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Zimbabwe
Extrait du livre : Mugabe, Robert Gabriel - "Souillure" or not "Souillure" ?
René-Jacques Lique - Edition L’Harmattan Avril 2010

Troisième partie : A chacun son histoire

« Décapitée, elle se bat pour la liberté de la presse … » (P. 271 à 275)

Puisque l’on en est aux rapports entre Mugabe et la presse, comment ne pas évoquer la vilaine expulsion du correspondant du quotidien britannique The Guardian, Andrew Meldrum, journaliste américain qui vivait depuis 22 ans au Zimbabwe. Début mai 2002, l’Institut international de la presse (IPI) dénonce cette fois une « nouvelle tentative du gouvernement de Robert Mugabe pour limiter la libre circulation de l’information par l’intimidation et la suppression des médias », et demande instamment au président Mugabe « de faire tout ce qui est possible pour s’assurer que Meldrum sera relâché immédiatement ». Quand « la libre circulation de l’information » est en jeu, l’affaire est grave. 1
Qu’a donc bien pu faire Andrew Meldrum pour se retrouver sous les verrous ? Rien de très grave, son travail de journaliste qui fait circuler l’information : tout simplement un bel article dans le Guardian de Londres, relatant avec moult détails comment une pauvre femme de 53 ans, Brandina Tadyanemhandu, avait été décapitée le 21 avril précisément, devant ses enfants, dans le village de Magororo, dans la province du Mashonaland-ouest, par des partisans du pouvoir. Dame Tadyanemhandu fut d’abord agressée dans sa cuisine et a ensuite été décapitée devant ses deux filles, Chipo, 17 ans et Tendai, 10 ans. Et ce n’est pas tout, car quand le malheur s’acharne sur une famille : le 20 juin 2000, Tichaona, le fils de la pauvre Brandina Tadyanemhandu, avait déjà été assassiné par des militants de la Zanu-PF parce qu’il était de l’opposition. 2
Aïe ! Aïe ! Aïe ! Caramba ! Quelle horreur ! Quelle monstruosité ! Dé-ca-pi-tée ! Brandina Tadyanemhandu, décapitée ! Et devant ses petites filles ! Si, si, c’est écrit dans le journal, le Guardian. Par d’horribles sympathisants de la Zanu-PF. Raconté aussi dans le Daily News au Zimbabwe. Synthétisé dans une dépêche de l’Agence France-Presse datée du 23 avril. Y avait-il des Nord-Coréens pour expliquer comment tenir la hache ? On ne sait.
Un autre journal londonien, The Independent, se fit fort lui aussi d’informer ses lecteurs. Et avec des détails, dans son numéro daté du 24 avril. 3 Précis The Independent : les jeunes de la Zanu-PF étaient vingt, les lâches, contre une femme seule et ses deux filles. Et le malheur du papa, quand il a vu sa grande fifille Chipo courir dans ses bras en pleurant à chaudes larmes ! Très bien raconté dans The Independent. Vivant l’article.
Heureusement pour elle, l’Agence France-Presse cite sa source : un communiqué du Mouvement pour le changement démocratique, le MDC de Morgan Tsvangirai. Sauvée l’Agence France-Presse. Pas les autres, affirmatifs à tous crins. Pas de chance pour Andrew Meldrum, le correspondant du Guardian, qui vivait au Zimbabwe. Car il n’a pas été le seul à raconter cette horrible histoire.

Faut-il vraiment préciser que tout était faux ? Oui, quand même, car cette histoire va une nouvelle fois secouer le monde des médias, des défenseurs de la liberté de l’information sans oublier les politiques, et Mugabe sera une nouvelle fois cloué au pilori.
Les faits malgré tout : d’abord un communiqué du MDC de Morgan Tsvangirai qui annonce cette tragédie. C’est ce communiqué que reprennent les agences de presse sans coup férir. Le journal local zimbabwéen, le Daily News, qui ne penche pas mais baigne dans l’opposition, - on est au lendemain de la présidentielle qui a été remportée par Mugabe -, en fait sa Une, tout en délicatesse. Les correspondants de presse étrangers comme Andrew Meldrum se ruent sur cette belle histoire horrible qui peut faire basculer le régime. On raconte, on brode, on cite au passage le Daily News, mais à aucun moment, on ne "conditionnalise". On ignore le point d’interrogation, on n’émet aucun doute, on affirme, on relate, on cite des prénoms, des âges, on localise un village, on manie la citation à tour de bras, on active les guillemets comme si l’on avait tendu le micro aux victimes.
Huit jours plus tard, le parti de Tsvangirai se gratte un peu la tête et envoie son porte-parole faire pénitence. Learnmore Jongwe prend langue avec le Daily News et lui indique que l’histoire semble avoir été montée par le mari de la femme pour extorquer de l’argent à son parti, mais, pas gêné pour deux sous, Learnmore Jongwe précise : « Il faut cependant souligner que le fait que cette information se soit révélée être fausse ne doit pas éluder le fait qu’il y a une escalade des violences post-électorales de représailles. » 4

Une question. Oui, juste une question. Décapitée, froidement décapitée, c’est grave. C’est même tellement grave que c’est extrêmement rare, surtout quand la motivation serait "politique". Si, comme l’a rappelé dans sa protestation l’Institut international de la presse, « la libre circulation de l’information » est importante, la vérification des sources l’est tout autant si ce n’est davantage. Si les correspondants de presse devaient faire un papier à chaque fois qu’un mouvement d’opposition leur annonce des morts dans ses rangs, les océans seraient remplis de cadavres.
Deuxième question. Quel gouvernement laisserait publier de telles informations sans réagir ? Quel gouvernement ? Le … ? La … ? Aucun ? Mais encore une fois, on est au Zimbabwe, et pour tous les organismes de défense de la liberté de l’information, c’est un pur scandale qu’Andrew Meldrum et les journalistes du Daily News aient été traduits en justice pour diffusion de fausses nouvelles. Un scandale, une atteinte démesurée à la liberté de l’information, une volonté gouvernementale de faire taire les médias proches de l’opposition. Une simple recherche sur Internet avec comme mots clefs "Meldrum" et "Brandina", la pauvre dadame décapitée, et ce sont des kilomètres de pages de protestation, d’articles indignés contre le vilain Mugabe qui déroulent.
L’affaire Andrew Meldrum dévia rapidement sur une condamnation unanime d’une nouvelle loi sur la presse qui était entrée en vigueur après la présidentielle. On pourra lire alors que « cette affaire de décapitation, que tous les médias étrangers représentés à Harare ont évoquée, a servi de prétexte au pouvoir pour dénoncer le manque de professionnalisme de journalistes accusés de "discréditer" le Zimbabwe et justifier la promulgation de la nouvelle loi sur la presse. » 5
À nouveau le coup du "prétexte". Le "prétexte" des dissidents dans les années 80 pour liquider son opposition. Le "fond de vérité" pour la réforme agraire. Le "prétexte" de la femme décapitée pour justifier la loi sur la presse. Sauf que la loi avait été promulguée en mars et que l’histoire de la femme décapitée avait été publiée fin avril. Le gouvernement ne s’était donc en rien servi de cette affaire pour adopter sa loi sur les médias.
Andrew Meldrum, qui, au cours des audiences, déclarera que « l’attention sera portée sur la loi qui transforme une simple erreur factuelle en crime », sera finalement acquitté par un juge qui estimera qu’il avait « agi comme tout autre journaliste raisonnable », mais il sera expulsé malgré son acquittement en mai 2003.
Réaction immédiate des Etats-Unis à cette décision d’expulsion, par la voix du porte-parole du département d’État, Richard Boucher : « Nous sommes satisfaits de l’acquittement de M. Meldrum. Mais la décision de l’expulser est incompatible avec les droits de l’homme internationalement reconnus que sont la liberté d’expression et la liberté de la presse. » 6 Maintenant, on sait que l’on peut écrire tranquillement aux Etats-Unis que les flics de Harlem décapitent de temps à autre quelques Blacks, et sans craindre grand-chose. Tant qu’il s’agit de la liberté d’expression …
La France, elle aussi, se mêla au concert de protestation par la voix du porte-parole du Quai d’Orsay, quand Meldrum monta dans l’avion : « La France encourage le gouvernement zimbabwéen à respecter la liberté d’opinion et d’expression, y compris la liberté de la presse. » 7 Maintenant les journalistes africains savent aussi qu’ils pourront donner de l’amplitude à leurs articles. Qu’ils aient la plume grasse et alerte, qu’ils ne rechignent pas à écrire que, parfois, dans les banlieues parisiennes, des CRS saignent au canif quelque cagoulard d’humeur revêche, si d’aventure une association de quartier leur glisse à l’oreille un tel secret. Aucune crainte d’être expulsés, car, sûr, ils auront le soutien du Quai d’Orsay qui se battra toujours corps et âme pour que soit respectée de par le monde « la liberté d’opinion et d’expression».
Au Sénégal, le directeur de publication du quotidien 24 Heures Chrono, El Malick Seck, a été condamné en février 2009 à trois ans de prison ferme, pour "diffusion de fausses nouvelles" après avoir écrit un article dans lequel il affirmait que le président sénégalais Abdoulaye Wade et son fils Karim étaient mêlés à une affaire de blanchiment d’argent. On est loin de la décapitation et pourtant, au moment de la confirmation de sa condamnation en appel, El Malick Seck avait déjà passé six mois en prison. On attend toujours les protestations du Quai d’Orsay ou de Washington.
Arrivé à Londres après son expulsion, Andrew Meldrum déclarera : « Je pense que le gouvernement (zimbabwéen) est de plus en plus capable de tout. » La presse aussi.
Dommage pour Andrew Meldrum, emporté comme d’autres par la tornade anti-Mugabe. Il fit pourtant d’excellents papiers dans les années 90 sur les réformes agraires à venir, donnant - et c’était l’un des rares - la parole aux paysans africains, et mettant en parallèle la découpe rhodésienne et la situation qui en découla.

1/ BBC UK : "Zimbabwe court frees journalists", Thursday, 2 May, 2002 (http://news.bbc.co.uk/2/hi/africa/1965015.stm)
et
AFP : "L'IPI dénonce l'arrestation d'un journaliste", Vienne, 2 mai 2002

2/ L'article original d'Andrew Meldrum a été supprimé du site internet du Guardian, mais il est repris en partie dans d'autres articles concernant ses déboires judiciaires dont The Guardian : "Guardian reporter arrested in Harare", Thursday 2 May 2002 et The Guardian : "Guardian Journalist Goes on Trial in Harare", Published : 6/12/2002

3/ The Independent : "Mother beheaded in front of daughters by Mugabe militants", By Basildon Peta Zimbabwe Correspondent, Wednesday, 24 April 2002.
Cet article a aussi été supprimé du site de The Independent, mais malheureusement pour eux, Google aidant, on le retrouve aisément dans les pages mises en cache. Il est aussi intégralement repris et toujours en ligne sur le site "Zimbabwe Information Centre", qui se bat pour la liberté de l'information et qui n'a pas tout compris au film. (http://www.zic.com.au/updates/2002/30april2002.htm)

4/ AFP : "Femme décapitée par des hommes du pouvoir: c'était faux reconnaît le MDC", Harare, 30 avr 2002

5/ AFP : "La liberté de la presse soumise à rude épreuve au Zimbabwe", Harare, 3 mai 2002

6/ AFP : "Washington dénonce l'expulsion d'un journaliste américain", Washington, 15 juillet 2002

7/ AFP : "Paris "regrette" l'expulsion du correspondant du Guardian", Paris, 20 mai 2003

 
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