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Extrait du livre : Mugabe, Robert Gabriel - "Souillure" or not "Souillure" ?
René-Jacques Lique - Edition L’Harmattan Avril 2010

Deuxième partie : Ah, ce mirifique grenier à blé ! Quel joyau !

« Quand le son du mbira égaie la mémoire de Doris Lessing » (P. 153 à 162)

Il nous faut maintenant aborder un éclat discret du joyau, d’un scintillement certes un peu pâlot, mais qu’aucun tailleur de pierre ne pourra jamais effacer : la face sociale du bijou. La répartition des terres, à qui sont les meilleures, les mieux équipées, les plus proches des routes, des trains, des villes, des marchés, c’est vu. La taxe sur les huttes, le travail forcé qui cache son nom, c’est vu aussi. Dénoncée d’ailleurs à l’époque par quelques-uns, mais si peu et avec si peu d’écho. Approuvée par contre par l’évêque anglican du Mashonaland, déjà très soucieux du bien-être des Africains, qui la jugea utile pour mettre un terme à « cette polygamie diabolique qui permet à l’homme de vivre du travail des femmes ». 1 Histoire d’élargir l’assiette fiscale, la taxe portait sur les huttes mais aussi sur toutes les femmes d’un foyer.
Nous connaissons les proportions de la population, les taux de densité que cela représente, voici les conditions de travail au pays du bijou à tous les étages.

Dans quelles conditions sociales s’est forgé ce grenier à blé ? C’est un autre volet qui est allégrement passé sous silence. On réclame des indemnisations justes et équitables pour les fermiers blancs. Mais qui a fait fructifier ces plantations de maïs ? Qui a semé ces champs de tabac, qui s’est baissé chaque matin, chaque jour, pour récolter, ensacher, livrer ? Qui portaient sur son dos ces lourds sacs de céréales en partance pour d’autres contrées ? Qui ? Les Africains, et seulement les Africains. On peut les voir encore sur quelques vidéos qui traînent sur Internet ces cortèges de dockers sans ports, avançant d’un pas lent sous le regard du fermier commercial ou de l’exportateur. Indemnisée cette force de travail ? Indemnisées ces vies de labeurs ? N’y pensons pas.
Alors à nouveau retour aux origines et détour par l’Afrique du Sud où tout a commencé, puisque la plupart des lois et autres principes régissant la société rhodésienne ont eu pour antécédents le mode de vie sud-africain.
Cecil Rhodes, propriétaire de la compagnie minière, la De Beers, y a fait fortune dans le diamant. À Kimberley, la De Beers possédait cinq mines, dont l’une qui portait son nom, la De Beers Mine, où travaillaient sans le vouloir 1 500 Africains, condamnés aux travaux forcés et fournis par le gouvernement du Cap. Dans l’ensemble des cinq mines, on dénombrait au début du 19e siècle 28 000 mineurs dont 4 000 Blancs.
Où étaient logés les Noirs ? Dans des Compound. Compound signifie littéralement "enceinte"», en fait le lieu d’habitation des travailleurs africains dans toute l’Afrique australe. Le Compound va de pair avec toute activité économique. Il y a le Compound des mines, le Compound des champs, le Compound industriel. Littéralement "enceinte" mais concrètement le taudis. Difficile de lui trouver un synonyme en français. Pas même les baraques de mineurs dans les corons du Nord de la France à l’ère du boom industriel au 19e siècle, façon Germinal de Zola. Plus noir, plus inhumain. Même Gérard de Villiers, l’auteur de romans policiers lui aussi toujours très soucieux du détail, évoque encore et toujours les Compound dans son S. A. S. "Compte à rebours en Rhodésie", publié en 1976. C’est dire que le Compound colle à la région.
Description d’un Compound dans une mine à Kimberley par un aventurier-conteur, Lothaire Lœwenbach, témoin oculaire qui coucha sur papier ses impressions de voyages dans un ouvrage intitulé "Promenades autour de l’Afrique" publié en 1908 : « La deuxième porte ouvre sur une cour immense, remplie de nègres et entourés de bâtiments en tôle, où couchent les noirs dans des chambres divisées en trente niches. » 2
Comme le travail obligatoire est interdit, on prend juste quelques précautions de sécurité : « J’exhibe mon permis et le gardien m’accompagne à une porte intérieure. Je constate que le Compound est non seulement fermé hermétiquement, mais encore ceinturé d’un mur, laissant un large chemin de ronde entre les deux. » Une vague allure de camp de concentration.
Travail forcé alors ? Non : « Beaucoup de nègres viennent d’eux-mêmes aux mines pour y chercher du travail : en outre, la Compagnie a partout des agents qui recrutent des ouvriers. Aussi longtemps que les ouvriers sont employés par la Compagnie, ils ne quittent pas un seul instant la mine et le Compound. Ils n’en sortent qu’à l’expiration de leur contrat, ou lorsqu’ils sont renvoyés avant terme pour une raison quelconque. »
Aucune femme n’est admise dans les Compound. Pourquoi pas de femmes ? « Il y en avait, au début, mais de fréquentes querelles ont forcé la Compagnie à prendre cette mesure. »
Visite du centre de santé : « Il y a actuellement soixante hommes en traitement, qui se divisent en deux catégories, ceux qui ont eu un accident de travail et ceux qui sont malades. Les blessures sont très dangereuses ; la terre diamantifère contient des substances qui les enveniment invariablement lorsque les soins les plus minutieux ne sont pas donnés de suite. »

L’esclavage qui cache son nom, mais comme le "nègre" reste un "nègre", et que de temps à autre il ne revient pas de lui-même à la mine, alors on a fait venir de la main-d’œuvre chinoise. L’horreur absolue mais qui fit débat dans le Royaume. Fallait-il introduire "le Chinois" dans les colonies britanniques ? La réponse fut fournie par le docteur Joseph-Adolphe Chapleau, secrétaire d’État britannique pour le Canada, et le juge à la Cour suprême, John Hamilton Gray, tout autant britannique, qui avaient rédigé, dès 1884, un rapport pour trancher ce dilemme: « La main-d’œuvre chinoise est un agent très efficace pour le développement d’un pays et un auxiliaire puissant pour le mener à la richesse. Comme terrassier de chemin de fer, le Chinois n’a pas son supérieur …. » Et plus loin, pour rassurer les importateurs : « Quand on pourra se procurer une autre main-d’œuvre, d’autres auxiliaires, il sera temps de songer à se passer entièrement d’eux. » 3
L’importation des Chinois dans les colonies fut autorisée dès 1839 par les autorités chinoises de la province du Kouang Toung, à la demande des Anglais et des Français qui occupaient alors la ville de Canton, capitale de cette province. Le 3 mars 1866, une convention passée entre Sir Rutherford Alcock, ministre représentant l’Angleterre à Pékin, M. de Bellonet, chargé d’Affaires français, et le prince Koung, régla en 22 articles l’émigration légale des coolies.
Alors le Chinois vint : le Conseil législatif du Cap promulgua le 10 février 1904 une ordonnance autorisant l’importation du "labeur étranger". Le 18 juin, débarqua du navire Tweeddale la première cargaison de 1 049 Chinois à Durban. Un an plus tard, au 30 juin 1905, on dénombrait 42 069 Chinois employés dans 27 compagnies minières.
Mais une fois à bon port, parqué dans son Compound, le Chinois posa parfois quelques problèmes. Dès décembre 1904, à peine six mois après l’arrivée des premiers, le Foreign Labour Deparment notait 14 émeutes impliquant des Chinois. N’y avait-il au fond rien à tirer du Chinois ? Seulement une question de méthode. « Un des grands arguments des adversaires du labeur jaune est tiré des mauvais traitements dont seraient l’objet les coolies chinois : ils seraient flagellés, comme dans la Witwatersrand Mine, avec une lanière de cuir fixée au bout d’un bâton, ou comme à Witwatersrand Deep, avec un bambou. Je ne suis pas partisan des châtiments corporels, mais je ferai remarquer que le bambou a sa place dans le Code pénal chinois, et il est fort probable qu’avant leur arrivée en Afrique, bon nombre des coolies ont fait dans leur pays connaissance avec les cinq degrés des deux formes, légère et lourde, d’application de cet instrument de correction », écrivit le français Henri Cordier, professeur de langues orientales dans "Du Cap au Zambèze", un récit fort vivant d’un périple scientifique en Afrique du Sud, organisé par l’Association britannique pour l’avancement des sciences, à l’occasion de sa 75e réunion annuelle. Car on invitait le monde entier pour aller voir de près les petits miracles de l’avancée de la civilisation. 4

Quand les scientifiques s’en mêlent, les statistiques ne sont pas bien loin. En voici, histoire de savoir si le travailleur chinois est plus résistant que le Cafre (appellation donnée aux Africains en Afrique australe). Taux de mortalité du Chinois en 1905 : 13,15 pour mille, contre 45,72 pour le Cafre. Une donnée scientifique, validée par le même professeur Henri Cordier.
L’apport des travailleurs chinois dans les mines poussa les Africains vers les champs, selon le principe des vases communicants. Dans une enquête menée par la Commission des Affaires indigènes sur la période 1903-1905, on posa la question : « Croyez-vous que l’introduction des Chinois au Transvaal ou dans le sud de l’Afrique libérera quelques-uns des indigènes travaillant actuellement aux mines et les rendra à la culture ? ». Réponse d’un sondé : « Je ne sais pas si l’introduction des Chinois sera un bienfait ou une amélioration pour le pays, mais je crois certainement que les fermiers y gagneront, car 5 000, ou 10 0000 Chinois importés à Johannesburg nous ramèneront au moins quelques milliers d’indigènes au travail de nos fermes. » 5
In fine, le Chinois était-il rentable ? Oui, en a scrupuleusement conclu le correspondant du Times à Johannesburg, le 10 novembre 1905, qui, après avoir minutieusement analysé le pour et le contre, les coûts et les surcoûts induits par le Chinois, en a conclu : « En d’autres mots, l’efficacité du travail des Chinois, malgré les désertions et les émeutes, augmente de mois en mois. » 6

Les analystes s’en donnaient à cœur joie pour juger de la rentabilité des uns par rapport aux autres. Le coût de la nourriture ? Las, le Chinois mangeait plus que le Cafre, mais s’il coûtait à nourrir, a contrario, on pouvait rogner sur son salaire. Salaire mensuel d’un indigène : 52 shillings. Salaire mensuel d’un Chinois : 33 shillings. Salaire moyen d’un mineur blanc : 20 shillings … mais par jour. Et toujours à la même époque, valeur d’un carat le plus élevé à la du Toit Mine de Kimberley, 69 shillings, et valeur la plus basse à la Bultfontein Mine, 34 shillings. On extrayait dans les mines de Kimberley environ 2 millions de carats par an, de quoi laisser une bonne marge pour les bénéfices.

Une question taraudait à l’époque ces experts en apports de la civilisation : sous-payé certes, abruti par le travail, re-certes, mais heureux ? Eh bien oui ! Un autre expert, Basil Worsfold, auteur de "L’Union de l’Afrique du Sud", 7 a lui aussi a conté sa visite d’une mine de Kimberley, et il a entendu dans un Compound « un boy absorbé par le soin qu’il met à tirer des sons d’un piano cafre, un curieux instrument tout plat et qui consiste en une succession de barres en bois séparées par des vides. »
Un piano cafre ? Mais ne serait-ce pas un mbira ? Vous pouvez danser, Doris Lessing, qui aviez bien raison quand vous avez écrit dans un article au vitriol sur Mugabe : « On a pu entendre à la BBC une jeune femme sans doute sincère prétendre que le mbira, un instrument de musique appelé aussi "piano à main", était interdit sous le régime colonial. Or, pendant toute mon enfance, j’entendais les tintements du piano à main partout. Il faudra de longues années pour que la version Mugabe de l’histoire soit corrigée, si on y arrive un jour. » 8
Eh oui, Doris, l’Africain était à deux pas du bonheur parfait ! On jouait du mbira dans les Compound, on pianotait sur son mbira dans les campagnes ! Encore merci, Doris, pour cette précision historique, et grâce à vous, ce n’est quand même pas ce diable de Mugabe qui va nous réécrire l’histoire !
Salaires de misère, gardes-chiourmes, travail forcé qui cache son nom, maladies ravageuses, mais quelle importance quand le son du mbira nous refait le coup de la madeleine de Proust … ?

Quittons l’Afrique du Sud, la De Beers et ses Compound, et cap au Nord, direction la Rhodésie. Tout ce qui a précédé, les Chinois, la vie dans les Compound de la De Beers, ce n’était que le contexte, comme les rues déglinguées dans les reportages télévisés sur le Zimbabwe des années 2000. Le fond qui aide à la compréhension. Le Zimbabwe, un pays en ruine, alors gros plans sur les fuites d’eau, sur les flaques nauséabondes pour illustrer la propagation du choléra. Eh bien jouons nous aussi du zoom, et voici quelques gros plans sur la vie sociale en Rhodésie.

Difficile à nouveau d’échapper à la vérité historique signée François d’Orcival, et cette fois à propos du travail champêtre et de l’harmonie sociale qui y régnaient : « Aussi bien, l’agriculture a besoin des Blancs et des Noirs. Le travail s’accorde-t-il avec la notion que se font les Noirs de la vie tribale ? Souvent ils préfèrent la danse, la musique et les longues discussions. C’est de l’indolence et de la paresse, disent les Blancs. Mais ce sont des mots difficiles à traduire dans les dialectes matabeles et shonas. La civilisation l’emporte et oblige les deux communautés à un modus vivendi : les Noirs sont taxés et les Européens leur donnent du travail, sur les chantiers et dans les ranches, pour payer ces impôts ; en plus, ils les nourrissent et les logent. Au début, ces salaires sont payés en nature car les Noirs attachent les pièces de monnaie autour de leur cou. »
Hélas, même si les Africains gambadaient joyeusement dans les champs ou dans les mines en chantant au son du mbira, leur salaire attaché autour du cou, il fallut bien quelques lois pour encadrer ce nouveau marché du travail.
Ce sera tout d’abord, le Masters and Servants Act du 29 novembre 1901 (loi du maître et du serviteur), adoptée pour réglementer le travail manuel des "gens de maison", mais aussi dans les mines, l’agriculture, l’élevage, le commerce, les manufactures et l’artisanat, et qui restera en vigueur jusqu’à la déclaration d’Indépendance de Ian Smith et même au-delà.
Grâce à cette loi, les contrats de travail individuels, écrits ou oraux, sont conclus pour un mois. Aucun minimum de salaire n’est fixé, l’employé est obligé de suivre son employeur si ce dernier déménage. Tout "serviteur" qui s’absente « sans autorisation de la maison ou de la propriété de son maître » ou qui « se trouve en état d’ivresse, refuse d’obéir à un ordre de son maître », ou qui « fait preuve de grossièreté ou d’insolence, en paroles ou en actes, à l’égard de son maître, ou de l’épouse ou des enfants de son maître » s’expose à des poursuites pénales. 9 Une sorte de code d’apprentissage avant d’entrer dans la civilisation.
Avec le développement des plantations agricoles et de l’industrie, on passa au niveau supérieur. Deux lignes de conduite : la première, limiter l’éducation et la formation des Africains afin qu’ils n’accèdent pas aux emplois qualifiés ou très peu. La deuxième, instaurer une inégalité salariale en les écartant des instances syndicales.
Pour d’Orcival, cela donna : « La main-d’œuvre à bon marché étant d’évidence africaine, les syndicats se sont toujours refusés à transiger sur la base des salaires et sur la participation des Noirs aux discussions, donc aux comités d’entreprises, créés en 1934 et 1945 par l’Industrial conciliation Act. » En résumé – car François d’Orcival louvoie – les Africains n’ont pas leur mot à dire concernant les négociations salariales. Le même d’Orcival poursuit, et là, c’est sans doute pour réveiller son lecteur somnolant : « Le système en vigueur gagne en simplicité : à travail égal, salaire égal, principe appliqué sans aucune discrimination. » Caresserait-on le communisme de stricte obédience ? Pas tout à fait, car d’Orcival, qui n’aime rien tant que la vérité des chiffres, poursuit : « La population active européenne est passée ces dernières années de 92 000 à 125 000 et le revenu individuel de 933 livres sterling à 1 140 par an, soit une augmentation de 21 %. »
Voilà pour les Blancs. Et les Noirs ? « Simultanément, le nombre de salariés noirs était porté de 930 000 à 1,1 million et leur revenu annuel de 58 à 97 livres, ce qui correspond à un accroissement supérieur au double de celui des Européens. »
L’inégalité raciale était terrible dans cette Rhodésie des années 60 : pauvre Blanc qui voit son salaire n’augmenter que d’une centaine de livres par an, alors que l’Africain voit le sien doubler, même s’il gagne malgré tout dix fois moins qu’un Blanc.
Cette énorme disparité salariale étant malgré tout assez difficile à comprendre au pays du « à travail égal, salaire égal, principe appliqué sans aucune discrimination », François d’Orcival susurre à son lecteur l’explication de ce casse-tête mathématique : « La disparité, de un à dix, entre les revenus des Africains noirs et ceux des Blancs, s’explique : une partie importante du revenu est figurée par l’autoconsommation qu’il est impossible de chiffrer et de mentionner dans le taux calculé : les allocations de logement et d’alimentation, fournies par les employeurs, en nature, en plus du salaire, ne sont pas non plus mentionnées par le chiffre en question. »
On comprend tout : n’eussent été sa voracité légendaire, son penchant pour les orgies dînatoires et son goût pour la sape princière, l’Africain aurait été payé comme un Blanc. Merci Monsieur d’Orcival.

Un tant soit peu plus réfléchi, Reginald Austin donne un exemple de la discrimination à la formation : celui du collège Luveve, créé en 1961 pour dispenser une formation aux Noirs afin de prouver qu’ils étaient tout à fait capables de devenir des employés qualifiés en passant par une formation adéquate. Fermé au bout de deux ans, le collège Luveve, au nom de l’égalité raciale, parce qu’il était intolérable qu’un collège dispense une formation spécialement réservée aux Africains.
Reginald Austin lui aussi a des chiffres : salaire moyen d’un Africain employé dans une plantation agricole : 140 dollars rhodésiens, soit 70 livres sterling par an. À la même époque, salaire moyen d’un ouvrier agricole blanc : 1 364 livres sterling par an.
En 1973, un simple domestique dans une plantation du "grenier à maïs" gagnait le double d’un ouvrier agricole : 260 dollars rhodésiens pour le domestique contre 131 dollars pour l’ouvrier agricole. Ouvrier agricole, certes un peu sous-payé, mais qui, ne l’oublions pas, avait malgré tout le droit de tapoter sur son mbira …
En 1969, selon un recensement officiel, on dénombrait 765 950 salariés africains contre seulement 93 197 salariés blancs. Et en poussant l’analyse, cela donnait : Blancs : 4,8 % de la population, 56,5 % des revenus ; Africains : 87,4 % de la population, 41,2 % des revenus. 10
Toutes les statistiques sorties de cette Rhodésie sont criardes d’injustice, d’inégalité, de discrimination. Reginald Austin le résume ainsi : « La vraie richesse exploitable, une fois que les Blancs se furent emparés des terres, était donc la main-d’œuvre africaine. Mais il fallut des années de pressions économiques, assorties d’une législation sans cesse croissante (et notamment une loi sur le travail obligatoire promulguée pendant la deuxième mondiale) pour obliger la main-d’œuvre africaine à servir l’économie blanche aux tarifs, aux places et aux conditions fixés par les Blancs. »

Pour atténuer quelque peu le son du mbira si cher à Doris Lessing, et sans vouloir perdre « de longues années pour que la version Mugabe de l’histoire soit corrigée, si on y arrive un jour », osons le catalogue des lois "sociales" et celui des lois "anti sociales" qui est d’ailleurs le même.
Le Registration and Identification Act de 1957, qui sanctionne tout Africain qui se fait embaucher par un employeur alors qu’il est déjà sous contrat chez un autre. L’African Labour Regulations Act (loi réglementant la main-d’œuvre africaine) entre dans le détail des fautes potentielles : tout Africain qui, sans motif légitime, abandonne son lieu de travail, s’en absente ou ne satisfait pas aux clauses de son contrat, s’expose à des sanctions pénales. De quel genre sont ces sanctions prévues par la loi ? En voici, comme celles inscrites dans l’African Juveniles Employment Act (loi sur l’emploi des jeunes Africains) : peine du fouet pour les jeunes récalcitrants. Rien de mieux que le fouet pour acquérir le sens du rythme avant d’attaquer quelques notes au mbira …
Reginald Austin a fait les comptes : entre 1962 et 1965, 1 047 Africains ont été poursuivis en vertu de l’African Labour Regulations Act. Entre 1960 et 1965, 13 166 Africains, quatre Européens, un Asiatique et un Métis ont été poursuivis en vertu du Masters and Servants Act datant de 1901. Et enfin, entre 1965 et 1969, 3 506 Africains ont été condamnés pour "désertion" ou "insubordination" au travail.
Inégalité dans tous les domaines : syndical, législatif mais égalité devant le droit de grève. Enfin, ce qu’il en restait après diverses lois. Ce droit de grève fut interdit dans tous « les services essentiels », et chaque fois qu’un accord professionnel négocié avec un syndicat était en vigueur.
En 1971, le gouvernement s’octroya le pouvoir de déclarer n’importe quelle grève « contraire à l’intérêt général », et donc de l’interdire. Reginald Austin à nouveau : « Aux termes de cette loi de 1971 et de ses amendements ultérieurs, les grèves dans les services essentiels, ainsi que toute tentative de les organiser, pouvaient constituer une forme de "sabotage" et entraîner des peines allant jusqu’à la mort, les choses étant encore aggravées par des dispositions obligeant les accusés eux-mêmes à prouver que l’accusation n’était pas fondée, dès lors que la police considérait comme dangereuse une grève ».

Une fois sa tâche accomplie, l’Africain avait tout loisir de tapoter sur son piano à mains, mais les chômeurs ? Chômeurs africains, bien sûr. Qu’en faire ? Quelques lois encore : celles sur le logement et l’enregistrement des Indigènes dans les zones urbaines, qui autorisaient les Africains sans travail à circuler dans ces zones seulement pendant une période limitée pour chercher un emploi. On ne gambadait pas ainsi n’importe où : il fallait aviser à l’avance où l’on allait postuler un emploi. Interdiction d’errer de ville en ville, de zone industrielle en zone industrielle, d’usine en usine, pour chercher du travail.
Abandonnons Miss Lessing sur le trottoir de ses souvenirs, et sans crainte, car elle y sera en sécurité : dès 1893, les Africains n’eurent pas le droit de marcher sur les trottoirs, à Bulawayo, à Salisbury ou ailleurs. Et l’on comprend pourquoi. Dans un article comme seuls les Rhodies savaient les écrire, un journaliste du Rhodesia Herald écrivit en février 1898 11 : « Les citoyens de Bulawayo ressentent et expriment un certain dégoût à la vue du sans-gêne dont font preuve les indigènes en ville. Ils envahissent les rues, bousculant les colons blancs, leurs femmes et leurs filles, sans tenir compte des différences de classe et de propriété…
On peut discourir à Londres devant une foule de femmes élégantes sur l’égalité des Blancs et des Noirs, mais il serait intéressant de voir l’effet que produirait le contact soudain d’un Mashona du cru, crasseux, graisseux, à la tignasse laineuse, nu, aux pieds-plats et aux lèvres épaisses, avec une vieille dame élégante. Quel étrange contraste entre cette cavité noire, appelée par politesse "bouche", longue et profonde, et les coins plissés par une moue de dégoût de la bouche de cette dame. »

1/ Cité par R . Pichon

2/ Lothaire Lœwenbach : "Promenades autour de l'Afrique" ; Ed. Ernest Flammarion - 1908

3/ Henri Cordier : "L'immigration chinoise au Transvaal Ch. VIII" dans "Le périple d'Afrique : du Cap au Zambèze"  - - Ed. Guilmoto Paris 1905

4/ Henri Cordier : "L'immigration chinoise au Transvaal Ch. VIII" dans "Le périple d'Afrique : du Cap au Zambèze"  - - Ed. Guilmoto Paris 1905

5/ Idem

6/ Le Times du 10 novembre 1905, cité par H. Cordier, "Du Cap au Zambèze", p. 130

7/ Basil Worsfold : "A history of South Africa" 1913, cité par Ethel Mather Bagg dans "Voyage dans l'Afrique du Sud" ; Revue Le Tour du Monde N° 39 -Sept 1913

8/ Doris Lessing : "Quand la révolution mange ses enfants",  Le Monde diplomatique - août 2003

9/ Reginald Austin : Chapitre 5 "La Main d'œuvre"

10/ Selon Sutcliffe, auteur de "Stagnation and inequality", cité par Reginald Austin

11/ Cité par R. Pichon

 
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