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Zimbabwe
Combien de morts pendant la période dite des "massacres du Matabeleland"?

Retour sur un exercice d’emphase journalistique réussi avec brio par moult médias.

En février 1982, l’autre grande figure de la guerre de libération, Joshua Nkomo, est écartée du gouvernement dirigé par Mugabe depuis l’accession à l’indépendance en 1980, et est accusée de complot. Aussitôt, une dissidence armée, menée par des Ndébélés et d’anciens membres de l’armée de Nkomo, prend corps dans le Matabeleland, sa région d’origine.
Impossible de lire la moindre biographie ou le moindre article concernant Mugabe sans que ces événements ne soient disséqués et relatés avec de bien belles variantes.

La guerre dite du Matabeleland dura de 1982 à 1985, voire même après. Nkomo partit d’abord en exil puis rentra au pays en 1986 et signa un accord politique au terme duquel son parti, la ZAPU (Zimbabwe African People's Union) fusionna en 1987 avec la ZANU (Zimbabwe African National Union) de Mugabe pour donner la ZANU/PF (Patriotic Front).
Au cours de cette guerre du Matabeleland, Mugabe fit intervenir sa 5e armée, formée et entraînée par des Nord-Coréens.
Les causes du conflit furent multiples : le nouveau régime était menacé par son voisin sud-africain, encore sous régime de l’apartheid, et où s’étaient réfugiés bon nombre de Rhodésiens blancs qui n’acceptaient pas l’arrivée d’un pouvoir « noir » au Zimbabwe. Mugabe lui-même subit plusieurs tentatives d’attentat.
L’autre cause majeure fut le mécontentement des anciens combattants issus de l’armée de Nkomo, la Zipra, qui estimaient être mis sur la touche dans le processus d’intégration d’une nouvelle armée. A l’époque, des camps de rassemblement regroupaient les forces des deux armées, celle de Mugabe, la Zanl,a et des membres de la Zipra, en attendant la création d’une armée unifiée.
Des incidents violent et meurtriers éclatèrent, notamment dans des camps de rassemblements à Entumbane, à côté de Bulawayo. En février 1981, un nouvel accès de violence entre Zipra et Zanla à Entumbane s’étendit à Ntabazinduna et Connemara dans les Midlands, faisant plus de 300 morts.
La réponse des autorités fut lourde : des villages furent incendiés, des milliers de personnes furent détenues sans jugements, l’armée, et plus particulièrement la 5e brigade, a commis de nombreuses exactions allant du viol à la torture. Des villageois ont été obligés de creuser leurs propres tombes.

Quelles sont les sources dont disposent les historiens et journalistes pour en tirer le bilan ?

En septembre 1983, les autorités chargèrent Simplicius Chihambakwe de diriger une Commission d’enquête sur les atrocités commises. Son rapport ne fut jamais divulgué.
En 1997, quinze ans après les faits, la Commission catholique Justice et Paix du Zimbabwe (CCJPZ) publia, conjointement avec la Legal Resources Foundation, un rapport intitulé “Briser le silence”, (Breaking the Silence, Building True Peace : A Report on the Disturbances in Matabeleland and the Midlands, 1980 to 1988, CCJP/LRF Printers, Harare, février 1997.)
C’est la seule source « crédible » dont on puisse disposer pour étayer les faits qui ont eu lieu pendant cette guerre. Elle est d’autant plus crédible que les membres de cette CCJPZ étaient tous des adversaires déclarés de Mugabe et on en retrouvera beaucoup dans le parti d’opposition de Morgan Tsvangirai en l’an 2000. Autant dire que ces gens n’ont pas minimisé le nombre de victimes.
 “Briser le silence” dresse un bilan global des morts et des cas de tortures. Il dénombre 3 534 morts, et 7 246 victimes « d’offenses », qui très souvent sont des cas de tortures, de blessures, mais aussi parfois de violences psychologiques. Les victimes ne furent pas seulement des dissidents mais aussi de simples présumés "sympathisants" de la Zapu de Nkomo qui avaient le malheur d’habiter dans des zones de tensions. Tout cela et uniquement cela est écrit dans de ce rapport, “Briser le silence”, publié en 1997, avec forte médiatisation.
Des citoyens furent tués à la baïonnette, dont des jeunes femmes enceintes. Combien ? Le rapport recense ces victimes sous une rubrique spécifique codifiée "ASBy" et qui précise : « tués à la baïonnette ou par couteau ou par armes tranchantes ». Au total, 13 personnes ont été recensées sous le code "victimes ASBy". Pas une de plus.
In fine, les rapporteurs admettent – et nous aussi – que le bilan fut sans doute plus lourd, le temps aidant, il ne fut pas possible de recueillir les témoignages de toutes les victimes ou de leurs familles. Et on l’admet.

Mais quand la presse s’empare de cette période pour coller un gros vilain post-it dans le dos de Mugabe, les Catholiques bon teint de la Commission Justice et Paix du Zimbabwe passent pour des gagne-petit. Sur une dizaine d’articles de presse recensés ici – mais on pourrait en trouver des centaines -, on passe de 3 000 à 40 000 morts, la tentation du record Guinness aidant. Les journalistes citent-ils une source pour justifier de tels nombres ? Pas le moins du monde. Et quand ils le font, en rappelant le rapport “Briser le silence”, cela ne les gêne en rien de multiplier par dix les données dudit rapport.

Quant aux causes de conflit, même si le rapport “Briser le silence” les expose toutes et honnêtement, la quasi-totalité des médias n’y voit qu’un horrible conflit ethnique, Mugabe le shona, voulant exterminer une fois pour toute les Ndébélé, l’ethnie de Joshua Nkomo.
Le rapport “Briser le silence” eut beau préciser : « Le résultat final de cette situation instable a été qu’au début de l’année 1982, le Zimbabwe eut à faire face à de sérieux problèmes de sécurité dans différentes parties de son territoire, particulièrement dans la moitié ouest. Des bandes de "dissidents" tuaient des civils et détruisaient les biens privés. » Rien n’y fit.
Dans son introduction, “Briser le silence” précise le contexte de ces violences en écrivant : « Le Zimbabwe était un pays sérieusement divisé en 1980. Dix ans de guerre n’ont pas seulement servi à libérer le pays, mais ont créé des divisions en son sein. L’Afrique du Sud était aussi un voisin hostile qui voulait affaiblir le Zimbabwe.
Il y eut des problèmes au sein des camps de regroupements des deux armées, la Zipra et la Zanla, et au début de 1982, des groupes de bandits sont apparus dans le Matabeleland. Des hommes armés ont commencé à tuer, voler et attaquer les propriétés privées. Le gouvernement a réagi en lançant une double attaque : la première contre les dissidents, par les 4e, 6 e brigades et les troupes de parachutistes, le Cio et des unités de soutien de la police. La seconde riposte a concerné la Zapu et ses supporters désarmés, par des opérations menées par la 5e brigade, le CIO, la PISI (Police Internal Security Intelligence Unit) et les brigades de la jeunesse de la Zanu-PF. Le gouvernement estimait que les deux conflits ne faisaient qu’un et que supporter la Zapu, c’était supporter les dissidents. »
Sur le rôle de l’Afrique du Sud, le rapport, note : « L’Afrique du Sud a essayé de faire se détester la Zapu et la Zanu en persuadant des membres du CIO d’être des agents doubles. Certaines des armes enterrées et découvertes dans les années 80 ont été placées par ces agents pour nuire à la Zapu. »
Puis le rapport se penche aussi sur une créature locale de Ian Smith et des Sud-africains, le MNR, un mouvement rebelle hostile aux indépendantistes zimbabwéens et au Frelimo mozambicain, soutenu par l’Afrique du Sud de l’apartheid.
Tous ces acteurs, sources de conflits, ne sont jamais à aucun moment cités par les médias, ou, quand ils le sont, c’est pour affirmer que Mugabe les utilise comme un parfait prétexte. Sacrés prétextes !
Sont donc exposés ci-dessous quelques morceaux de bravoure, extraits du livre « Mugabe, Robert Gabriel « Souillure » or not « Souillure » ?
Et pour comparer avec les experts en double zéro, en bas du tableau, un article du Daily Telegraph de Londres, qui est le seul à citer le rapport et le nombre de victimes.

Média
Extraits
Nombre
de victimes
Cause du conflit
Source du nombre de victimes
Valeurs Actuelles
"Mugabe, bourreau du Zimbabwe"
3 juillet 2008
« Entre 1981 et 1988, Mugabe s’attaque à ses opposants noirs, dont Joshua Nkomo, autre figure charismatique de la guerre de libération. D’origine Matabélé, une ethnie minoritaire mais guerrière, ancrée dans le sud-ouest du pays, autour de Bulawayo (notre carte), Nkomo est populaire. Il bénéficie alors d’un ancrage territorial et ethnique fort qui fait peur à Mugabe, un Shona. Son ethnie est majoritaire. Elle redoute depuis toujours la puissance des Matabélés.
La querelle sera vidée dans le sang. Mugabe lance une série de massacres de masse dans le Matabeleland. Nkomo perd ses meilleurs partisans. Assigné à résidence, il doit s’exiler. En moins de six ans, 3 000 Matabélés sont exterminés. L’Afrique et le monde regardent et se taisent. »
3 000
Ethnique Aucune
L’Express
"Mugabe - Le saigneur du Zimbabwe"
2 mai 2007
« Au milieu des années 1980, ce Shona (l’ethnie majoritaire) réduit la dissidence dans la province du Matabeleland et fait massacrer au moins 10 000 Ndébélé (l’ethnie minoritaire) par la terrible 5e brigade, formée à l’école nord-coréenne. Pendant deux ans, des escadrons de la mort écument des villages, torturent et assassinent ceux qui ont le tort de ne pas soutenir le parti de Mugabe, l’Union nationale zimbabwéenne africaine-Front patriotique. » 
au moins
10 000
Politique Aucune
Jeune Afrique
"Le cas Mugabe"
10 avril 2005

haut
« Mais, à partir de 1983, l’homme montre une nouvelle facette de son personnage. Au Zimbabwe, 80 % des habitants, dont Mugabe, sont shonas, et 20 %, dont Nkomo, sont Ndébélés. Après leur défaite électorale de 1980, les Ndébélés entrent en résistance dans leur fief du Matabeleland, dans le Sud. La répression est terrible. La 5e Brigade, entraînée par des instructeurs nord-coréens, massacre vingt mille personnes. Des paysans sont brûlés vifs. Des enfants sont tués à l’arme blanche. La communauté internationale ferme les yeux. » 
20 000
Ethnique
et
politique
Aucune
Le Soir 
"Mugabe, un homme façonné par l'histoire"
2 juillet 2008
« Au milieu des années 80, l’image de Mugabe est ternie par les 20.000 morts que fera la répression impitoyable de la révolte en pays matabele, qui a éclaté après que le vice-président Nkomo ait perdu son poste. Ces opérations menées par la 5e brigade, formée par les Nord Coréens, démontrent déjà la puissance et l’impunité des forces armées, véritable bastion du régime. »
20 000
Politique Aucune
Le Monde 
"Mugabe, le diplômé en violence" 13 mars 2002
« Mais les plus nombreuses victimes du despotisme de Robert Mugabe sont noires. Ce sont les morts – au moins 10 000 civils – de ce qui fut, entre 1983 et 1987, la "deuxième guerre civile" du Zimbabwe. La rancœur de Robert Mugabe envers Joshua Nkomo, chef de la Zapu et de la minorité Ndébélé, remontait aux années 1960. Le premier reprochait au second sa mollesse et son absence de stratégie. Après avoir vaincu son aîné aux élections de 1980, il l’humilia en le reléguant au fond des gradins officiels, lors de la cérémonie d’indépendance.
Puis il imposa à ses partisans une longue guerre sans merci dans la brousse du Matabeleland, en saisissant pour prétexte l’insécurité semée par d’anciens guérilleros devenus "dissidents". La tristement célèbre "cinquième brigade", formée par des instructeurs nord-coréens, multiplia les atrocités : des paysans brûlés vifs, des enfants embrochés sur le dos de leurs mères, des familles contraintes de chanter les chants de la Zanu-PF sur les tombes de leurs proches. »
10 000 civils
Le rancœur de Mugabe envers Joshua Nkomo pendant la guerre de libération,
et le prétexte de l'insécurité
Aucune
Biographie.net
Robert-Mugabe
« En 1983, une rébellion ndébélé met fin à l’union Zanu-Zapu et une guerre civile ensanglante la province du Matabeleland. Robert Mugabe y déploie "sa" 5e brigade, une force spéciale formée par des instructeurs nord-coréens. Nkomo est démis de ses fonctions. La répression de l’armée est brutale contre les Ndébélés. On dénombrera 10 000 victimes» 
10 000
Mi-politique,
mi-ethnique
Aucune
Le point 
"Mugabe, Le fossoyeur du Zimbabwe"
N°1868 du 3 juillet 2008
« Au milieu des années 80, Mugabe, le représentant de l’ethnie Shona, orchestre un massacre de masse dans la province du Matabeleland. Bilan : entre 10 000 et 20 000 morts parmi les Ndebele, l’ethnie minoritaire» 
entre
10 et 20 000
100 % ethnique Aucune
operationspaix.net
"Le Zimbabwe de Robert Mugabe :réflexions sur la dictature durable"
« Des tensions entre Shonas et Ndébélés, les deux principales ethnies du pays, ne tardèrent pas à se manifester dès l’indépendance. D’origine shona, Mugabe y répondit par une répression féroce dans les provinces à dominante ndébélée, restée célèbre dans l’histoire zimbabwéenne sous le nom de "Gukurahundi". Ces massacres, documentés à l’époque par l’Église catholique, firent environ 20 000 victimes dans les Midlands, le Manicaland et le Matabeleland. » 
environ
20 000
Ethnique Le rapport "Briser le Silence"
Daniel Compagnon, dans "Zimbabwe, une tyrannie sans fin"
In Politique internationale, n° 107, printemps 2005

haut

« Mais la priorité de celui qui n’était alors que Premier ministre, sous l’égide de la Constitution héritée des accords de Lancaster House de 1979, consistait à éliminer le mouvement rival (et plus ancien) de la Zimbabwe African People’s Union (Zapu) de Joshua Nkomo, pourtant allié à la Zanu-PF au gouvernement. Le but des massacres à grande échelle perpétrés au Matabeleland entre 1982 et 1987 – sous le prétexte de lutter contre une dissidence armée dont l’importance avait été délibérément grossie – était bien de détruire les soutiens tribaux de la Zapu et de contraindre ses dirigeants à se fondre dans un parti unique contrôlé par Mugabe.
À l’époque, la logique paradoxale de la "guerre froide" a permis à la 5e Brigade – une unité anti-guérilla constituée pour semer la terreur et entraînée par les Nord-Coréens – d’éventrer des femmes enceintes à la baïonnette et de massacrer des familles entières sans que l’ONU et les Occidentaux ne s’insurgent. » 

massacre
à grande échelle

Combien d'échelons à l'échelle ?

Politique
et le prétexte de la dissidence
Le rapport "Briser le Silence"
Washington Times
"Mugabe amnesty outrages exiles"
May 5, 2007
« De 1983 à 1987, les troupes loyales à Mugabe ont commis ce que des activistes des droits de l’homme ont décrit comme un génocide, quand il fut rapporté que pas moins de 40 000 personnes ont été tuées dans la province du Matabeleland, qui s’est toujours réclamée hostile au gouvernement. » 
pas moins de  40 000
un génocide ethnique Des activistes des droits de l’homme
Le site Internet de Radio France Internationale
"Les médias indépendants font de la résistance"
un article mis en ligne en 2002
« Parce que la presse libre n’avait pas encore émergé, les massacres perpétrés en 1985 par une brigade spéciale dépêchée par Robert Mugabe pour étouffer une opposition potentielle dans le Matabeleland, au sud-ouest du pays, sont passés quasiment inaperçus. Personne n’a voulu croire à la mort de 20 000 victimes, jusqu’à la publication, en 1996, d’un rapport intitulé “Briser le silence”, compilé par des organisations non-gouvernementales sur les faits. »
20 000
Etouffer une opposition potentielle Le rapport "Briser le Silence"
Libération
"Robert Mugabe - L'instinct de conservation"
08/04/2008
« Personne ne proteste lorsque le président écrase dans le sang un soulèvement dans le Matabeleland, en réaction à l’expulsion de l’enfant du pays, le vice-président Joshua Nkomo, un Ndébélé issu d’un mouvement rival. La répression aurait causé 20 000 à 30 000 morts»

de 20 000
à 30 000

au conditionnel

Politique :
un soulèvement
Aucune
Daily Telegraph
"Robert Mugabe 'unlikely to flee Zimbabwe'"
04 Apr 2008
« Le bilan des morts dans ce massacre au Matabeleland n’a jamais été établi. “Briser le silence” recense 3 750 meurtres mais indique que le chiffre réel est sans doute deux fois plus élevé ». 
3 750
  Le rapport "Briser le Silence"
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1) Avant-propos
2) Et si on allait le visiter, ce fameux grenier à blé …

Première partie : 1924-1980 : années noires
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4) Les accords de Lancaster, clef de voûte mortelle pour le Zimbabwe

Deuxième partie : Ah, ce mirifique grenier à blé ! Quel joyau !
5) Ce petit fond de vérité
6) Quand le son du mbira égaie la mémoire de Doris Lessing

Troisième partie : A chacun son histoire
7) En voilà un beau rapport !
8) Décapitée, elle se bat pour la liberté de la presse …

Quatrième partie : remue-ménage à tous les étages
9) Morgan Tsvangirai fait de la politique, les Blancs aussi …

Cinquième partie : Rien ne va plus, faites vos jeux
10) Sondage par-ci, sondage par-là

11) Un extrait sur l'anxiété britannique quand il s'agit de "génocides à venir".
Extrait est tiré du dernier chapitre intitulé "Promis, c’est fini …"