Quelque peu renvoyés dans les cordes au Conseil de sécurité qui refusa d’embrocher tout cru ce diable de Mugabe, les Britanniques en remirent une couche dans le sensationnel : la violence au Zimbabwe pourrait déboucher sur un « génocide (…) quelque chose qui ressemblerait à un Rwanda », dira au Times, le Britannique Paddy Ashdown, ancien Haut représentant de l’ONU et de l’UE en Bosnie-Herzégovine. Et si génocide il y a, cette fois la prévenante communauté internationale ne laissera pas faire comme elle le fit en 1994 au Rwanda, car une action militaire internationale, au sein de laquelle le Royaume-Uni jouerait un « rôle sensible », devra être envisagée, ajouta fort modérément Paddy Ashdown. (1)
Et quand le Royaume-Uni annonce qu’il va s’occuper des génocides à venir dans ses anciennes colonies, on peut dormir tranquille.
C’est en débarquant du ferry qui vous mène de l’aéroport de Lungi à la capitale Freetown, en Sierra Leone, que l’on peut juger sur pied, ou ce qu’il en reste, de l’empressement et de l’efficacité du Royaume-Uni et des donneurs de leçons à faire stopper les massacres en Afrique. Vous y verrez quelques adolescents, ou des femmes, ou des vieillards, qui le bras coupé, qui parfois les deux bras coupés, qui la main disparue à tout jamais, infirmes gravitant autour du nouvel arrivant pour quémander pitance. Les bras coupés à la machette par les rebelles du Front révolutionnaire uni, le RUF, dirigé par feu Foday Sankoh. Les bras, ou la main, ou seulement l’avant-bras, ou parfois quelques doigts, car les rebelles obligeaient leurs futures victimes à tirer au sort sur un bout de papier la partie du membre qui leur serait tranchée. Chanceux celui qui tirait une main. Frappés d’inutilité à vie et d’un besoin d’assistance éternelle, ceux qui eurent le malheur de tirer les deux bras.
Pourquoi mutiler ? Pour montrer l’exemple, et faire comprendre à la population ce qui arrive quand on ne soutient pas le RUF. Les pauvres amputés étaient ensuite renvoyés dans leurs villages sans aucun soin, bras et mains sanguinolentes. Et les images ont ému, c’est une évidence. On en fit même de très beaux reportages. Mais qu’a fait la communauté internationale pendant que ces atrocités étaient connues de tous ? Qu’a fait Londres, météorologue en chef quand il s’agit de prévoir un génocide à venir au Zimbabwe ? Rien. Absolument rien. Plaider l’ignorance ? Impossible. Ces mutilations étaient sues, vues, photographiées, répercutées. Plaider le risque d’un enlisement militaire en cas d’intervention ? La bonne blague, le RUF n’était qu’une poignée de combattants en guenilles qu’une escadrille de mouches déterminées aurait pu mettre au pas en un quart d’heure.
Alors que fit Londres, que fit la communauté internationale ? On délégua ses pouvoirs de redresseur de torts au Nigeria, dirigé à l’époque par un des plus grands voyous et criminels de la planète, le général Sani Abacha, un général ravi de regagner ainsi quelques galons de respectabilité et qui envoya une partie de son armée en Sierra Leone pour y piller ce qui restait à piller dans les mines de diamants, et ravi aussi d’envoyer son armée s’amuser loin du pays ne le menaçant plus de le renverser à son tour.
Le RUF avait lancé sa guerre civile en mars 1991. Il ne fut véritablement mis à terre qu’en juillet 1999, après la signature d’un accord de paix à Lomé, au Togo, entre les différentes parties en conflit, et il y en avait beaucoup : ex-junte, rebelles du RUF, milices gouvernementales tout aussi sanguinaires, et on en passe. Près de dix ans d’atrocités en toute liberté. Ce n’est qu’après l’accord de paix de Lomé de 1999 que l’ONU décida d’envoyer en Sierra Leone quelque 6 000 casques bleus pour y relever les troupes de la force ouest-africaine qui était sur place.
Pourquoi parler de tout ceci qui nous éloigne du Zimbabwe ? Parce que la communauté internationale, qui multiplie les leçons au Zimbabwe à un stade maladif, n’avait rien trouvé de plus judicieux pour faire stopper les crimes odieux qui se perpétraient en Sierra Leone que de soutenir l’envoi d’un contingent de troupes ouest-africaines, baptisées l’Ecomog, dirigées et essentiellement composées de militaires du Nigeria, un Nigeria à la tête duquel régnait en maître absolu le général Abacha.
Leçon pour leçon, pourquoi pas celle-ci. Un modèle du genre, question droits de l’homme, le général. Arrivé au pouvoir par un coup d’État en novembre 1993. Quelques années passant, la quasi totalité de la classe politique, du monde la presse et des organisations sociales, s’est retrouvée sous les verrous. Mais on peut toujours faire mieux. Et il fit mieux, le général Sani Abacha, en faisant pendre, le 10 novembre 1995, huit militants du Mouvement pour la Survie du Peuple Ogoni, le Mosop, dont le plus célèbre était l’écrivain Ken Saro-Wiwa. Le monde entier implora la grâce qui ne vint pas. Les militants du Mosop n’avaient de cesse de dénoncer le pillage de leur région dans le Sud du Nigeria par les grandes compagnies pétrolières, dont l’anglo-néerlandaise Shell.
Ces pendaisons soulevèrent tant d’indignation dans le monde que la communauté internationale bien pensante dut réagir. Terribles sanctions pour Abacha : le Nigeria fut "suspendu" du Commonwealth. Puis, encore plus virulent, le Premier ministre britannique de l’époque, John Major, annonça que des sanctions économiques « pourraient » être décidées contre le Nigeria. Mais « pourraient » n’étant pas « seront », deux jours plus tard, Shell annonçait qu’elle allait signer son plus gros contrat jamais réalisé en Afrique pour un montant de quatre milliards de dollars avec la Nigerian National Petroleum Corporation, un investissement colossal pour une unité de production de gaz naturel liquéfié au Nigeria, dans lequel étaient aussi partie prenante, l’Italien Agip et le Français Elf.
Quand le pétrole ou le gaz doivent couler, les droits de l’homme peuvent bien attendre un peu. Quant à l’ONU, on fit courageusement savoir que des sanctions économiques seraient difficiles à mettre en œuvre.
C’est donc au sémillant général Sani Abacha que l’on confia la remise en ordre de la Sierra Leone. Confié le rétablissement de l’ordre à l’Ecomog qui n’est composée « que des soldats nigérians », cela « ressemble fort au pavé de l’ours », ironisa à l’époque le quotidien sénégalais Le Soleil.
En prenant pied dans la capitale Freetown en février 1998, l’armée nigériane laissa très gentiment un large boulevard aux rebelles du RUF et de la junte pour qu’ils puissent s’enfuir à l’intérieur du pays. Une manière comme une autre d’avoir à poursuivre les débats, et ainsi, l’armée nigériane eut un peu de temps devant elle pour s’en aller gratter le sol et en extraire quelques diamants, pendant que d’autres mains, d’autres bras furent encore tranchés.
Deux poids, deux mesures ? Non : un poids, le Zimbabwe, et 27 000 degrés d’intensité de violation des droits de l’homme dans le monde et tout autant de méthodes pour y mettre fin.
1999, la fin des mutilations en Sierra Leone, ce n’est pas vieux, alors quand Londres envisage une intervention militaire au Zimbabwe en prévision d’un « génocide à venir », Mugabe doit bien sourire. La Grande-Bretagne n’est jamais intervenue pour mettre fin aux atrocités bien réelles et non à venir en Sierra Leone, alors, qu’elle intervienne dans son pays pour mettre fin à un "génocide" qui n’a pas encore eu lieu, Mugabe a encore une belle marge devant lui en ce 27 juin 2008.
(1) AFP : "La violence pourrait déboucher sur un "génocide" (Ashdown) ", Londres, 24 juin 2008
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