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Les causes d'une rébellion prévisible (1/3)

Le 19 septembre 2002, les rebelles du MPCI s’attaquaient au pouvoir du président Gbagbo. Sept ans plus tard, si les armes se sont tues, les causes profondes de cette rébellion ont-elles disparu ?
La fracture ethnique s’est-elle évaporée, quelques accords de paix aidant ? Même si, depuis mars 2007, le pouvoir se partage entre partisans du président Gbagbo et ex-rebelles "nordistes" pour la plupart, il faudra sans doute beaucoup d'années avant que les Ivoiriens ne se regardent plus comme des ennemis potentiels selon qu'ils soient Bété, Dioulas, Akhans ou encore Sénoufo, pour ne citer que quelques-unes des nombreuses ethnies qui forment la population de Côte d'Ivoire.


Retour sur le pourquoi de la rébellion

MPCILe 19 septembre 2002, les rebelles du Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI) tentaient en vain de prendre le pouvoir à Abidjan, alors que le président Laurent Gbagbo était en visite officielle en Italie. La motivation principale des rebelles était simple : briser une fois pour toutes le cercle infernal dans lequel se trouvaient enfermées les populations issues du Nord du pays, depuis que le président Henri Konan Bédié, qui avait succédé au "père" de la Nation Félix Houphouët-Boigny en 1993, avait lancé pour des raisons électorales le désastreux concept d'Ivoirité. Ce concept d'Ivoirité n’était rien d'autre qu'un artifice juridique à la seule fin d'exclure des élections, à la fois le principal représentant du Nord du pays, l'ancien Premier ministre Alassane Ouattara, en lui déniant la nationalité ivoirienne, mais aussi les électeurs qui lui étaient potentiellement favorables, en l'occurrence les populations originaires elles aussi du grand Nord ivoirien. En 2002, quand les rebelles du MPCI se sont emparé des préfectures de Korhogo ou de Bouaké, ils y ont trouvé des milliers de cartes d'identité dont les titulaires s'acharnaient en vain à en obtenir la délivrance. En langage clair, les "Touré", les "Koné" étaient devenus a priori des étrangers "potentiels" pour l'administration en place et des centaines de milliers d'Ivoiriens semblaient voués à ne plus avoir de nationalité du tout.
Cette classification des Ivoiriens a été instaurée par le président Henri Konan Bédié, un Baoulé, ethnie dont l'origine conduit pourtant tout droit au Ghana voisin. Senoufo, Malinké, Agni ou Baoulé, pratiquement tous les peuples de Côté d'Ivoire ont migré au fil des siècles et au gré des guerres entre royaumes avant de se stabiliser. Ce n'était sans doute pas tant la culture historique qui faisait défaut au président Bédié, mais une base électorale confortable.
"Dauphin constitutionnel" et de cœur de feu le président Félix Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié, en prenant les rênes du pouvoir à la mort du "vieux" en 1993, accéda à la tête de l'Etat dans des conditions difficiles. Le passage du flambeau présidentiel était déjà contesté par Alassane Ouattara, alors Premier ministre. Quelques mois plus tard, Bédié perdit une part importante de l'électorat de son parti, le PDCI (Parti démocratique de Côte d'Ivoire, ancien parti unique) quand Ouattara fit créer, en juin 1994, par personne interposée (Djény Kobina, aujourd'hui décédé) le Rassemblement des Républicains (RDR). Personne n’était dupe à l'époque et tout le monde savait déjà que la grande majorité de l'électorat du Nord allait se retrouver dans ce tout nouveau parti politique. La Côte d'Ivoire n'échappait pas à la règle qui veut que l'on vote pour un leader politique, non pas en fonction de son programme, mais en fonction de son origine régionale ou ethnique.
Si Bédié remporta la présidentielle de 1995, c'est surtout parce que l'opposition avait boycotté le scrutin. Ouattara s'en retourna alors au Fonds monétaire international, en attendant son heure. Et il savait, comme Bédié, que les populations originaires du Nord de la Côte d'Ivoire sont les plus nombreuses. Sa "base" électorale était de loin supérieure à celle de Bédié. Simple comme une addition à deux chiffres et Bédié, pour se défaire de cette évidence mathématique, ne trouva d'autres solutions que celle de soustraire Ouattara de la vie politique en lui déniant la nationalité ivoirienne. Ainsi naquit le concept d'Ivoirité.
Un coup d'Etat en décembre 1999 qui chassa Henri Konan Bédié de la présidence et porta au pouvoir le général Gueï fut mené par les mêmes hommes qui prirent les armes en septembre 2002. Les "Wattao", les "colonels Adam's", les "Chérif Ousmane" étaient déjà de la partie en 1999. Avec aussi et déjà "IB", le sergent-chef Ibrahim Coulibaly, leur présumé leader de l'ombre. Si trois ans plus tard, l'on a retrouvé les mêmes figurants qu'en 1999, c'est que le problème n'avait pas changé d'un iota et qu'il avait même empiré avec l'arrivée de Laurent Gbagbo au pouvoir. L'arithmétique lui étant encore plus défavorable qu'à Bédié ou à Gbagbo, le général Gueï qui s'était pris à rêver d'un destin national, s'attela lui aussi à écarter de la présidentielle d'octobre 2000, Alassane Ouattara mais aussi Henri Konan Bédié.
Qui aurait pu admettre avec sincérité que la présidentielle de l'an 2000 qui a porté au pouvoir Laurent Gbagbo fut une élection légitime, "ouverte" et démocratique ? A part Lionel Jospin, le Premier ministre français de l'époque qui applaudit à l'arrivée au pouvoir de son "ami" socialiste, personne.
Laurent Gbagbo put se targuer d'avoir été "élu" avec 59,36 % des suffrages exprimés, mais les chiffres parlaient d'eux-mêmes : sur 5.475.143 d'électeurs inscrits, Gbagbo n'avait obtenu que 1.065.597 voix. A peine 20 % des électeurs inscrits !
Mal élu, Laurent Gbagbo aurait pu profiter de son mandat pour réconcilier les Ivoiriens en pratiquant une franche politique d'ouverture et en associant réellement les frères ennemis du passé à la gestion du pays. Las, il s'est acharné dès les premiers mois de son régime à enraciner définitivement l'exclusion d'Alassane Ouattara de la vie politique ivoirienne et à réduire à la portion congrue l'électorat potentiel de l'ancien Premier ministre.

Bédié inventa l'Ivoirité, Gbagbo l'applique à la lettre

Dans la Côte d'Ivoire de ce mois d'octobre 2000, pour écraser la demande des partisans d'Alassane Ouattara qui réclamaient la reprise de l'élection présidentielle avec leur candidat "naturel", le parti de Gbagbo, le Front populaire ivoirien (FPI) lance dans la rue ses militants abreuvés depuis des mois d'un discours xénophobe irrationnel. « Burkinabé, on veut pas », criaient alors les gros bras du FPI dans les rues d'Abidjan, lançant ailleurs des « On va les tuer » qui en disaient déjà long sur le programme politique du président. Gourdins et machettes en main, les "Fpéistes", appuyés par la gendarmerie, pourchassèrent pendant plusieurs jours tout ce qui ressemblait à un "Dioula", les ressortissants du Nord, région d'origine de Ouattara. Pour mémoire, Laurent Gbagbo pouvait se sentir des ailes puisque ses "amis" socialistes français, alors au pouvoir à Paris, semblaient lui avoir donné le feu vert : « Il y a eu une élection dans un contexte particulier puisque certains candidats ont été écartés, mais elle s'est produite et les résultats semblent montrer que celui qui l'a emporté (Laurent Gbagbo) l'a emporté largement et a recueilli une légitimité », avait cru bon de déclarer le Premier ministre français de l'époque, Lionel Jospin.
MPCIPourtant, la Côte d'Ivoire venait de connaître sans doute les trois jours les plus sombres de son histoire : entre le 24 et le 27 octobre 2000, des centaines de Dioulas, de Musulmans, de "Nordistes" ou tout simplement des étrangers, ont été tués, qui à l'arme blanche, qui par les forces de l'ordre, qui arrêtés sur dénonciations. Lorsque le RDR, le parti de Ouattara, enterra ses morts au cimetière musulman de Williams Ville, un quartier d'Abidjan, Henriette Diabaté, secrétaire générale de ce parti, déclara qu'il n'y aurait « pas de réconciliation dans la haine, pas de réconciliation sans justice ». Une réponse à Laurent Gbagbo qui trois jours plus tôt, rendant lui aussi hommage aux victimes de ces folles journées, avait cru bon de déclarer : « La mort n'a pas de parti, elle n'a pas de religion et elle n'est d'aucune région ». Lors de cette cérémonie organisée au stade Houphouët-Boigny d'Abidjan, Ouattara fut hué à son arrivée par des milliers de militants du FPI criant à l'adresse de l'ancien Premier ministre « Mossi dehors », faisant référence à l'ethnie majoritaire du Burkina Faso.

Le 30 novembre de cette terrible année 2000, la Cour suprême rejeta la candidature d'Alassane Ouattara pour les élections législatives prévues en décembre, remettant une nouvelle fois en cause sa nationalité ivoirienne. « Ce sont des choses qui visent à l'exclusion de toute une partie de la population », commenta alors Henriette Diabaté. L'exclusion répétée à tous les scrutins, - présidentiel puis législatif - d'Alassane Ouattara faisait déjà planer le risque d’une guerre civile dans le pays.
Las, Gbagbo organisa en force une nouvelle mascarade électorale, le RDR ayant décidé de boycotter ces législatives de décembre 2000. Le résultat fut clair pour qui voulait bien lire dans les chiffres. Le taux de participation de ces législatives ne dépassa pas les 33 %. Dans certaines circonscriptions, des députés furent élus avec des pourcentages dépassant l'entendement, comme à Korhogo-Commune, la "capitale" du Nord, où le candidat du Parti démocratique de Côte Ivoire (PDCI) l'emporta avec 83 % des 4.977 votes recensés sur …59 921 inscrits. Elu donc, mais avec 83 % de … 8,3 % des électeurs.
La fracture avec le Grand Nord était sans doute définitivement consommée à cette date. Des rebelles du MPCI confièrent volontiers que ce fut dès cette époque qu'ils décidèrent de préparer leur tentative de prise du pouvoir qui les a conduits à prendre les armes en septembre 2002.

MIlitant RDRMal élu à la présidentielle, peu rassuré par les résultats des législatives qui ne l’avaient finalement pas plébiscité, Laurent Gbagbo allait-il enfin tendre la main en cette fin d'année 2000 ? Loin s'en faut. La "justice" ivoirienne crut plutôt bon, à l'époque, de sortir de ses tiroirs le dossier de l'attaque de la résidence du général Gueï qui avait eu lieu au mois de septembre 2000. Les généraux Lassana Palenfo et Abdoulaye Coulibaly, numéros 2 et 3 du pouvoir sous le régime du général Gueï, tous deux considérés comme proches de Ouattara, avaient été arrêtés le 8 novembre, maintenus en détention, puis inculpés de "détournement d'armes" et de "détournement de deniers publics" en plus de l'accusation de tentative d'assassinat du général Gueï. C’est le capitaine Ange Kessy, commissaire du gouvernement (équivalent du procureur de la République dans la justice militaire),  qui relança à l'époque l'instruction de ce dossier aux antipodes de la réconciliation nationale.

Arrive janvier 2001, et une première tentative de coup d'Etat contre le régime de Gbagbo. Les attaquants réussissent seulement à s'emparer des sièges de la radio et de la télévision et à lire un communiqué succinct sans connotation vraiment politique. Mais les violents combats qui s'en suivent font au moins deux morts dans les rangs loyalistes, et sans doute une dizaine de victimes du côté des putschistes, dont certains sont retrouvés dénudés, le crâne fracassé.
A l'époque, les autorités pointent du doigt le "Grand Nord", sans oser accuser nommément Alassane Ouattara. Par petites touches, ministres et autres responsables brossent le portrait type des comploteurs : des "nordistes, mêlés d'étrangers"…
Le ministre de la Défense, Moïse Lida Kouassi, se crut toutefois obligé de rappeler que les personnes interpellées suite à cette tentative de coup d'Etat seraient « poursuivies pour ce qu'elles ont fait et non en fonction de leur ethnie ». Tout le problème ivoirien était résumé dans cette phrase. La vindicte identitaire était telle à l’époque qu’un ministre était obligé de préciser que la justice de son pays agissait en fonction des faits, et non en raison de l’origine des présumés coupables. C’est dire à quel point la blessure était profonde.
La justice ivoirienne, aux ordres du pouvoir politique, se mit donc au travail, bien qu'elle n'ait pas eu le temps de trouver le moindre supposé responsable des dizaines de victimes des derniers conflits électoraux.
A Abidjan, le ton ayant été à nouveau donné par les autorités, la chasse aux "étrangers" pouvait reprendre de plus belle. Dans le quartier de Cocody, on a pu voir des étudiants de la cité Mermoz procéder à des contrôles d’identités, confisquant les pièces d'identité des étrangers, après les avoir dépouillés de leurs affaires.
Le président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, se déclara alors « attristé » par la situation en Côte d'Ivoire et déplora un « déficit de dialogue ». « Nous vivons cette situation avec beaucoup de tristesse car nous continuons à penser que le déficit de dialogue, d'unité nationale peut conduire à des dérapages très dangereux (..) pour la Côte d'Ivoire et pour la sous-région », déclara-t-il de Ouagadougou.
Mais à Abidjan, en cette fin janvier 2001, le régime faisait entrer dans la danse ses "partisans" d'un nouveau genre, appelés par la suite les "jeunes patriotes". On vit des centaines de ces jeunes conspuant le président sénégalais Abdoulaye Wade qui avait osé déclarer « qu'un Burkinabé subit en Côte d'Ivoire ce qu'un noir ne subit pas en Europe ».
La justice mena l’instruction sur la tentative de coup d'Etat de janvier et six militaires furent activement recherchés, accusés aussi d'avoir pris part à l'attaque du domicile du général Robert Gueï en septembre 2000. Qui étaient ces six militaires ? Le caporal-chef Abdourhamane Issa, le caporal-chef Adama Coulibaly, le caporal-chef Oumar Diarrassouba, le caporal Ouattara Issiaka, le caporal-chef Koné Gaoussou et le sergent Tuo Fozié. Tous furent les premiers responsables militaires du MPCI en septembre 2002.

Sur le terrain politique, la machine judiciaire poursuivit son travail de "réconciliation" : Henriette Diabaté, la numéro 2 du RDR (le parti de Ouattara), fut inculpée mais laissée en liberté, pour "atteinte à l'ordre public, complicité de destruction de biens d'autrui et rébellion". La justice tentait d'établir sa responsabilité dans les violences qui avaient éclaté les 4 et 5 décembre 2000, lorsque les militants du RDR protestèrent contre l'invalidation de la candidature de leur leader aux législatives.
Deux autres hauts responsables du RDR - Aly Coulibaly et Gilbert Kafana Koné - ainsi que plusieurs militants de base du parti restaient détenus depuis ces manifestations, de même que le fils d’Henriette Diabaté. Un des secrétaires de Ouattara mourut en détention, vraisemblablement des suites d’interrogatoires musclés.
Quant à Jean-Jacques Bechio, un autre conseiller de Ouattara, arrêté le 31 janvier à son domicile, il fut inculpé et mis sous mandat de dépôt le 15 février à Abidjan pour "complot contre l'Etat de Côte d'Ivoire, atteinte à l'autorité, organisation de bandes armées pour déstabiliser et changer la nature du régime, acquisition et port d'armes sans autorisation". Rien de moins. Quelques mois après son élection douteuse, Gbagbo mettait en branle la machine judiciaire pour écarter définitivement de la scène politique ses opposants originaires du Nord.

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