Nous sommes en 1960, et de retour dans sa Rhodésie du Sud, Mugabe prend pied dans les mouvements nationalistes africains déjà interdits par le régime de la minorité blanche. Il s’engage dans la lutte en entrant comme chargé de la propagande au Parti national démocratique (NDP - National Democratic Party), un parti tout juste fondé le 1er janvier 1960 par Joshua Nkomo.
Dès le 9 décembre 1961, le NDP, soupçonné d’inciter à des actes de sabotages, est interdit par le gouvernement de Rhodésie du Sud. Tenace, deux semaines après cette interdiction, le 17 décembre 1961 exactement, Joshua Nkomo fonde, dans la clandestinité cette fois, l’Union du peuple africain du Zimbabwe, la Zapu (Zimbabwe African People’s Union).
Mugabe suit. Mais Nkomo a déjà des problèmes avec sa base, notamment quand, à la tête du NDP, il avait voulu approuver une constitution proposée par Londres en 1961, constitution qui prévoyait généreusement de réserver aux Africains seulement 15 députés sur les 65 du Parlement. Face à la colère de ses militants, Nkomo dut finalement se rétracter et rejeter ce projet de Constitution. La base lui reprochait aussi ses longs séjours à l’étranger où il se trouve d’ailleurs lorsque la Zapu est à son tour interdite le 20 septembre 1962. Il ne rentre en Rhodésie que sous la pression de ses soutiens extérieurs, et notamment du président tanzanien, Julius Nyerere. Arrêté, il passe trois mois en prison, et dès sa libération décide de former un gouvernement en exil en Tanzanie.
Mais la crise du leadership dans le mouvement nationaliste entre Nkomo, le révérend Sithole et Robert Mugabe, est déjà lancée. En réponse à ses potentiels rivaux au sein de la Zapu, Nkomo revient en Rhodésie pour suspendre le Conseil exécutif du parti et crée un Conseil intérimaire en août 1963. La Zapu étant toujours interdite, Nkomo est arrêté et restera en détention jusqu’en 1974. Dix ans, ça aussi, ça laisse des traces.
Le jour où Nkomo fut arrêté, le 8 août 1963, la rupture avec Mugabe était déjà consommée. Mugabe venait de fonder la Zanu (l’Union nationale africaine du Zimbabwe) lors d’une réunion dans le Township de Highfield à Salisbury, avec d’autres dissidents de la Zapu dont le Révérend Sithole et l’avocat Herbert Chitepo. La Zanu se donne alors comme "président provisoire" le Révérend Ndabaningi Sithole et Mugabe en est le secrétaire général.
Dès le mois de décembre 1963, Mugabe est lui aussi arrêté et il restera détenu jusqu’en mars 1964. Le 26 août 1964, la Zanu de Mugabe et de Sithole, mais aussi le Conseil intérimaire de la Zapu créé par Nkomo, sont officiellement interdits. Mugabe et Sithole sont ainsi de nouveau arrêtés en décembre 1964.
Mugabe est relâché en juin 1965 mais aussitôt placé en résidence surveillée à Sikombela, puis il est à nouveau arrêté en novembre 1965. Mugabe et Sithole resteront eux aussi en prison jusqu’en décembre 1974.
Voilà pour les années de calvaire. Ces va-et-vient entre libération, interpellation et nouvelle détention, s’expliquent par le fait que le régime rhodésien menait parallèlement des négociations avec Londres sur les conditions d’obtention de son indépendance. À certaines périodes, les leaders indépendantistes bénéficiaient ainsi d’une bouffée d’air frais, mais à partir de 1966, début effectif de la guérilla, c’en sera fini des libérations conditionnelles.
Au fait, en sommes-nous si sûrs ? Toutes ces arrestations ne seraient-elles pas que malveillante manipulation de la part de Mugabe et consorts ? Car que lit-on dans le livre du journaliste-écrivain François d’Orcival, en page 43, un livre publié en septembre 1966, la date à son importance car en 1966, Mugabe et d’autres sont bel et bien embastillés : « Les membres du Zanu et du Zapu, dont une centaine ont été mis sous surveillance par le gouvernement Smith (car la loi rhodésienne ne permet pas de les emprisonner) continuent cependant à lancer des appels à la radio zambienne, avec l’appui de Londres. » La parenthèse est bien évidemment de d’Orcival. Ainsi, Mugabe, Sithole et Nkomo ne seraient que de satanés menteurs, pas même détenus, tout juste surveillés car « la loi rhodésienne ne permet pas de les emprisonner » ? Est-il judicieux de confier son sort à un "journaliste-écrivain" ? On ne sait.

Si les Zimbabwéens ont structuré leur révolte dans des partis ou des associations dans ces années 60, la première véritable révolte contre la colonisation remonte au soulèvement d’un chef Shona, Mapondera, dans la région de Mazowe, à quelques kilomètres au nord d’Harare. Il fut emprisonné en 1904 et mourut en détention à la suite d’une grève de la faim. Il y eut bien évidemment d’autres révoltes antérieures, mais qui sont considérées comme des actes de résistance à la conquête territoriale, comme celle déjà évoquée des Ndébélés à Bulawayo en 1896.
Avec la révolte du chef Mapondera, on peut parler de lutte contre le pouvoir colonial, car dès 1898, la Grande-Bretagne avait mis en place une législation et des structures administratives dans l’optique d’intégrer à terme la Rhodésie du Sud dans une grande fédération avec ses colonies d’Afrique du Sud.
Dès le début de la colonisation, la Grande-Bretagne avait la haute mainmise sur le pays en gestation, comme l’écrira le chercheur C. Palley : « Un Département des affaires indigènes avait été créé pour s’occuper des relations entre l’administration et les Africains. Des municipalités avaient été mises en place dans les zones urbaines et une réglementation applicable aux Africains dans ces zones avait été adoptée.
En ce qui concerne les terres, le système des réserves avait été institué. Tout cela avait été réalisé à l’époque où la Grande-Bretagne avait la haute main sur la législation : d’ailleurs les principales mesures législatives fournissant le cadre de l’administration et de la politique furent prises par arrêté en Conseil et par proclamation du Haut Commissaire. » 1
Ainsi, dès les années 1900 en Rhodésie, les Africains connaissaient les joies d’une véritable administration coloniale made in England. Et quelles joies !
En 1904, l’année où mourut le chef Mapondera, fut adoptée une loi sur l’Indécence et l’Immoralité (Immorality and Indecency Suppression Act) au terme de laquelle les rapports sexuels entre Africains et Blanches devenaient un crime. Deux ans plus tôt, en 1902, on venait d’instaurer le système du "Pass" qui obligeait tous les Africains de plus de quatorze ans à se faire enregistrer aux autorités qui leur délivraient ce "Pass", appelé "situpa" en Ndébélé et "chitupa" en Shona, pour avoir le droit de circuler. Ce n’est qu’en 1957, avec une nouvelle loi sur loi sur l’inscription et l’identification des Africains, que seuls les Africains dits "évolués" se verront attribuer une carte d’identité à la place de ce fameux "situpa".
En 1923, un instituteur anglican noir, Abraham Twala, avait créé une Association des électeurs bantous de Rhodésie. Reginald Austin considère cette association comme « la première organisation africaine à presser les Africains de compter sur eux-mêmes plutôt que sur le gouvernement britannique. » Lettré, Abraham Twala avait écrit : « Nous savons par expérience que notre salut ne se trouve pas à Downing Street ». 2 Du pur Mugabe des années 2000.
Il faudra attendre 1955, année où Georges Nyandoro, un syndicaliste, James Chikerema, Dunduza Chisiza et Edison Sithole créent la Ligue de la jeunesse (City Youth League) à Salisbury, pour que la résistance reprenne de la consistance. Ce mouvement rejetait l’adhésion à des partis politiques rhodésiens multiraciaux auxquels avaient pris part un temps Nkomo et le révérend Sithole. La Ligue de la jeunesse organisa en 1956 le boycott des autobus pour protester contre les hausses de tarifs. Bilan : 200 arrestations, grâce à la loi dite "Subversive Activities Act" (Loi sur les activités subversives), adoptée en 1950. Cette loi permettait l’interdiction de rassemblements, sans compter d’autres chapitres pour lutter contre les idées jugées susceptibles de saper le régime.
En 1959, au Nyassaland, l’actuel Malawi, le Dr Banda lance une campagne de désobéissance civile, à la tête de son mouvement, le Congrès national africain du Nyassaland (NANC). Des émeutes éclatent. Panique en Rhodésie du Sud, où le gouvernement local, dirigé par Sir Edgard Whitehead du Parti fédéral uni, déclenche l’opération "soleil-levant" : tout le monde au trou. L’ANC de Nkomo est interdite, 500 nationalistes africains embarqués dans des camions militaires, destination camps de détention. Nyandoro, Chikerema et Edison Sithole passeront quatre ans en prison à Gokwe. Coup de chance pour Nkomo, il était à l’étranger.
Des criminels, des terroristes, ces gens de la Ligue de la jeunesse rhodésienne pour qu’on les mette en prison ? Pas encore. À l’époque, ils se contentaient de défier le régime par des actions pacifiques, comme la campagne des Freedom Sitters (les "hommes assis libres"). Sapés comme des princes, costume cravate, ces militants noirs se rendaient dans les bars et les hôtels européens qui leur étaient interdits par la loi. Sagement assis, ils commandaient une bière ou toute autre boisson qui leur étaient servies, illico presto, mais renversées sur la tête, dans le meilleur des cas, quand ils n’avaient pas droit à une bastonnade en règle. Pas trop difficile de comprendre pourquoi le jeune Mugabe, de retour au pays, en 1960, a de quoi exécrer ce régime raciste et violent, même s’il n‘a pas encore perdu son fils.

Du côté des Blancs, la Rhodésie du Sud, colonie de la Couronne britannique depuis 1923 – la concession de gestion accordée à la compagnie privée de Cecil Rhodes, la British South Africa Company (BSAC) ayant pris fin – est dirigée par un gouvernement local issu d’élections législatives, auxquelles, en théorie, peuvent participer les Africains, sous réserve qu’ils remplissent certaines conditions. Quelles conditions ? Elles furent modifiées au fil du temps et des réformes constitutionnelles. En 1953, quand la Grande-Bretagne institua une Fédération regroupant la Rhodésie du Sud, la Rhodésie du Nord, et le Nyassaland, la nouvelle constitution fédérale était censée "améliorer" le sort des Africains. Résultat, en 1953, on pouvait dénombrer en Rhodésie du Sud, qui comptait deux millions d’habitants, 441 électeurs africains, pas un de plus. Grosse amélioration. Et le pire, c’est que les Britanniques pensaient que, ce faisant, ils amélioraient la cohabitation des races. Devant la Chambre des Communes, Olivier Littleton, alors secrétaire d’État au Colonial Office, déclara que cette réforme constitutionnelle « serait une étape décisive vers la solution de la collaboration des races ».
Pour être électeur, il fallait : être citoyen britannique, être âgé d’au moins 21 ans, savoir lire et écrire l’anglais, occuper un logement d’un loyer annuel minimum de 150 livres sterling ou disposer d’un revenu annuel de 100 livres sterling minimum.
C’est le suffrage censitaire. Et dans le détail, cela donne ceci. D’abord "savoir lire et écrire l’anglais". En 1962, puisque c’est la période où nous en sommes, 47 % des Africains et 59 % des Africaines n’étaient jamais allés à l’école. Ceux-là, les élections, ils les regarderont par la fenêtre. L’argent ensuite. Des statistiques de 1965 : sur 4,26 millions d’Africains, seulement 654 000 ont un emploi. À vos calculettes : les 3,6 millions d’Africains sans travail regarderont eux aussi les élections du balcon. Pas de travail, pas de revenu, pas de droit de vote. Oui, mais les autres, ceux qui triment, ils peuvent voter, eux ! Certes, mais la clause "revenu minimum" ? Toujours en 1965, salaire moyen d’un Africain : 125 dollars rhodésiens, soit 62 livres sterling. Ah ! Pas de chance ! Le revenu minimum pour pouvoir voter est de 100 livres sterling. À la même époque, le salaire moyen d’un ouvrier agricole blanc était de 1 365 livres sterling. Bien lire "ouvrier agricole", et non propriétaires terriens, industriels ou banquiers.
Dans son ouvrage pour l’Unesco, le professeur Reginald Austin note que « le collège électoral est resté pratiquement le même entre 1898 et 1969 grâce à divers procédés aboutissant à restreindre le droit de vote aux Blancs, plutôt que par une exclusion raciale directe ». Il souligne qu’en 1912, on durcit l’épreuve d’alphabétisation pour tenir à l’écart les Afrikaners (les colons Boers venus d’Afrique du Sud), les Africains étant déjà éliminés par les conditions financières. Et voici le bilan que tire Reginald Austin des lois électorales : 1908, une cinquantaine d’électeurs "indigènes". 1928 : 62 électeurs africains contre 22 000 électeurs blancs. 1939, la loi se durcit car on a bien vu venir le danger : 24 626 électeurs dont … 39 Africains.
À certaines époques, on a même tenté d’appliquer le système sud-africain selon lequel les Africains ne votent pas du tout mais sont représentés au Parlement par deux députés blancs. C’est le Premier ministre du gouvernement local rhodésien, Sir Godfrey Huggins, qui tenta de faire avaler ce projet par Londres après la seconde guerre mondiale. Il y avait effectivement danger : 39 électeurs Noirs en 1939 !
On continue avec les statistiques, elles sont si belles : 1948, 136 électeurs africains. Danger à nouveau, car la population africaine augmente. Nouvelle loi électorale en 1951, plus restrictive : on augmente le revenu minimum pour avoir le droit de vote. Résultat, on compte seulement 380 électeurs noirs en 1951. 1956, ça craint : 560 électeurs africains pour 52 184 électeurs européens. Gros danger. On crée une commission, dite "commission Tredgold" pour que le gouvernement reste « entre les mains de personnes civilisées et sérieuses ». 3 Texto. Manque de chance, la commission conclut que « les conditions à remplir pour obtenir le droit de vote sont telles qu’elles excluent pratiquement les Africains ». Las, nouvelle loi électorale en 1957 qui permet d’augmenter le nombre d’électeurs africains, mais à condition qu’ils ne dépassent jamais 20 % du corps électoral. On ne sait jamais, mieux vaut être prudent. Ainsi, en novembre 1961, on compte 5 127 électeurs africains sur un total de 88 820 électeurs. De quoi se plaignent-ils ? Ce n’est quand même pas cela qui peut vous faire devenir un "monstre" !
Dans un tract, lâché par les nationalistes africains dans les années 60, on pouvait lire : « C’est au Parlement que nous voulons nager avec vous et non dans vos piscines ». 4 Il faudra attendre. Et pour le Parlement, et pour les piscines. Mais la couronne britannique est tenace quand il s’agit du bien-être des Africains.
En 1961, Londres met sur la table un nouveau projet de constitution, celle qui régissait la Fédération depuis 1953 prévoyant qu’au bout de sept ans des discussions pourraient s’engager soit pour l’autonomie des trois pays de la Fédération, soit pour leur maintien dans la Couronne britannique. Et que propose Londres dans ce projet de constitution de 1961 ? De réserver 15 sièges au Parlement pour les Africains sur un total de 65. Pas encore l’heure de plonger dans le grand bassin de la piscine, tout juste de quoi faire trempette dans le petit bain pour éviter l’hydrocution. C’est à ce moment que Joshua Nkomo avait flanché en acceptant dans un premier temps ce projet constitutionnel. Les nationalistes ne veulent pas en entendre parler, mais Londres s’obstine et organise un référendum en juillet 1961. L’électorat blanc l’approuve. Dans le même temps, Joshua Nkomo, qui avait finalement appelé les Noirs à boycotter ce référendum, organise son propre référendum pour l’électorat africain avec les moyens du bord. 372 546 Africains se prononcent contre cette nouvelle constitution et 471 l’approuvent. Le gouvernement britannique tiendra-t-il compte de ce rejet clairement exprimé par les Africains ? Le rêve reste autorisé. Le Parlement britannique entérine cette nouvelle constitution rhodésienne le 22 novembre 1961 et elle entre en vigueur le 6 décembre. Reginald Austin a pu écrire que « les Rhodésiens blancs furent convaincus d’accepter la Constitution de 1961 comme le prix minimal à payer pour obtenir l’indépendance totale. »
Mais on s’emballe, on s’emballe, et tout ceci est peut-être de nouveau fort éloigné de la vérité. Car une autre exactitude historique a été livrée par le sieur d’Orcival, le spécialiste en « mer sombre et hideuse » et en Ndébélés « excités par l’appel du sang ». Nous avons peut-être forcé le trait en parlant de revendication pour le droit de vote par les Africains, car la vérité vraie, François d’Orcival l’expose à la page 254 de son livre. La toute dernière, celle qui conclut sur des vérités universelles une fois ingurgitées les 253 pages qui la précèdent. Et d’Orcival explique très bien que toutes ces histoires de droit de vote ne sont que des histoires de droit de l’hommistes attardés : « Certains Noirs, que les idéologues européens ont agités, veulent le pouvoir politique. Ils l’auront, sans doute, selon leurs compétences et leurs qualités. (…) Pour le moment, près d’un million de Rhodésiens noirs vont en classe, ils sont autant à préférer demeurer tranquillement dans leurs terres tribales. Pourquoi les obligerait-on à voter, sinon pour satisfaire les idées que l’on se fait à dix ou vingt mille kilomètres de là à propos du suffrage universel et de la règle de la majorité que l’on n’a jamais réussi à appliquer vraiment, même chez les Européens ? »
En effet, pourquoi donc obliger ces pauvres Noirs à voter alors qu’ils sont si contents de vivre en simplets sur leurs terres tribales ? En écrivant ces lignes, d’Orcival a rejoint un autre grand penseur, Cecil Rhodes en personne, qui déclara un jour : « C’est la civilisation qui est le critère des droits civiques, pas la couleur ! »
1 - C. Palley : "The constitutional history and law of Southern Rhodesia : 1888-1965" ; Ed. Clarendon Press Oxford - 1966,. Cité par Reginald Austin
2 - Cité par Reginald Austin
3 - Reginald Austin : "Le racisme et l'apartheid en Afrique australe : la Rhodésie" ; Ed. Les Presses de l'Unesco - 1976
4 - Odette Guitard "Les Rhodésies et le Nyassaland" ; Ed. PUF 1964
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