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Mali
Le coton, le supplice de Tantale
coton"Hier, c'était l'or blanc, aujourd'hui, c'est vraiment un cauchemar." De qui ces propos de désespoir ? Du président Amadou Toumani Touré tout simplement, lors du sommet France-Afrique en 2007.
Et le président ATT de poursuivre : "C'est un véritable supplice de Tantale. Nous avons la barbe dans l'eau et l'on meurt de soif. Jamais nous n'avons produit tant de coton en quantité et en qualité, mais jamais les prix n'ont été aussi instables qu'aujourd'hui. Il y a des gens qui sèment du coton et qui récoltent allègrement des subventions. Nous, malgré tous nos efforts, nous semons du coton et on ne récolte que des déficits."
Tout est dit. Et pourtant, le Mali, comme le Burkina Faso, comme le Bénin, comme tant d'autres pays africains, ne peut cesser du jour au lendemain de produire ce satané coton.
Le coton, ça ne date pas d'hier au Mali. Sa culture a été introduite par les Arabes au XIe siècle dans le nord islamisé du pays puis les populations du Sud s'y sont mises aussi.
L'administration coloniale française, qui gérait le Soudan français (l'actuel Mali) depuis 1891 a développé cette culture pour réduire sa dépendance en fibres de coton vis-à-vis des Etats-Unis et de l’Angleterre.
En 1949, la France d'après-guerre qui forgent de grandes sociétés d'Etat pour relever le pays, crée la Compagnie Française pour le Développement des Textiles (CFDT) chargée de développer la production cotonnière dans toute l'Afrique Occidentale Française.
L'indépendance du Mali venue, le 21 octobre 1974, une convention entre la CFDT et le gouvernement malien porte la création de la Compagnie Malienne pour le Développement des Textiles (CMDT). Aujourd'hui la CMDT est détenue par la société française Dagris à hauteur de 30 % et de 60 % par l’Etat malien. En France, Dagris a été privatisée fin janvier 2008 et sera reprise à 51 % par un consortium, Advens/CMA CGM.

La CMDT, c'est aujourd'hui le poids lourd de l'économie malienne, mais aussi son épine, qui fait mal, très mal, vu qu'en 2008, après avoir longtemps repoussé cette échéance, elle doit être privatisée.
Et l'enjeu est de taille, pour le gouvernement malien, pour les Maliens, pour la paix sociale, et même pour les ministres européens obsédés par l'immigration clandestine.
Car la filière coton au Mali fait vivre au bas mot 4 millions de personnes. La CMDT emploie à elle toute seule 1200 salariés permanents et près de 2 000 saisonniers.
La filière, c'est aussi un chiffre d’affaires est de l’ordre de 200 milliards de F CFA soit à peu près 25 % du budget national.
C'est aussi 15 milliards de F CFA de recettes fiscales et douanières.
Autant dire que si le coton s'écroule au Mali, c'est une catastrophe et que l'Europe n'aura pas fini de remplir des charters entiers de clandestins maliens.
Un ancien ministre faisait remarquer avec justesse que l'immigration clandestine commence d'abord au village au Mali ou ailleurs. C'est le fils de paysans qui n'a plus rien à attendre, qui part d'abord pour la plus grande ville du coin, puis à la capitale, puis qui rêve d'un ailleurs meilleur et qui tente sa chance au-delà des mers.
L'Europe a fait un geste en cessant de subventionner ses producteurs, mais cela n'a rien changé à la donne puisque les plus grands pays producteurs de coton que sont la Chine et les Etats-Unis continuent de subventionner à coups de milliards de dollars leurs agriculteurs.
Résultat, même avec un coût de production très bas, le coton malien est obligé de se vendre au prix du marché, c'est-à-dire très bas et non rentable.
Chaque année les Etats-Unis versent à leurs 25 000 producteurs de coton près de 5 milliards de dollars de subvention.
En clair, ça veut dire que le coût du coton malien est de l'ordre de 47 cents (centime du dollar) contre 95 cents aux USA, mais que malgré tout les producteurs américains peuvent vendre leur coton à 45 cents. Pas grave, la différence entre ce qu'il leur a coûté et ce qu'ils en tirent sera comblée par ces terribles subventions.
Quant au Malien, bien obligé de s'aligner sur les prix du marché, il ne gagnera rien, ou pire, vendra à pertes. C'est là le big problème de la CMDT, qui achète et revend le coton des producteurs maliens, sans jamais gagner de l'argent mais en perdant. Chaque année, la CMDT accumule de déficits : 28, 410 milliards de Francs CFA de déficit en 1999, un seul "mini" bénéfice en 2003 (année où les cours mondiaux étaient au plus haut à 800 FCFA le kilo), puis 43, 714 milliards de FCFA de déficit en 2005, et encore 27, 992 milliards de F CFA en 20006.

Vous l'aurez compris, la CMDT fait du social. Son "trou", ses pertes financières sont régulièrement épongées par l'Etat malien. C'est ce que ne veulent plus les rigoureux économistes de la Banque mondiale et du FMI qui ont contraint le gouvernement malien à privatiser la CMDT pour, supputent ces experts de la finance, rendre rentable le secteur coton.
Rien n'est moins sûr. La privatisation pourrait même être une catastrophe, car la CMDT finançait l'achat des engrais pour les producteurs, faisaient du social (école, santé, etc), développait aussi sur ses domaines des cultures vivrières.
Le prix d'achat du coton aux producteurs locaux par la CMDT n'a cessé de baisser au fil des ans et il est tombé à 160 Fcfa/kg pour la campagne 2007-2008, contre 165 Fcfa/kg en 2006-2007 et 198 Fcfa/kg en 2004-2005. Autant dire que le coton rapporte de moins en moins aux producteurs, tentés de se détourner de cette culture maudite. "À ces niveaux de prix d'achat du coton graine, le revenu des producteurs africains est bien inférieur au seuil de pauvreté, tel qu'il a été défini par les organisations internationales", soulignait Dagris elle-même dans une de ses lettres d'informations.
Malgré tout le Mali continue de produire : 414 965 tonnes pour la campagne 2006/2007, mais avec un rendement en baisse à 868 kg l'hectare.
Que faire puisque le Mali, à l'instar des autres pays africains producteurs de coton n'a pas la maîtrise des cours mondiaux ?
D'abord, développer le traitement local et donner de la valeur ajouté au coton. Seulement 1 à 2 % de la production est traitée dans les filatures locales. Mais là encore la concurrence mondiale est féroce avec des coûts de production toujours tirés vers le bas.
Développer le coton biologique ? C'est ce que vont tenter de faire des cotonculteurs maliens avec l'aide d'ONG mais le pari n'est pas gagné.
Se battre dans les instances internationales, pour faire cesser ces subventions assassines. C'est ce que font depuis des années, sans succès pour l'instant, les dirigeants des pays africains.
S'exprimant en tant que porte-parole du Mali, du Burkina Faso, du Bénin et du Tchad, devant la Chambre des représentants aux USA, le président Toumani Touré rappelait le pourquoi de la requête à l'OMC de ces pays producteurs de coton, en ces termes : "Sur la base d'estimations contenues dans une étude faite par le Comité Consultatif International sur le Coton, la suppression de la subvention des Etats-Unis sur le coton augmentera le revenu du paysan malien qui cultive le coton de plus 31 %, de 500 à 659 dollars par an, ce qui est énorme dans un pays où très peu de gens gagnent 1 dollar par jour." Tout est dit encore.
R-J Lique
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