Une idée par jour pour l’infatigable président sénégalais
L'avocat Abdoulaye Wade aura marqué et marque encore de son empreinte toute personnelle la vie au Sénégal, et pas seulement sur le plan politique. Rarement homme politique n’aura fait preuve d’autant de combativité et de dynamisme pendant tant d’années, qu’il fût opposant ou, comme aujourd’hui, au pouvoir.
Quand le 1er avril 2000, il gravit les marches du palais présidentiel à Dakar après avoir prêté serment en tant que « président de la République du Sénégal », l’homme a déjà derrière lui 26 ans de vie politique, passés la plupart du temps dans les rangs de l’opposition. Sa calvitie est aussi célèbre dans le pays que la grandeur dégingandée de l’homme qu’il vient de faire tomber, le président Abdou Diouf.
Agé de 74 ans à l’époque, il était grand temps pour ce tribun hors pair d’atteindre ce qui a sans doute guidé toute sa vie : le pouvoir suprême. Battu quatre fois aux présidentielles de 1978, 1983, 1988 et 1993, il n’a jamais renoncé et, quand il accède enfin au sommet de l’Etat en ayant remporté le second tour de cette présidentielle du 19 mars 2000 avec 58,49 % des suffrages, il avait réussi l’exploit d’avoir derrière lui la quasi totalité de la classe politique sénégalaise.
Il était alors le candidat de la Coalition "Alternance 2000" qui regroupait à l’époque - excusez du peu -, outre son parti, le Parti démocratique sénégalais (PDS), le Parti de l'Indépendance et du Travail d'Amath Dansokho, la Ligue démocratique d'Abdoulaye Bathily, l'Action pour le développement national de Moustapha Diop, le Mouvement socialiste unifié de Mamadou Dia, And-Jef/Mouvement révolutionnaire pour la démocratie nouvelle du Casamançais Landing Savane, l'UDF/Mbolomi de Mame Ongue Ndiyae (un parti centriste), l'UPS et le RPJS de Eli Madjodjo Fall, un professeur d'université et descendant du khalife général des Mourides.
Wade, le libéral affiché, était soutenu par une kyrielle de partis de gauche membres de cette coalition comme le PIT, la Ligue démocratique, AND-JEF ou le MSU.
Entre les deux tours de cette élection historique qui mit fin à 40 ans d’hégémonie du Parti socialiste sénégalais, Wade obtint aussi le ralliement de Moustapha Niasse arrivé troisième au 1er tour. L’arc de cercle était très étendu derrière Abdoulaye Wade.
Dix ans plus tard, alors qu’il fut réélu dès le premier tour en 2007 lors d’une élection contestée par ses adversaires, le même arc de cercle a changé d’angle d’orientation et ses soutiens d’hier sont tous devenus ses adversaires d’aujourd’hui.
Les Niasse, Dansokho et autres Bathily l’ont lâché les uns après les autres en abandonnant le "navire Wade" d’eux-mêmes quand ce ne fut pas lui qui leur montra la porte de sortie.
La faute à qui, la faute à quoi ? Sans doute au caractère d’un président bouillonnant qui ne supporte guère la contradiction ou la remise en cause de ses projets.
Et des projets, Abdoulaye Wade n’en manque pas. Lors de la campagne électorale de l’an 2000, il promettait un Sénégal plus vert que la Suisse assurant qu’il ferait planter des arbres par chaque Sénégalais et que l’on allait voir ce que serait la lutte contre la désertification, façon Wade.
Il affirmait à qui voulait l’entendre qu’il allait rompre avec les pratiques politiques d’un autre temps, promettant à la jeunesse de lui offrir sur un plateau le quotidien gouvernemental Le Soleil. Son slogan de campagne "Sopi" ne signifiait-il pas "le changement en langue wolof ?
La jeunesse désœuvrée des quartiers populaires du côté de la grande banlieue dakaroise de Pikine aurait pu mourir pour lui dans ces instants magiques où, pour une fois, un homme politique était véritablement en phase avec son peuple.
Qu’en est-il dix ans plus tard ? Abdoulaye Wade a toujours autant de projets en tête, mais Le Soleil est redevenu un quotidien gouvernemental et la jeunesse de Pikine, à défaut d’emplois, peut se contenter d’aller admirer la gigantesque sculpture baptisée « la renaissance africaine » que le président a fait construire à grands frais (23 millions d’euros) sur la colline des Mamelles en bord de mer à Dakar et par des ouvriers nord-coréens. Cette statue en bronze de 50 m de haut n’a pas manqué de réveiller l’humour ravageur des Sénégalais qui y ont vu tout simplement la représentation de la famille présidentielle. Ils ont eu tort, car Madame Viviane Vert, épouse Wade, est française et les deux enfants du couple présidentiel, Karim et Sindiély, sont de toute évidence métis.
Qu’à cela ne tienne, la couleur de la peau n’ayant rien à voir avec les affaires, les critiques pleuvent malgré tout sur la famille Wade, depuis que le papa s’est mis en tête de propulser son fils aux plus hautes fonctions de l’Etat.
Aussi, Karim a-t-il mis le pied à l’étrier de la politique en étant nommé d’abord en mars 2003 "conseiller personnel" du chef de l'Etat, puis en 2009 ministre d'Etat chargé de la Coopération internationale, de l'Aménagement du territoire, des Transports aériens et des Infrastructures.
Et, le maroquin étant sans doute un peu juste, on lui attribua en plus en 2010 le ministère de l'Energie. Entre temps, l’enfant prodige se vit confier la gestion de l’organisation du sommet de l'Organisation de la conférence islamique (OCI), qui s'est tenu à Dakar en mars 2008.
Mais, malgré ses stages approfondis dans le monde des affaires et de la politique, Karim fut battu aux élections municipales de 2009, alors qu’il était candidat à Dakar. Car c’est une autre coalition, d'opposition cette fois, et dénommée "Benno Siggil Senegaal" ("S'unir pour un Sénégal debout" en wolof) qui eut raison de la coalition "Sopi". Les vents sont tournants du côté de Dakar.
Les revirements de l’opinion n’ont d’égal que ceux du président. Idrissa Seck, dauphin présumé à une époque, eut tout loisir de s’en apercevoir, quand il fut déchu de son poste de Premier ministre, avant de connaître la disgrâce et la prison. L’homme eut sans doute l’impétuosité de croire son heure venue alors que, malgré ses quatre-vingt ans passés, Abdoulaye Wade était loin de vouloir quitter la scène.
Le président sénégalais a ouvert – et c’est à son crédit – nombre de grands chantiers comme "L'aéroport Blaise Diagne" situé à 45 km de Dakar, qui sera, dixit le président, « une pièce essentielle d'un ensemble cohérent de grands travaux d'infrastructures notamment routières, portuaires et ferroviaires dont la finalité est de créer les conditions d'un Sénégal émergent dans une Afrique qui se développe et face à la modernité. »
Son programme pour sa réélection en 2007 ne manquait pas d’ambitions : création d’un Parc culturel, d’une Nouvelle ville, d’une autoroute Dakar-Thiès, d’une route Linguère-Matam, de la Boucle du Blouf, d’une route Ziguinchor-Mpack, d’un chemin fer Ziguinchor-Tambacounda-Dakar, des Ponts Faidherbe, Moustaf Malick Gaye et Geole à Saint-Louis, des lacs artificiels, des Universités régionales, des Hôpitaux de Région, des Pôles d’émergence agricole sans oublier le programme « Une famille, un toit ».
A l’époque, son Premier ministre, Macky Sall, précisa pour rassurer ceux qui auraient douté du dynamisme présidentiel que ce catalogue de projets était loin d’être exhaustif …
Wade bouge, bouscule, bâtit, c’est une évidence. Il ne rechigne jamais à ferrailler avec ses adversaires, à tancer la presse quand celle-ci se montre impétueuse ou diffamante. Mais au moins, ce président-là s’exprime, discute et aborde de front les problèmes, quand tant d’autres, comme Paul Biya au Cameroun par exemple, n’ont des idées qu’une fois tous les cinq ans quand vient l’heure d’une campagne électorale pour se faire réélire.
S’il n’a pas réussi à faire du Sénégal la Suisse de l’Afrique de l’Ouest, Abdoulaye Wade n’a pas réussi non plus - et là c’est sans doute plus grave - à pacifier la Casamance rebelle. Comme pour les arbres, lorsqu’il était en campagne électorale en l’an 2000, le candidat du Sopi affirmait à qui voulait le croire que lui, Abdoulaye Wade, réglerait le problème casamançais en quelques semaines. Son argument de l’époque ? Lui, dont le père était un des tailleurs du fondateur des Mourides, revendiquait aussi une "origine" casamançaise de par sa grand-mère maternelle, originaire du village de Woudoucar, dans le département de Sedhiou. Des propos qui faisaient sourire lorsqu'il laissait entendre que par ce fait, il serait à même de résoudre la crise casamançaise.
Dix ans plus tard, les armes parlent toujours et l’armée sénégalaise bombarde même de temps à autre cette région que personne n’a semble-t-il jamais su comprendre.
Ah, les Mourides ! Qui n’a pas l’onction d’une des deux grandes confréries religieuses au Sénégal, Mouride ou Tidjane, n’a guère de chance de réussir en politique. Aussi, Wade, qui le sait mieux que personne, ne manque-t-il jamais de soigner ces faiseurs d’opinion. Et la ville de Touba, siège de la confrérie Mouride, n’a vraiment pas à se plaindre des largesses présidentielles depuis que Wade est au pouvoir.
Si l’homme se bat sur tous les fronts dans son pays, il en est de même à l’international. Pas un conflit dans lequel il ne veuille mettre son nez. Avec parfois des échecs comme en Côte d’Ivoire ou des succès comme lorsqu’il arracha un accord aux protagonistes de la crise malgache dans les années 2000. Mais là encore, à vouloir trop en faire, Wade se forge des ennemis qui rigolent sous cape et se font un plaisir de saboter ses initiatives. Il en fut ainsi de son plan « Omega » qui devait révolutionner le développement de l’Afrique et qui fut englouti dans le NEPAD, plan magique dont la durée de vie n’a pas dépassé celle de l’antique Plan de Lagos des années 80. La Renaissance africaine est bien difficile à construire.
Mais malgré ses échecs, Wade l’Africain ne baisse jamais les bras. Quand en décembre 2010, le Sénégal accueille, là encore à grands frais, le 3e Festival mondial des Arts nègres, le président en profite pour appeler à la création des Etats-Unis d’Afrique aux côtés d’un Kadhafi ravi.
Aussi, nul doute que tant qu’Abdoulaye Wade sera au pouvoir, les Sénégalais n’auront pas le temps de s’ennuyer. Quant aux médias, ils auront toujours matière à écrire, le président n’ayant pas son pareil pour alimenter la chaudière à réflexion.
R-J Lique
Abdoulaye Wade en bref
Six candidatures à la magistrature suprême.
La première en 1978 contre l'ancien président Léopold Sédar Senghor !
Elu président en 2000, réélu en 2007.
Né le 29 mai 1926 dans le petit village de Kébémer, entre Dakar, la capitale et Saint-Louis (nord). Il accomplit une partie de ses études dans cette région, avant de rejoindre Dakar.
Après un passage à l'école William Ponty, il deviendra instituteur, mais pour un an seulement. Il passe le bac, comme candidat libre, avant de se rendre à Paris pour poursuivre ses études en Mathématiques. Après quelques années à Paris, il se découvre une passion pour Besançon, ville de la province française où il rencontre Viviane celle qui deviendra son épouse.
Parallèlement à ses études, Me Wade s'éprend de la politique. Il a été le secrétaire général des étudiants du Rassemblement démocratique africain (Rda), avant de militer au Mouvement africain de libération nationale créé par le Voltaïque de l'époque, le Pr Joseph Ki Zerbo.
De retour au Sénégal, Me Wade sera tour à tour doyen de la Faculté des Sciences juridiques de l'Université de Dakar puis expert international.
En 1974, sous Léopold Sédar Senghor, il fonde le Parti démocratique sénégalais (PDS) d'inspiration libérale, qu'il présente alors comme un "parti de contribution". Il expliquera plus tard que cette "judicieuse astuce" a permis d'ouvrir une brèche dans le bloc monolithique des partis uniques africains.
Il sera aussi patron de presse avec trois périodiques : Le démocrate, Takussan et Sopi.
Cet ancien avocat à la Cour d'Appel aura une longue carrière d'opposant qui lui vaudra de nombreux sobriquets. Le président Senghor le surnomma "Diombor" (lapin), et la presse sénégalaise le qualifia de "Général Wade" ou "Président de la Rue publique", pour traduire sa grande popularité auprès de la jeunesse.
Véritable "bête politique", il est devenu le "Pape du Sopi" (changement en langue Wollof), slogan qu'il lança dès son entrée dans l'arène.
Plusieurs fois arrêté par les régimes en place, il est entré à deux reprises, en 1991 et 1995, dans un gouvernement "élargi" formé par le Parti socialiste sénégalais qu'il a pourtant toujours combattu.
Panafricaniste convaincu, il a composé - texte et musique - un "Chant pour l'Afrique".
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