à la présidence du Conseil de France. Le PDCI-RDA remporte les législatives de 1957 : Auguste Denise, Secrétaire général du parti, est nommé vice-président du Conseil de gouvernement, qui reste présidé par le gouverneur français, de Nattes.

Au référendum de 1958, la Côte d’Ivoire vote « oui » et devient une République autonome dans le cadre de la Communauté française. Auguste Denise est nommé Premier ministre du gouvernement, Jean-Baptiste Mockey est ministre de l'Intérieur, Ernest Bocka, ministre de l'Enseignement
En 1959, Houphouët-Boigny quitte son poste de ministre du gouvernement français et est nommé Premier ministre du gouvernement ivoirien
C’est alors qu’il insufflera la création du Conseil de l’entente regroupant la Côte d’Ivoire, la Haute-Volta, le Niger, et le Dahomey (puis le Togo), en opposition à la fédération Sénégal-Mali.
Le 14 mars 1959, au congrès constitutif du JRDA-CI (Jeunesse du Rassemblement démocratique africain-Côte d'Ivoire), un courant emmené par Amadou Koné prend ses distances vis-à-vis d'Houphouët-Boigny, puis au 3ème Congrès du PDCI-RDA, les hommes d'Houphouët-Boigny, dont Auguste Denise son mis en minorité. Jean-Baptiste Mockey, vice-Premier ministre, est élu Secrétaire général du parti. On trouve alors une tête de chat noir enterrée dans les jardins de la maison d'Houphouët à Yamoussoukro. Des procès en sorcellerie vont commencer.
Le 2 novembre 1959, Jean-Baptiste Mockey est évincé de son poste de Secrétaire général, puis "exilé" l'année suivante comme ambassadeur à Nicosie et le 7 novembre, Houphouët fait voter la loi sur l'état d'urgence.

L’Indépendance

Le 7 août 1960 : Félix Houphouët-Boigny, 54 ans, alors Premier ministre, proclame l'indépendance de la Côte d'Ivoire, jusqu'ici membre de la Communauté franco-africaine créée par le général de Gaulle en 1958. Le 3 novembre, La constitution est promulguée, établissant un régime de type présidentiel. Le 27, Houphouët-Boigny est élu à la quasi-unanimité, premier président de la République ivoirienne. Il sera par la suite constamment réélu.
En 1962, un complot fomenté par un groupe du PCDI est déjoué.
Le 24 avril de cette même année, est signé un accord de défense avec la France.
Entre janvier et août 1963, des mesures d'épuration sont prises à la suite de deux présumés complots. La prison spéciale d'Assabou est créée à Yamoussoukro pour accueillir les "comploteurs". Elle fera le plein jusqu'en 1967, et ne sera détruite qu'en 1969.
Au congrès du PDCI, en 1963, le jeune Konan Bédié est présenté comme un modèle à l'opposé des militants et autres intellectuels du JRDA-CI qui remplissent la prison d'Assabou.
Début janvier 1963, l'Assemblée vote une loi portant création d'une cour de sûreté de l'Etat.
Trois ministres (Joachim Bony, Charles Donwahi et Amadou Koné, le fondateur des JRDA-CI) sont relevés de leurs fonctions. Ils rejoindront quelques jours plus tard, plus de cent personnes dont cinq députés, à la prison de Yamoussoukro
Philippe Yacé, secrétaire général du PDCI et président de l'Assemblée nationale se déchaîne contre les "fauteurs de troubles". Houphouët-Boigny rappelle Jean-Baptiste Mockey pour le nommer "président de la cour de sûreté de l'Etat" mais Ernest Bocka, alors président de la Cour suprême, démissionne pour protester contre ces multiples arrestations.
Le 9 avril 1963, 89 inculpés sont jugés par la cour de sûreté de l'Etat qui prononce cinq condamnations à mort (peines qui ne seront pas exécutées, du moins "officiellement").
Fin 1963, Houphouët-Boigny crée une milice du parti de près de 6000 hommes, pour la plupart baoulés, son ethnie. Obsédé par les complots, Houphouët-Boigny fait envoyer en prison beaucoup de monde : Ernest Bocka (mort sans explication), Jean-Baptiste Mockey (septembre 1963) ou encore son ministre de la Justice, Germain Coffi Gadeau.

Le 7 novembre 1965, Houphouët-Boigny est réélu à la présidence de la République. Aux législatives qui suivent, le PDCI envoie  85 députés à l'Assemblée nationale.
En novembre 1967, la Côte d'Ivoire et l'URSS établissent des relations diplomatiques qui seront rompues en mai 1969, en raison de l'immixtion de Moscou dans les affaires intérieures, puis rétablies en février 1986.
Au cours de la guerre civile au Nigeria, la Côte d'Ivoire reconnaît le régime sécessionniste du Biafra, le 14 mai 1968. Lagos rompt ses relations avec Abidjan (rétablies en 1971). En janvier 1970, le Général Ojukwu, ancien chef du Biafra, trouvera refuge en Côte d'Ivoire.

En octobre 1970, un soulèvement de l'ethnie Bété dans la région de Gagnoa contre la domination économique exercée par les Baoulés, est sévèrement réprimé. Un mois plus tard, en novembre, nouvelle réélection de Félix Houphouët-Boigny à la présidence de la République et cette fois le PDCI envoie 100 députés à l'Assemblée nationale.
Le 4 novembre,  Houphouët-Boigny secoue le monde diplomatique en étant le premier chef d'Etat noir à préconiser le dialogue avec l'Afrique du Sud. Cette politique de rapprochement aboutira à une rencontre historique, le 21 septembre 1974 à Yamoussoukro, entre le Premier ministre sud-africain John Vorster et le président ivoirien.
Dans les années qui suivent, Abidjan et Houphouët-Boigny joueront les intermédiaires et conciliateurs dans de nombreuses crises africaines : sommet de réconciliation au Liberia entre la Côte d'Ivoire, le Sénégal et la Guinée en 1978 ; accueil en 1979 de l'ancien empereur Bokassa de Centrafrique.

En 1980, Houphouët-Boigny prépare (déjà) sa succession : le 1er octobre, il fait supprimer le poste de secrétaire général du PDCI, détenu depuis 15 ans par Philippe Yacé, longtemps considéré comme son "dauphin". Houphouët-Boigny assume désormais la présidence du parti. En 1985, le poste de vice-président, jamais pourvu, sera supprimé et, en cas de vacance du pouvoir, l'intérim sera désormais assuré par le président de l'Assemblée nationale.

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Yamoussoukro, capitale

Le 21 mars 1983, Yamoussoukro, village natal d'Houphouët-Boigny, devient la capitale du pays.
Mais la crise économique des années 80 rattrape l’éléphant d’Afrique : le 25 mai 1987, la Côte d’Ivoire annonce à ses créanciers la cessation du paiement de sa dette (estimée alors à plus de 8 milliards de dollars). En juillet, devant l'effondrement des cours du cacao, la Côte d'Ivoire, premier producteur mondial, décide un embargo sur les exportations qui durera 18 mois.
Rigueur économique et mesures d’ajustement au menu, avec une grosse envie de démocratie entraineront la grogne sociale : de février à mai 1990, manifestations estudiantines et troubles sociaux se multiplient.
Le 3 mai 1990, Houphouët accepte l'instauration du multipartisme après trente années de pouvoir absolu du PDCI-RDA.
Le 10 septembre de cette même année, le pape Jean Paul II consacre la Basilique de Yamoussoukro dont le coût est estimé à 40 milliards de FCFA d'avant d'évaluation (800 millions de FF de l’époque).
Le 28 octobre 1990, Houphouët-Boigny est réélu pour un septième mandat lors de la première consultation à double candidature, face au candidat de l'opposition Laurent Gbagbo qui dénonce le poids du "vote des étrangers", ceux-ci représentant environ le quart du corps électoral.
Le 6 novembre 1990, Houphouët-Boigny cadre un peu plus sa succession : il fait voter une modification constitutionnelle au terme de laquelle le président de l'Assemblée nationale (à ce moment, Henri Konan Bédié) terminera le mandat du chef de l'Etat en cas de décès, démission ou empêchement absolu.
Le 7 novembre 1990, Alassane Ouattara, ancien directeur du Département Afrique du FMI, puis depuis 1988 gouverneur de la BCEAO, est nommé Premier ministre, un poste nouvellement créé pour faire face à la crise économique.
Malgré le multipartisme, aux législatives de novembre 1990, le PDCI reste largement majoritaire.
Mais Alassane Ouattara ne fera pas que de l'économie. Il aura à affronter des manifestations étudiantes puis politiques menées par le Front populaire ivoirien (FPI) qui vaudront à Gbagbo d’être arrêté le 18 février 1992 et d’être condamné à deux ans de prison en compagnie de huit autres dirigeants politiques ou syndicaux. Tous seront libérés le 1er août.

En avril 1992, Houphouët-Boigny montre qu’il a de l’obstination : la Côte d’Ivoire est le premier pays africain établir des relations diplomatiques avec l'Afrique du Sud.
Mais la temps aidant, le président vieilli est de plus en plus malade, ce qui provoque dans l’ombre, ou parfois à ciel ouvert, la guerre de succession entre Konan Bédié et Alassane Ouattara.
Le 19 novembre 1993, toujours malade, et après avoir été hospitalisé à Paris puis séjourné à Genève, Houphouët-Boigny regagne la Côte d'Ivoire après 189 jours d'absence du pays. Il décède le 7 décembre, après 33 ans d'un règne sans partage.

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L’ère Konan Bédié

Henri Konan Bédié, président de l'Assemblée nationale, est chargé, par la Constitution, de terminer son mandat. Alassane Ouattara, alors Premier ministre, hésitera à tenter un coup de force pour s'emparer du pouvoir et finira par démissionner de son poste le 9 décembre. Le clivage est définitif entre les deux hommes.
En mai 1994, Alassane Ouattara est nommé directeur adjoint du FMI et quitte la Côte d'Ivoire, mais en juin, il fait créer par Djény Kobena et des députés dissidents du PDCI, le Rassemblement des Républicains (RDR).
La rivalité – si ce n’est la guerre – entre Bédié et Ouattara peut commencer. En décembre, l'Assemblée adopte une nouvelle loi électorale, imposant à tout candidat à la présidentielle d'être "né de parents ivoiriens de naissance" et avoir résidé de façon continue en Côte d'Ivoire pendant les cinq ans précédant le scrutin. Alassane Ouattara est bien évidemment la seule personne visée par cette disposition.
Laurent Gbagbo, dénonce devant les délégués du Comité Afrique de l'Internationale socialiste réunis à Abidjan « ce code électoral liberticide, raciste, xénophobe et dangereux ».
Laurent Dona Fologo, à l'époque pourtant ministre d'Etat et secrétaire général du PDCI, est le seul homme du pouvoir à mettre en doute le bien fondé de ce code électoral estimant que les nouvelles dispositions risquaient de conduire à des « excès », le « peuple » ne sachant  « pas toujours où s'arrête le caractère étranger et où il commence », dira-t-il.
Henri Konan Bédié est élu président lors de l’élection du 22 octobre 1995, boycottée par les partis d’opposition dont le RDR et le FPI. Ce scrutin avait été précédé par de violentes manifestations de rue. Outre de nombreux morts, des dizaines de militants de l'opposition furent emprisonnés, certains décédant en prison avant même d'avoir été jugés. Le général Gueï, alors chef d'état-major des forces armées, refusa pendant cette période agitée de faire descendre son armée dans la rue. Il entra dès lors lui aussi en disgrâce et fut démis de ses fonctions, la veille du scrutin.

Passée cette élection et pendant quatre ans, toute la vie politique ivoirienne sera marquée par une guerre à distance entre le clan présidentiel et les partisans d’ Alassane Ouattara, le camp présidentiel lui contestant la nationalité ivoirienne et donc la possibilité de briguer la magistrature suprême. Un mandat d'arrêt sera même lancé contre lui en novembre 1999.

Robert Gueï et ses petits gars …

Le 24 décembre 1999, ce qui commence comme une simple mutinerie de soldats se transforme très vite en coup d'Etat. Le général Robert Gueï destitue le président Bédié. Cet épisode restera dans l’histoire comme le "coup d’Etat de la Saint-Sylvestre", Gueï ayant été appelé aux commandes de la rébellion puis de l’Etat par de jeunes militaires (mes « petits gars », dira-t-il), pour la plupart proches de Ouattara. Dès le 29 décembre, Ouattara, "l'étranger" est de retour à Abidjan alors que le président Bédié dut partir la veille en exil, accompagné de son Premier ministre Daniel Kablan Duncan, d’abord sur Lomé avant de rejoindre Paris.
Le jour de l’an, dans son adresse à la nation télédiffusée, le général Robert Gueï, intervenant comme "président de la République", déclare : « En ce qui me concerne, sachez que contrairement à ce que nous avons vu dans beaucoup de pays de la sous-région, le pouvoir ne m'intéresse pas. J'en prends ici à nouveau l'engagement ».

Mais le général Gueï prendra très vite goût au pouvoir, et après de multiples crises entre les partis politiques appelés à participer à un gouvernement de transition, il fera modifier la Constitution pour, une nouvelle fois, empêcher juridiquement Ouattara de se présenter à la présidentielle.
Le projet de Constitution qui sera soumis à référendum stipule dans une première mouture que tout candidat à la présidence doit être "ivoirien d'origine, né de père ou de mère eux-mêmes ivoiriens d'origine", "ne doit jamais avoir renoncé à la nationalité ivoirienne" et ne "doit s'être jamais prévalu d'une autre nationalité". Etonnement, Ouattara appellera ses partisans à voter « oui » au référendum, déclarant qu’il faisait « confiance à la sagesse du chef de l'Etat et du CNSP (la junte), afin qu'ils dissipent ces zones d'ombre sur le projet de Constitution ».
Le 6 juin 2000, la justice ivoirienne lance un mandat d'arrêt international procédural contre Henri Konan Bédié, pour "détournement de fonds publics", sans l'assortir toutefois d'une demande d'extradition.
La tension dans le pays est à son comble. Les 4 et 5 juillet, des centaines de soldats se mutinent, le général Gueï dénonçant une tentative de coup d'Etat et un mouvement « manipulé » par des politiques. 35 militaires, dont huit officiers, sont interpellés
Le 17 juillet, Gueï annonce un changement in extremis du projet de Constitution soumis à référendum le 23. La nouvelle version de l'article 35 du projet stipule maintenant que le candidat à l'élection présidentielle "doit être ivoirien d'origine, né de père et de mère eux-mêmes ivoiriens d'origine". La version antérieure, publiée au journal officiel du 26 mai, comportait un "ou" à la place du "et" : "né de père ou de mère eux-mêmes ivoiriens d'origine". Cette modification de dernière minute fait l'objet d'un décret présidentiel alors que la campagne pour le référendum constitutionnel est déjà lancée depuis le 15 juillet. La principale association des musulmans de Côte d’Ivoire, le Conseil national islamique (CNI), présidé par Idriss Koudouss Koné, dénonce ce projet de Constitution qui sera finalement adopté par référendum à 86,53 %.
Le 9 août, le général Gueï se déclare candidat à l'investiture du PDCI pour la présidentielle. Le parti de Bédié refusant de l’investir, le général se déclare alors tout simplement "candidat du peuple". 

Le 6 septembre, six membres de la garde du général Gueï sont inculpés "d'atteinte à la sûreté de l'Etat". Ces six caporaux sont des proches du sergent chef Ibrahim Coulibaly, dit "I.B.", l'un des principaux chef de la garde rapprochée de Gueï, qui venait d’être envoyé "en stage" à l'ambassade de Côte d'Ivoire au Canada. "I.B.", l'un des soldats qui avaient pris part au "coup d’Etat de la Saint-Sylvestre", était considéré comme un proche d'Alassane Ouattara, ayant été son garde du corps lorsque ce dernier était Premier ministre. "I.B." avait bien quitté la Côte d'Ivoire mais sans rejoindre son affectation au Canada …

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Sombre octobre …

Dans la nuit du 17 au 18 septembre 2000, la résidence privée du général Gueï est attaquée par des soldats de sa garde. Deux militaires loyalistes sont tués et 15 assaillants arrêtés. Les numéros 2 et 3 de la junte, les généraux Lassana Palenfo et Abdoulaye Coulibaly, sont limogés puis accusés d'avoir commandité l'attaque. Ils trouvent refuge à l'ambassade du Nigeria à Abidjan. Parmi les militaires arrêtés, le sergent Chérif Ousmane, le caporal Oumar Diarrasouba alias "Zaga-Zaga", le sergent-chef Souleymane Diamandé alias "La Grenade", le sergent Ouattara Issiaka alias "Wattao". Ils seront sévèrement torturés à la poudrière d’Akouédo. Souleymane Diamandé y laissera la vie, Wattao en ressortira avec une jambe en miette, Chérif Ousmane quelques dents arrachées. On retrouvera tout ce groupe à la tête de la tentative de coup d’Etat contre Gbagbo en septembre 2002. Cet épisode restera sous le nom du "complot du cheval blanc", lors de l’attaque de la résidence de Gueï, son cheval blanc ayant été tué.

Alors que tous les observateurs sentent pertinemment que le pays court à l’explosion, l'Organisation de l'unité africaine (OUA) propose la mise en place d'un "conseil de transition", une proposition fraîchement accueillie.
In fine, la Cour suprême ne retiendra que six candidatures pour la présidentielle du 22 octobre : Robert Gueï, Laurent Gbagbo, Théodore Mel Eg, Nicolas Dioulo, Francis Wodié.
Ni celle de Ouattara, ni celle de Bédié n’ont été validées. Tout est prêt pour que le pays s’embrase.
Le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, fait bien dire qu’il « déplore vivement les restrictions ainsi portées au libre choix des électeurs ivoiriens » après le rejet de ces deux candidatures mais en vain.
Le dimanche 22 octobre, l’élection présidentielle se déroule sans incident majeur, le RDR et le PDCI ayant appelé au simple boycottage. Mais la Côte d’Ivoire s’apprête à vivre quatre journées sanglantes qui vont la marquer pendant dix ans.
Si l’élection s’est passé dans le calme, dès le lendemain les partisans de Gueï et ceux de Gbagbo crient victoire.
Après que le général tente un coup de force en décrétant la dissolution de la Commission électorale et sa victoire, Laurent Gbagbo se déclare "chef de l'Etat" et appelle ses militants à descendre dans la rue. Une marée humaine se mettra en marche à l’appel du FPI pour chasser la junte du pouvoir, les pro-Gbagbo recevant le soutien de la gendarmerie.
Une fois les partisans de Gueï matés, c’est maintenant le RDR de Ouattara qui donne de la voix et dénonce une élection « illégitime » réclamant un nouveau scrutin avec la participation de tous les candidats.  Plusieurs milliers de partisans de Ouattara descendent à leur tour manifester dans Abidjan, dans les quartiers de Treichville, Cocody, Abobo et Marcory, scandant "ADO, président".
Ouattara qualifie le scrutin de « hold-up » électoral. Des affrontements entre ses partisans et des gendarmes qui tirent des coups de feu en direction de sa résidence l’amène à se réfugier dans la résidence de l'ambassadrice d'Allemagne.
On assiste à de véritables scènes de chasse à l'homme dans les quartiers d'Abidjan, les slogans xénophobes comme "Burkinabè, on veut pas !", fusent. Gourdins et machettes sont de la partie. Les affrontements entre militants du RDR et du FPI gagnent l’Ouest à San Pedro, Gagnoa et Daloa mais aussi Bouaké, au centre.
Gbagbo ne cède rien. Il déclare : « Il y a deux choses sur lesquelles je ne reviendrai jamais. La première, c'est la constitution. La deuxième, ce sont les élections. Tout le reste est discutable ».
Interrogé sur la question de l'"Ivoirité" de Ouattara, il répond : « Quand j'entends cette question, je vous assure, j'ai envie de pleurer. Ce n'est quand même pas un concept que j'ai personnellement inventé. (…) J'ai été choqué que M. Ouattara, qui a travaillé avec la nationalité voltaïque, qui a été fonctionnaire au nom de la Haute-Volta, aujourd'hui le Burkina, qui a acheté une maison à Ouagadougou, présente aujourd'hui sa candidature à la présidence ivoirienne. »

Le jeudi 26 octobre 2000, Gbagbo est proclamé président de la République par le président de la chambre constitutionnelle de la cour suprême, Tia Koné, lors d'une rapide cérémonie au Palais présidentiel. Le 27, on découvre un charnier près de la zone industrielle du quartier de Yopougon (57 cadavres), un charnier qui animera les débats pendant des années sans qu’aucun responsable ne soit jamais traduit en justice.
Le RDR comptabilisera au moins 155 morts dans ces journées sanglantes et des centaines de blessés, rescapés de camps de gendarmerie ou de l'école de police d'Abidjan. Le 31 octobre 2000, dix-huit cadavres seront retrouvés dans la lagune d'Abidjan.

Ce sera le président Malien, Alpha Konaré, qui sonnera le glas de la contestation, en légitimant le nouveau régime, après avoir rencontré Gbagbo à Korhogo le 5 novembre, Alpha Konaré étant à cette époque président en exercice de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO).
Le procureur général de Côte d'Ivoire, Tidjane Tirera, déclarera qu'une commission d'enquête nationale ou internationale sur les violences politiques serait « une bonne chose pour la justice », mais il soulignera « les difficultés des investigations judiciaires » …
Suivront les législatives de décembre, boycottées par le RDR de Ouattara, ce dernier ayant été une nouvelle fois empêché de se présenter. Des élections qui donneront lieu de nouveau à de violents affrontements entre ses partisans et les forces de l'ordre.

Dès le mois de janvier 2011, le président Gbagbo doit faire face à une tentative de coup d'Etat, des assaillants attaquant l'un des principaux camps de gendarmerie d'Abidjan et les sièges de la télévision et de la radio nationales.
En mars, les élections municipales consacrent le retour du RDR dans le jeu politique.
Puis se tient en décembre un Forum pour la réconciliation nationale, censé mettre fin aux tensions socio-politiques, qui ont fait officiellement 303 morts. Pour l’occasion, Bédié et Ouattara sont rentrés au pays. Le Forum préconise le "maintien de la Constitution en l'état", demande à tous "d’accepter le résultat" des élections de l’an 2000 et "la légitimité" du pouvoir en place.
Dans la foulée de ce Forum, en janvier 2002, un mini sommet se tient à Yamoussoukro entre les quatre "frères ennemis", le président Gbagbo, le général Gueï, l'ancien président Bédié et Alassane Ouattara. Sur la question de la nationalité et de l'éligibilité de Ouattara, les quatre hommes signent un texte qui  « invite instamment (Ouattara) à déposer sa demande de certificat de nationalité auprès des autorités judiciaires compétentes. »
Tout va bien ? La réconciliation est en vue ? Dès le mois de mai, le général Gueï dénonce la non application des résolutions du Forum. En juin, la justice délivre un certificat de nationalité à Alassane Ouattara et le 5 août, le RDR accepte de participer à un nouveau "gouvernement d'ouverture".
Réconciliation définitive ? Le 12 août, neuf militaires proches du général Gueï sont incarcérés au camp de Koumassi à Abidjan pour "atteinte à la sûreté de l'Etat". Colère du général qui le 13 septembre annonce  la fin de l'alliance de son parti, l'UDPCI, avec le FPI et dénonce la « complotite aiguë » du régime.
Il a des mots très durs. En conférence de presse, il déclare : « Tous les jours nous avons notre dose de farine. Tous les jours on lit dans les journaux: Gbagbo a roulé Gueï dans la farine, Gbagbo a roulé ADO dans la farine, Gbagbo a roulé Bédié dans la farine. (…) Mais quel est donc ce chef d'Etat que se transforme en boulanger pour rouler tout le monde dans la farine ? Le pain se fait avec de la levure. Le FPI ne doit pas oublier c'est qu'un jour cette farine sans levure sociale va lui boucher les narines car elle sera pétrie par le peuple. »

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L’entrée en scène de Guillaume Soro

Le 16 septembre, Laurent Gbagbo croit pouvoir partir en Italie pour une visite officielle de trois jours. La Côte d’Ivoire a pour l’heure les yeux braqués sur le pauvre Prosper Sia Popo, un agent de sécurité de la BECEAO considéré comme l’auteur d’un gigantesque casse à Abidjan et qui vient de se faire cueillir au Burkina Faso.
Puis, dans la nuit du 18 au 19 septembre, des tirs d'armes automatiques se font entendre à Abidjan. Certains journalistes ont bien vu des assaillants brandir des fanions portant le sigle MPCI, mais personne ne connaît ce sigle.
Des tirs sont entendus aussi à Bouaké et à Korhogo : on évoque une révolte de militaires qui protestent contre leur éventuel renvoi à la vie civile. On parle de mutinerie menée par les "Zinzins" et les "Bahéfoué", deux contingents rappelés au service pendant la junte dirigée par Robert Gueï.
Toutefois, des points stratégiques comme le camp de gendarmerie d’Agban à Abidjan ou les domiciles de ministres "poids-lourds" du régime comme Moïse Lida Kouassi (Défense), Emile Boga Doudou (Intérieur, tué chez lui) et du général Mathias Doué (chef d'état-major), ont été attaqués.
Si, dans leurs dépêches, les agences de presse titrent encore « Un coup d'Etat sans visage », il semble que les autorités aient trouvé tout de suite un responsable en la personne du général Gueï. Le matin du 19 septembre, le général est retrouvé mort dans une rue d'Abidjan, retrouvé mort en T-shirt et pantalon de survêtement avec des chaussures de ville. De toute évidence, Gueï, comme son épouse et son aide de camp, le capitaine Fabien Coulibay, ont été tués au saut du lit.
Dès le 20 septembre, le quotidien Notre Voie, organe du FPI, titre en Une : "La folie meurtrière de Gueï et ADO". Dès les premiers coups de feu, Ouattara s’est réfugié avec son épouse dans la résidence de l'ambassadeur d'Allemagne avant de rejoindre celle de l’ambassadeur de France.
Le président Gbagbo rentre à Abidjan et, très rapidement, les forces qui lui sont restées loyales reprennent le contrôle de la capitale économique, mais deux grandes villes du nord, Bouaké et Korhogo, tombent aux mains des rebelles. La bataille d’Abidjan a déjà fait au moins 300 morts.
Alors que la France envoie des renforts au 43ème BIMA (Bataillon d'infanterie de marine), basé en permanence en Côte d’Ivoire, l’armée loyaliste tentera - en vain - de reprendre Bouaké. En quelques jours, le pays est coupé en deux.
Il faudra attendre plusieurs jours avant que Guillaume Soro Kigbafori, ancien leader du syndicat étudiant la FESCI, ne se déclare comme le Secrétaire général de la structure politique de la rébellion, le Mouvement patriotique de Côte d'Ivoire (MPCI).
Notre objectif, déclare-t-il est d’obtenir « une transition la plus brève possible qui aura pour objectif l'organisation d'élections démocratiques, transparentes et historiques. Il s'agit bien entendu d'élections présidentielles d'abord puis de législatives ». La transition « la plus brève possible » durera près de dix ans.
Sortent de l’ombre des chefs rebelles d’un genre nouveau, que l’on appellera par la suite les « com’zones » : le sergent Chériff Ousmane, les adjudants Tuho Fozié à Bouaké et Messamba Koné à Korhogo, le sergent Zacharia Koné à Séguéla, ou encore Issiaka Ouattara dit Wattao. Tous avaient pris part au coup d’Etat de la Saint-Sylvestre, et certains d’entre eux  avaient été emprisonnés sous le régime de Gueï.
On comprend très vite que cette rébellion n’a pas de motivation catégorielle mais qu’elle est essentiellement politique. Soro est explicite : « Nous reviendrons d'autorité à la Constitution de feu Félix Houphouët Boigny qui a régi la Côte d'Ivoire pendant 40 ans et qui répond à l'assentiment général des Ivoiriens. Pour nous, pas de problème ADO (Alassane Ouattara), c'est un Ivoirien. Notre combat n'a rien à voir avec lui puisqu'il n'a pas suffisamment de courage pour dire que notre combat est juste. Mais ce que nous voulons, c'est instaurer la démocratie. »
Les rebelles bénéficient d’un incroyable soutien de la population du Nord de la Côte d’Ivoire. La cause en est simple : comme Ouattara, des milliers d’Ivoiriens "nordistes" sont privés de papiers d’identité ou de cartes d’électeurs depuis des années.
Passée l’évacuation des ressortissants étrangers par la force militaire française Licorne, s’ouvre à Marcoussis en France, en janvier 2003, une table ronde réunissant tous les protagonistes de la crise, anciens chefs d’Etat comme Bédié ou chef rebelle comme Soro. Mais l’accord dit de Marcoussis ne tiendra pas plus que les suivants.
Pendant plus de cinq ans, la crise ivoirienne « lessivera » un nombre incroyable de négociateurs (Thabo MBeki, Sassou Nguesso, Omar Bongo, Koffi Anan, Olusegun Obasanjo, Pierre Schori pour l’ONU entre autres), verra défiler des Premiers ministres (Seydou Elimane Diarra, Charles Konan Banny) contestés à peine nommés, et la signature d’un nombre non moins conséquent d’accords (Lomé, Petoria, Accra I, Accra II, Accra III …), eux-mêmes suivis ou précédés par une multitude de résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU et le déploiement en 2004 de l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (ONUCI).

Il faudra attendre le 4 mars 2007, après un mois de négociations conduites à Ouagadougou, sous l’égide du président du Burkina Faso, Blaise Compaore, pour que Laurent Gbagbo et les ex-rebelles rebaptisés "Forces Nouvelles" de Guillaume Soro, signent un énième accord, dit "accord de Ouagadougou", au terme duquel Soro fut nommé Premier ministre le 29 mars.
Entre temps, la situation sur le terrain fut marquée par diverses reprises des combats, des exactions de toutes parts, la répression terrible de manifestations comme en mars 2004, des manifestations violentes des jeunes patriotes pro-Gbagbo, l’assassinat de journalistes, le bombardement des troupes françaises par l’aviation gouvernementale à Bouake signant la rupture totale entre Paris et Abidjan.
Sur le plan politique, les principaux partis d’opposition à Laurent Gbagbo (PDCI-RDA, RDR, UDPCI et MFA) formèrent le Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP) auquel se joignirent les Forces nouvelles de Soro.

Une fois Soro Premier ministre commencera alors une incroyable bataille de procédure concernant les modalités des élections programmées (présidentielle et législatives), avec pour principal point de friction, la question de l’identification des électeurs. Autre sujet de discorde, la composition d’une nouvelle Commission électorale indépendante (CEI).
La date de l’élection présidentielle sera maintes fois annoncée et maintes fois repoussée.
Alassane Ouattara sera de nouveau de retour au pays, le 6 décembre 2005, à l’occasion des obsèques de sa mère, mettant fin à un exil de trois ans à Paris.

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Ouattara président

Fin 2010, l’élection présidentielle, qui initialement devait avoir lieu en octobre 2005, a finalement lieu. Au premier tour, le 31 octobre, les trois poids lourds de la politique ivoirienne s’affrontent à la régulière : Laurent Gbagbo (65 ans), Henri Konan Bédié (76 ans) et Alassane Ouattara (68 ans) avec d’autres petits candidats de moindre envergure. Si Laurent Gbagbo se dit certain de remporter le scrutin, Ouattara et Bédié, en tant qu’adhérents au RHDP des houphouétistes se sont engagés à soutenir celui des deux qui ira au second tour.
Guillaume Soro, trop jeune pour entrer dans la bataille électorale, endosse le rôle d’arbitre : « Le comptage sera transparent. Il faut que les acteurs politiques et les candidats s'engagent à respecter les seuls résultats qui seront proclamés par la Commission électorale indépendante », déclara-t-il le jour du vote. Quant au représentant de l'ONU en Côte d'Ivoire, Youn-jin Choi, il s'est engagé à « prendre toutes les mesures nécessaires pour sauvegarder le verdict des urnes ».
Le premier tour se passe dans le calme. Verdict : Gbagbo et Ouattara au second tour. Et sans surprise, sauf peut-être pour Laurent Gbagbo, Henri Konan Bédié appelle sans réserve à voter pour Ouattara.

Le second tour a lieu le 28 novembre, mais cette fois dans une tension certaine, la campagne électorale ayant été émaillée de violences et de propos haineux, même si elle s’est achevée par un débat télévisé entre les deux rivaux.
Dès le jour du vote, les tensions se font crescendo - des morts à Daloa – et dès le lendemain du scrutin, plus aucun doute n’est permis quant à une issue tragique : les soldats loyalistes qui s’étaient déployés dans le nord pour sécuriser l’élection redescendent au sud, tandis que les 1.500 hommes des Forces nouvelles faisaient le chemin inverse.
Suit alors un incroyable scénario au cours duquel la Commission électorale est empêchée physiquement par les partisans de Gbagbo d’annoncer les résultats. Le pays est sous couvre-feu. Les pressions internationales (le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon, les présidents français et américains entre autres) se multiplient pour que les résultats soient proclamés.
Après les premières violences (attaque du siège du RDR à Abidjan par l’armée pro-Gbagbo faisant 8 morts), le 2 décembre, la Commission électorale indépendante annonce la victoire quasi certaine de Ouattara "avec 54,10% des suffrages", des résultats aussitôt contestés par le président du Conseil constitutionnel, Paul Yao N'dré, sur la télévision publique. Dans le même temps, le camp Gbagbo réclame l'annulation des votes  qu’il juge "frauduleux" dans des régions du nord dont celle de Bouaké. Tout est prêt pour l’explosion.
Ouattara exhorte à la « paix » et promet « un gouvernement d'union » rassemblant les « différentes forces politiques ». Le Conseil de sécurité de l'ONU menace de « prendre les mesures appropriées » contre les fauteurs de troubles.
L'Union africaine, l'Union européenne, la France, et l'ONU appellent tour à tour les deux candidats à respecter le verdict des urnes, et, coup dur pour Gbagbo, l’ONU "certifie" les résultats donnant Ouattara vainqueur.
Qu’à cela ne tienne : le samedi 4 décembre, Gbagbo se fait investir "président" devant une poignée de fidèles en compagnie de son épouse, défiant l'ONU et les capitales occidentales qui ont maintenant reconnu officiellement Alassane Ouattara comme le président élu.
« Devant le peuple souverain de Côte d'Ivoire, je jure solennellement et sur l'honneur de respecter et de défendre fidèlement la Constitution », lance Gbagbo lors de sa prestation de serment.
La suite sera meurtrière : une Côte d’Ivoire avec deux présidents, l’un retranché dans son bunker présidentiel, l’autre retranché dans un hôtel d’Abidjan avec son Premier ministre Guillaume Soro et protégé par l’ONU et les militaires des Forces nouvelles qui ont repris du service.
Ce sera offensives et contre offensives, tueries de civils par d’autres civils, tueries de civils par des militaires des deux camps, de nouvelles tentatives de médiation internationale, le retour sur scène d’un trouble fête en la personne d’Ibrahim Coulibaly, ancien fondateur du MPCI mais banni depuis de longues années et qui tentera de faire le coup de force à Abidjan sans que l’on sache trop contre qui, jusqu’à l’assaut final donné conjointement par l’armée française, l’ONU et les Forces nouvelles contre la présidence où était retranché Laurent Gbagbo et sa poignée de fidèles après que les principales villes du pays furent tombées sous le contrôle des partisans de Ouattara.
Laurent Gbagbo a été arrêté le lundi 11 avril 2011 par les hommes du commandant Wattao et fut rapidement transféré en résidence surveillée à Korhogo, dans le nord, de même que son épouse fut envoyée à Odiénné. La plupart des officiers de son régime firent allégeance au président Ouattara qui reconduisit Guillaume Soro comme Premier ministre, le chargeant d’organiser des élections législatives.
L’ancien président fut ensuite transféré à la Coup pénale internationale (CPI) de la Haye pour y être jugé pour en tant que « coauteur indirect, pour quatre chefs de crimes contre l'humanité à raison de meurtres, de viols et d’autres violences sexuelles, d'actes de persécution et d'autres actes inhumains », selon l’acte d’accusation de la CPI.

Après cinq mois de crise, Alassane Ouattara prêta serment le 6 mai 2011 à Yamoussoukro et devint officiellement le quatrième président de la République de Côte d’Ivoire.

René-Jacques Lique

 
 
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