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Zimbabwe
Extrait du livre : Mugabe, Robert Gabriel - "Souillure" or not "Souillure" ?
René-Jacques Lique - Edition L’Harmattan Avril 2010

Deuxième partie : Ah, ce mirifique grenier à blé ! Quel joyau !

« Ce petit fond de vérité » (P. 139 à 151)

En 1914, la Charte royale accordée à la BSAC de Rhodes étant arrivée à son terme, s’en suit une période de flottement entre le désir des colons de prolonger son octroi et la volonté britannique de rattacher les territoires sous contrôle de la BSAC à sa possession sud-africaine. Les colons sont consultés par référendum le 27 octobre 1922 et votent contre le rattachement à l’Union sud-africaine. La majorité de "non" est obtenue grâce au vote des colons fermiers déjà bien décidés à gérer le pays comme ils l’entendent. Aussi, le 12 septembre 1923, la Rhodésie est-elle officiellement rattachée au Royaume-Uni en tant que colonie de l’Empire, et sera gérée par un gouvernement local. La Reine d’Angleterre est représentée par un gouverneur général qui peut agir contre le gré du gouvernement local et, comme le rappelle fort justement R. Pichon, « le Parlement de Westminster conserve le droit de légiférer pour la colonie, de suspendre, amender ou révoquer la Constitution (adoptée en cette année 1923). »
Lord Malvern, qui fut Premier ministre rhodésien entre 1933 et 1953 pourra dire : « Nul projet de loi, non agréé par le gouvernement britannique, n’a jamais vu le jour en Rhodésie du Sud. » 1  En 1923, les colons sont maintenant 35 000. Tabac, maïs et cultures vivrières poussent à merveille. Si le maïs envahit les campagnes, les Noirs aussi. Les Blancs ont déjà toutes les protections politiques en ayant écarté à tout jamais les Africains de la gestion des affaires publiques qui doit rester « entre gens raisonnables », mais ils redoutent alors l’envahissement spatial.

Il y a toujours des optimistes, noyau dur de comparateurs qui pensent qu’après tout, faire jaillir des tonnes de maïs et de blé de ces centaines de milliers d’hectares inexploités jusqu’alors, ce n’est quand même pas la fin du monde. C’est peut-être même le commencement d’un nouveau monde. D’un monde de récoltes, de stocks, de prévision, de provisions, un monde d’échanges de biens – agricoles contre matériels –, un monde dans lequel l'épi de maïs serait le premier maillon de la chaîne du progrès.
Du maïs à la pénicilline, du maïs au frigidaire, du maïs à l’automobile, du maïs à la radio, au cahier d’école, du maïs à la basket Nike. Ça peut se voir comme ça. Ça peut se justifier à coups de statistiques sur la malnutrition, de courbes sur la mortalité infantile, de diagrammes sur la durée de vie, de données chiffrées. Mais le travail au champ peut s’analyser aussi autrement. En se demandant qui a travaillé, où, et pourquoi ? Qui a décidé de quoi, qui s’est installé à tel endroit, dans quel but, avec l’accord de qui ? De gré ? Ou de force ?

On peut s’appuyer sur différentes sources pour entrer dans le détail des différentes réformes agraires qui ont abouti au joyau que l’on a remis en mains propres à Mugabe en 1980.
Voici d’abord les analyses d’un spécialiste, Michel Foucher, fondateur de l’Observatoire européen de géopolitique, agrégé de géographie. 2 Il fut conseiller en charge des affaires politico-stratégiques au ministère français des Affaires étrangères entre 1998 et 2002 et directeur du Centre d’analyse et de prévision au même ministère avant d’être nommé en 2002 ambassadeur de France en Lettonie. Rien d’un dangereux gauchiste, à mille lieux de la tentation nord-coréenne.
Dans une étude réalisée en 1986 et intitulée "De la Rhodésie au Zimbabwe, ou le foncier comme héritage", Michel Foucher rappelle qu’il y eut trois grandes phases ayant conduit à l’occupation spatiale de la Rhodésie. Celle des premières années de la colonisation, entre 1890 et 1914, celle du Land Apportionment Act de 1930, et enfin celle, post constitution de 1969, qui ficela le paquet-cadeau offert à Mugabe en 1980. Toutes avec l’assentiment britannique, excepté celle de 1969, mais le gros du remodelage spatial était déjà achevé.
Dans un préalable assez vigoureux de son étude, M. Foucher souligne : « A la différence des États voisins (Zambie, Malawi), à la différence aussi du Kenya, en Rhodésie du Sud, la totalité du territoire jugé utile et utilisable a été répartie, selon les critères exclusifs de la race et explicites de la ségrégation géographique. Ceci fut fait dès les premières décennies de la colonisation par la British South Africa Company selon un modèle mis au point vers 1910, non par les Afrikaners, mais par le Colonial Office, dans le Natal, contre la nation zulu. »
Au moins, les colons rhodésiens, à la différence de l’irréfléchi Mugabe, n’appliquèrent-ils pas, eux, une réforme "précipitée" puisqu’elle avait déjà fait ses preuves en Afrique du Sud.
Michel Foucher remonte aussi le temps et note que les premières "native réserves", situées à Gwaai et Shangani, furent créées en 1894 pour y installer des Ndébélés qui vivaient autour de Bulawayo, après leur première révolte de 1893. Dans le même temps, dans le Mashonaland, plus de trois millions d’hectares furent attribués aux colons autour de Salisbury, Umtali et Fort Victoria, le long des routes et des voies ferrées.
Ces premières "native réserves" furent donc créées pour répondre d’abord à une préoccupation politique, il s’agissait de "parquer" une population jugée hostile. Mais les Africains n’étaient pas seulement parqués, ils avaient le droit – sur le papier du moins – d’acquérir des terres en biens propres dans les zones baptisées "African purshase land", une « formule utilisée à l’origine pour récompenser les soldats noirs sud-africains (les Cape boys) et les chefs tswana du Bechuanaland qui avaient participé à la lutte contre les Ndébélés en 1896 », souligne Foucher qui, pour être complet, ajoute : « Les commissaires aux affaires indigènes fixèrent les limites des réserves dans le Mashonaland en fonction de la géographie du peuplement qu’ils rencontrèrent, mais aussi en fonction de la géographie du soulèvement ; dans certains cas, on récompensa les collaborateurs et les loyalistes ainsi que ceux qui furent les premiers à rendre les armes. (…) les rebelles vaincus furent souvent installés dans des réserves plus petites. »

Maintenant, pour aborder la deuxième phase, celle du Land Apportionment Act de 1930, place à un autre expert, un des plus farouches adversaires déclarés, non seulement des réformes agraires lancées par Mugabe, mais de tout ce qu’a pu faire Mugabe depuis 1980, Daniel Compagnon. Professeur à Sciences Po à Bordeaux en France, spécialiste du Zimbabwe, il a commis de nombreux articles qui sont repris sur une multitude de sites Internet. Il peut se targuer d’être une base de données à lui tout seul pour nombre de médias.
Voici ce qu’il écrivit dans la revue "Études", en mars 2003 : «Le Zimbabwe a fait la une des journaux, depuis avril 2000, avec les meurtres d’une dizaine de fermiers blancs et l’éviction violente de quelques milliers d’entre eux, dont les terres sont confisquées sans dédommagement par le gouvernement ; celui-ci les assimile aux colons britanniques ayant volé la terre des Africains, ces "Rhodies" qui ont soutenu jusqu’au bout le régime de Ian Smith et sa déclaration unilatérale d’indépendance de 1965. » 3 La parole vint-elle d’un professeur à Sciences Po, ces fermiers blancs sont-ils, oui ou non, les descendants des colons, Daniel Compagnon écrivant que « le gouvernement (…) les assimile aux colons britanniques » ? Bêtement peut-être – et nous en sommes–, on peut penser que le gouvernement zimbabwéen n’a pas besoin de les "assimiler" car en s’attardant sur une simple chronologie du pays, on n’y voit guère l’arrivée d’une nouvelle génération d’hommes blancs qui auraient été parachutés sur le Zimbabwe après l’indépendance de 1980. Donnons foi à l’histoire et accordons-nous sur le fait qu’au moment où Daniel Compagnon allège son stylo de quelques gouttes d’encre, en 2003, les fermiers expropriés sont bel et bien des anciens colons ou leurs descendants. Ardus ces rappels, mais a-t-on le choix devant tant de contrevérités ?

Après quelques lignes sur l’histoire personnelle de Mugabe, D. Compagnon poursuit : « Bien sûr, comme toute désinformation efficace, le mythe de la "réforme agraire" de Mugabe repose sur un fond de vérité : l’existence d’un problème foncier issu de la colonisation et en partie "gelé" au moment de l’indépendance. »
Un fond de vérité ? Quel est donc ce « problème foncier issu de la colonisation » qui n’est qu’un « fond de vérité »? Daniel Compagnon l’explique lui-même, ce petit fond de vérité. « L’appropriation des terres par le régime colonial, au détriment des autochtones, a commencé dès l’époque de la British South Africa Company, à la fin du 19e siècle, et s’est intensifiée quand le nombre de colons blancs s’est accru à partir de la Première Guerre mondiale. Elle s’est institutionnalisée avec le Land Apportionment Act de 1930 et ses moutures successives (1941, 1951, 1969), qui ont divisé le territoire en trois catégories : domaine de l’État, terres réservées aux colons blancs (les actuelles fermes commerciales) et terres abandonnées aux paysans noirs (anciennes réserves tribales rebaptisées "zones communales" à l’époque de l’indépendance). »
Et le même de préciser : « Chaque renforcement de la législation au profit des colons s’est traduit par la dépossession des Noirs et leur déplacement forcé vers les réserves tribales. Les Blancs se sont taillé la part du lion (au moment de l’indépendance, un Blanc de Rhodésie disposait en moyenne de cent fois plus de terre qu’un noir) et en priorité sur le plateau central, aux sols à la fois plus riches et mieux arrosés. »
Il manque quelques données dans ce petit fond de vérité qu’est le Land Apportionment Act de 1930 : la composante humaine et la composante spatiale. Les voici : pour les 50 000 Blancs de l’époque, près de 200 000 km2. 4  Pour les 960 000 "indigènes", 90 000 km2. 5 Deux fois plus de terres pour 20 fois moins de personnes. Formidable réforme agraire que ce Land Apportionment Act de 1930 qui vous change d’un coup le goût du maïs si cher à Doris Lessing. De quoi se plaignent-ils ? Des terres « offertes gratuitement aux Noirs », osera même écrire le scrupuleux d’Orcival.
Mais ce Land Apportionment Act n’a pas simplement partagé le pays en deux zones, car, dans leur grande bonté, les législateurs ont aussi réservé une surface d’environ 3 millions d’hectares comme Fonds d’achat indigène. Une zone où, en théorie, les Africains pouvaient acheter de la terre. En théorie, car vu le niveau de vie des indigènes à cette époque, une infime minorité a pu en acquérir.
Enfin, cette réforme agraire de 1930 attribua aussi 406 000 acres aux missionnaires, terrains baptisés "Terres de missions", celles où le petit Robert Mugabe alla faire ses premières études, et 19 millions d’acres comme "Terres de la Couronne", propriété du Royaume.
Un peu spéciale cette réforme agraire, qui découpe tout à fait officiellement, et avec l’assentiment de la Couronne britannique, le territoire rhodésien en zones fort inégales en termes de surface, mais également fort inégales en termes de densité de population. En résumé, on parque, on entasse, on verrouille.

L’art de la synthèse maîtrisé, les rédacteurs du site Internet de l’Ambassade de France à Harare ne constatent rien d’autre : « Gouvernant seule, la minorité blanche mit en place un régime de ségrégation raciale, comme en Afrique du Sud. À partir des années trente, le United Party fit adopter des lois fondées sur le principe du développement séparé des races. Conformément au modèle de l’apartheid sud-africain, le Parlement confisqua en 1934, au profit des Blancs, l’essentiel des terres, tandis que l’habitat était "territorialisé" : ce fut l’apparition des townships, c’est-à-dire des ghettos, situés en périphérie des villes qui "accueillaient" les Noirs détenteurs d’un contrat de travail, tandis que les familles étaient strictement maintenues dans les campagnes. » 6
Londres, responsable de rien ? Cette réforme agraire découlant du Land Apportionment Act qui fut promulgué en 1931 reposa sur les recommandations de la Commission Morris Carter, créée en 1925. Cette commission se pencha sur les problèmes humains ou sociaux que poserait, peut-être, cette étrange séparation territoriale. Dans son rapport final, la Commission Carter recommanda que « bien qu’il puisse être désirable que les membres des deux races puissent vivre ensemble, jouissant de droits égaux pour la propriété des terres, nous sommes convaincus qu’une telle politique ne correspond pas à l’intérêt des races ; elle est irréalisable maintenant, et sans doute, le restera pour des générations. Il faut attendre que les indigènes deviennent plus civilisés. D’ici là, le mieux est de réduire les points de contact entre les deux races. » 7
Si une telle répartition spatiale fut décidée « dans l’intérêt des races », que dire ?
Mais l’histoire ne manque pas de saveur. Cette Commission Carter fut créée par le gouvernement britannique, et c’est un secrétaire d’État aux Colonies socialiste du Labour Party, Sidney James Webb, qui sera fait par la suite Lord Passfield, 8 qui fit entériner ce Land Apportionment Act, en assurant le Premier ministre rhodésien de l’époque qu’il « reconnaissait toute la sincérité de (ses) intentions d’améliorer le sort des indigènes ». Dramatiquement authentique.
Sidney James Webb n’était pas un fou furieux du capitalisme : il fut, avec son épouse et des personnalités comme l’écrivain Bernard Shaw, l’un des fondateurs de la Fabien Society, un puissant mouvement de réflexion d’intellectuels socialistes, qui furent même un temps d’ardents défenseurs de la Russie de Lénine. Les membres de ce mouvement, créé à la fin du 19e siècle, furent les fondateurs du Parti travailliste britannique en 1900. Tony Blair et l’actuel Premier ministre britannique, Gordon Brown, qui font eux aussi partie de nos jours de la Fabien Society, devraient peut-être avoir en mémoire les bienfaits de la Commission Carter, entérinée et louée par un de leurs plus notoires prédécesseurs à cette Fabien Society, Lord Passfield.

Troisième et dernière phase des réformes agraires à la sauce rhodésienne, le Land tenure Act de 1970. Mais avant, voici ce qu’a écrit Reginald Austin sur la période transitoire 1930-1969 : « Les réserves, qui ont parfois été considérées comme une garantie minimale des droits des Africains sur la terre, n’ont servi qu’à légaliser le transfert forcé de ceux-ci des terres riches vers les terres pauvres. Cette prise de possession des terres n’a pas pris fin au 19e siècle.
Les Africains ont été déplacés chaque fois qu’une "rectification" bénéficiant aux Blancs a paru souhaitable soit pour l’exploitation d’une mine, soit pour toute autre forme de "rationalisation". Une commission spéciale du Parlement rhodésien sur les transplantations a révélé qu’entre 1936 et 1959, 113 000 Africains avaient été obligés de quitter les régions agricoles exploitées par les Européens et que des millions de précieuses livres sterling avaient été ainsi dépensés à des fins idéologiques et non productives.
Des milliers d’Africains sans terre continuent de vivre sur celles qui sont passées aux mains des Blancs, où ils procurent aux agriculteurs européens un revenu assuré en payant un loyer, ainsi qu’une main-d’œuvre à bon marché. Et cela, parce que les propriétaires blancs ne cultivent eux-mêmes qu’une petite partie de leurs exploitations souvent gigantesques et que la présence des Africains est indispensable. »
Ainsi, en 1935, 66 % des 1 110 700 Africains vivaient dans les réserves. En 1950, pour absorber l’accroissement démographique, on créa des "Special native areas", des réserves « jouant le rôle de réserves de main-d’œuvre agricole saisonnière et industrielle à statut de migrant permanent », dira le géographe Michel Foucher.

Ian Smith au pouvoir dans sa Rhodésie indépendante depuis le 11 novembre 1965, il faut maintenant doter ce "nouveau pays" d’une nouvelle Constitution. Ce sera chose faite en 1969. Dans la foulée, on abolit le Land Apportionment Act de 1930 et on promulgue en 1970 une nouvelle loi, le Land tenure Act. C’est le ruban qui enserre définitivement le paquet-cadeau destiné à Mugabe en 1980 et qu’il n’aura pas le droit d’ouvrir avant dix ans, selon les dispositions des Accords de Lancaster House.
Le principe de cette nouvelle réforme agraire ? L’Égalité avec un grand "E". Égalité spatiale. Une surface identique pour les Noirs et pour les Européens. 45 millions d’acres rhodésiennes pour les Africains, 45 millions d’acres pour les Blancs. Sauf que, et il y a toujours un dramatique "sauf que" dans cette Rhodésie, à l’époque, en 1970, on compte 273 000 Européens et 5,8 millions d’Africains. Et cette loi, pour être parfaite, réduit la superficie des terres accessibles en propriété aux Africains à 1,5 million d’hectares conter 3 millions en 1930.

Des commentaires ? Les voici, de Michel Foucher toujours : en adoptant cette loi, « l’aile droite du Front républicain a opté pour une ségrégation complète sur l’ensemble du pays, moins pour des raisons économiques (ils ne cultivaient que le sixième des terres cultivables qui leur étaient attribuées) que pour des raisons sociopolitiques, comme réponse aux revendications nationalistes. »
C’est ce schéma directeur d’occupation des sols que Mugabe n’aura pas le droit de modifier. Foucher le souligne dans son étude publiée en 1986. Il note : « La distribution actuelle (six ans après l’Indépendance) des terres est l’héritage du Land tenure Act de 1970. »
Question "joyau", si d’aventure le mot "égalité" en a ému certains, Foucher détaille : « Étant donné le processus de colonisation, il est logique que les terres européennes soient, pour autant qu’on puisse le mesurer vers 1970, les mieux situées par rapport aux axes structurant l’espace ; routes, voies ferrées, moyens techniques de l’accès aux services et aux marchés, et par rapport aux points forts de la décision, les villes. »
Pour être précis, l’Africain va en avoir des kilomètres à parcourir s’il veut goûter à la civilisation : 39 % des superficies européennes sont à moins de 13 Km d’une gare, 23 % sont entre 16 et 32 Km, et 6 % seulement à plus de 80 Km d’une gare. À l’inverse, 5 % seulement des terres africaines sont à moins de 16 Km d’une gare et les 2/5e en sont à plus de 80 Km.
Les distances par rapport aux centres urbains sont du même acabit, note encore Michel Foucher : les 3/5e des terres africaines sont à plus de 80 Km d’une ville, 10 % à plus de 190 Km et 5 % seulement à moins de 19 Km. Et il enfonce le clou de l’égalité : or, note-t-il, ces zones éloignées de tout regroupent 66 % de la population totale.
C’est cette disposition spatiale, éloignement ou non par rapport aux voies de communication, qui a été la conséquence de l’introduction massive de la culture du maïs à partir des années 20. La production de maïs n’était considérée comme rentable qu’à une distance de 30 Km des routes ou des voies ferrées ; au-delà, seul l’élevage extensif était considéré comme rentable. De véritables artistes, ces Rhodésiens tailleurs de pierres précieuses ! Pas une facette du caillou qui ne doive son éclat au hasard. Comment Mugabe a-t-il pu oser toucher à pareille merveille ?
Cette disposition spatiale servit malgré tout la guérilla et particulièrement la Zanu de Mugabe qui avait opté pour une stratégie d’infiltration des campagnes. Selon Mugabe, cité par Michel Foucher, en août 1979, près de deux millions d’Africains se trouvaient encadrés par la Zanu dans ces aires semi-libérées des Tribal trust Land dans le nord et l’est du pays. Et M. Foucher en conclut que « la guérilla y avait incontestablement l’appui des populations, notamment parce qu’elle posait la question de l’inégale distribution des terres. »

Si l’on se plonge quelque peu dans tous les recoins de ces réformes agraires et de leurs conséquences, tant sur le plan politique que sur le plan économique, c’est tout simplement pour "casser" l’image si absurde et entretenue à longueurs d’articles, selon laquelle la réforme agraire entreprise par Mugabe ne serait que de son fait. Le fait du prince. Le fait du "haineux" qui se lève un beau matin et qui se dit : « tiens, pourquoi pas une petite réforme agraire ce matin d’autant que mon peuple a faim et que je n’ai plus grand-chose à lui offrir ! »
La gestion de la terre au Zimbabwe et ses conséquences dramatiquement inégalitaires n’ont pas frappé que le seul cerveau de Mugabe. Foucher, comme tant d’autres, explique la popularité de la Zanu pendant la guerre par le désir des populations de mettre à bas l’injustice dans laquelle ils vivaient. Il pousse même le bouchon au-delà de la période de la lutte de libération en écrivant : « Bref, les Tribal trust Land du Nord-Est et du Sud-Est furent des bases politico-militaires essentielles pour la Zanu, parti qui dispose depuis mars 1980 de la majorité absolue, grâce précisément à la forte participation électorale des populations de ces Tribal trust Land très peuplées. »
Cet aspect "populaire" de la redistribution des terres sera aussi à prendre en compte quand il s’agira des réformes de l’ère Mugabe. L’adhésion des anciens combattants et d’autres, oui d’autres, des milliers d’autres simples habitants de ces Tribal trust Land, qui seront baptisées après 1980 les "Terres communales", leur adhésion au programme de récupération des terres a rarement, très rarement, été prise en compte. Et pourtant, elle était bien réelle.
Quand la première réforme post-coloniale sera lancée par le gouvernement en 1992, des chiffres ahurissants concernant la possession de la terre vont surgir au grand jour, mais ces données sont quasiment toujours passées sous silence. Elles stagnent désespérément dans les corbeilles des journalistes.
Car lorsque l’on analyse les réformes d’après l’indépendance, il faut bien avoir en tête toutes ces données, et pas seulement le simple fait que le gouvernement « exproprie des fermiers blancs », « confisque la terre » oseront même certains. Il faut avoir en tête où ont été parqués les Noirs, où continuaient-ils à vivre à cause des Accords de Lancaster qui ont figé dans le temps et dans l’espace les lieux de vie des populations. Dans quelles conditions, avec quel taux de densité ?
Sans cela, c’est commenter une grève dans les transports sans en évoquer la cause ; le micro d’abord à celui qui va arriver en retard au travail, à celui qu’on bouscule, et ensuite, si on a le temps ou quelques lignes, la parole à celui qui revendique. La parole aux grévistes ? Fort déplacé, inconvenant, ne sont-ils d’ailleurs pas manipulés par quelque syndicat en mal de popularité avant une élection prud’homale ?
C’est la méthode quasi générale pour traiter des réformes agraires de l’ère Mugabe. Au Zimbabwe, la parole aux sans terre ? Il faut des heures de dépouillement de coupures de presse pour la trouver. Les sans-terre ne sont-ils d’ailleurs pas manipulés par quelque pouvoir en mal de popularité ? Quand dans une multitude d’articles, le problème foncier au Zimbabwe n’est analysé que du point de vue des fermiers commerciaux blancs et que l’on rabâche le fait qu’ils possèdent tel pourcentage de la terre et que si l’on y touche, c’est toute la richesse du pays qui va s’évaporer, qu’a-t-on dit ? Rien de bien intéressant pour tous ceux qui ont eu à subir le Land Apportionment Act de 1930, rien de très pertinent pour ceux qui, quelques années plus tard, ont à nouveau été déplacés suite au découpage territorial orchestré par le Land tenure Act de 1970. Et que dire aussi de la qualité des terres, autre sujet à problème tant celles qui furent attribuées aux Africains étaient de bien mauvaise fertilité ?

Fermer les yeux sur ces questions et ne se concentrer que sur les malheurs de monsieur et madame du Toit qui ont « mis en valeur ce beau pays » et que l’on chasse à coups de fusil de leurs belles prairies, est-ce vraiment examiner le problème dans son ensemble ? Est-ce en donner une vue complète et raisonnable ?
Michel Foucher a produit son étude en 1986 quand le gouvernement zimbabwéen commençait à ébaucher une réforme, sur la base des conditions posées par les Accords de Lancaster House, c’est-à-dire sur le principe d’une indemnisation des fermiers commerciaux au prix fort et en devises. S’il ne s’est pas intéressé à l’aspect financier de cette réforme, il en a étudié les causes et les conséquences socio-économiques pour la population.
Du futile pour certains, peut-être, mais que dit-il ? : « L’héritage foncier rhodésien, c’est aussi, quel que soit le nouveau statut des terres agricoles, une organisation de l’espace (réseau urbain, axes de transport, services) qui est beaucoup plus difficile à socialiser que la tenure des terres ». Et il poursuit : « L’équipement des terres communales du moyen veld, là où se situent les plus fortes masses humaines, suppose la mise en place d’une nouvelle organisation de l’espace (villes secondaires, routes, équipements sociaux et sanitaires, circuits commerciaux) qui serait inédite, très coûteuse et longue à établir. »
En clair, il faut entièrement rééquiper le pays : créer de nouvelles villes, des infrastructures de transports qui n’existent pas, des équipements sociaux pour permettre aux populations de vivre décemment dans ces zones. On est là très loin des malheurs de madame et monsieur du Toit. Il faut de l’argent pour une telle réforme, beaucoup d’argent, davantage de dollars que ceux nécessaires pour indemniser madame du Toit.
Et Michel Foucher pose son ultime constat : « Rien ne semble tranché quant à l’évolution de la formation territoriale du Zimbabwe qui reste encore fondamentalement rhodésienne. » On est en 1986 et il souligne que « la formation territoriale du Zimbabwe reste encore fondamentalement rhodésienne. » C’est dire le niveau d’inégalité que cela implique.
À cette époque, le gouvernement n’a pas encore pris de décisions mais il a posé un principe : relever « le nouveau défi que représente l’accession de la nation à l’indépendance », est-il écrit dans le Plan de développement triennal 1982-1985. Casser cette structure territoriale qui reste « encore fondamentalement rhodésienne » c’est « accéder enfin à l’indépendance ».
Est-ce la moindre justice que de vouloir mettre à bas le Land Apportionment Act de 1930, que de vouloir corriger le Land tenure Act de 1970 ou est-ce pure folie, pure démagogie ?
Si oui, alors que cela soit dit, que cela soit clamé haut et fort. Qu’on proclame et qu’on écrive, noir sur blanc, que, finalement, le Land Apportionment Act de 1930 et le Land tenure Act de 1970 ne sont pas bien injustes. Que l’on ne biaise pas derrière son stylo comme Daniel Compagnon en parlant de petit « fond de vérité ». Qu’il soit dit pour toujours que l’entassement de millions d’Africains dans des zones peu propices à la culture et dépourvues d’infrastructures est normal. Tout simplement normal, au Zimbabwe.

C’est aussi et c’est surtout cela les réformes agraires d’après 1980, et c’est beaucoup plus que les soucis pécuniaires de monsieur et madame du Toit. Cela concerne des millions de personnes, du succès ou de l’échec de ces réformes dépendront leur vie, leur mode de vie, leur bien être, celui de leurs enfants et celui des générations futures. La réforme qui sera lancée en 1992 échouera. Et c’est bien là le drame, son échec, qui n’est pas dû à la "folie" de Mugabe ou à l’incompétence congénitale des Noirs à cultiver – ils l’ont fait pour les Blancs pendant un siècle – mais au refus de la communauté internationale et de Londres en particuliers de financer cette réforme très coûteuse.

Si l’on en reste au seul aspect "moral" de cette réforme, quel chef d’État au monde aurait pu accepter que son pays reste figé dans une telle division spatiale ? Quel président aurait pu admettre un tel état de fait, résultant d’une colonisation des plus inégalitaires qui soient ? Pourrait-on imaginer un tel cas de figure dans un pays occidental et l’acquiescement passif de nouvelles autorités politiques ?
La Communauté européenne a dépensé et dépense encore des milliards d’euros pour corriger les déséquilibres régionaux en matière de développement ou d’occupation des sols. On injecte des tonnes de subventions pour maintenir en vie des régions, on subventionne des pratiques agricoles peu rentables pour éviter la désertification rurale. Cela doit donc bien être un tout petit peu important, la gestion territoriale, l’organisation spatiale d’un pays, le maintien de populations en zone rurale et leur capacité à vivre des ressources de la terre. Oui, partout dans le monde, sauf au Zimbabwe. Au Zimbabwe, l’important c’est le portefeuille de monsieur et madame du Toit. Le reste n’est que "démagogie" et "précipitation".
Quand Chris Mullin, le ministre britannique chargé de l’Afrique, déclare en 2003 que son gouvernement veut bien donner un coup de main financier à la réforme à condition que celle-ci serve « les intérêts des pauvres ». De qui se moque-t-il ? Qui insulte-t-il ? L’Histoire ? Les Zimbabwéens ? Chris Mullin n’en connaissait pas des pauvres au Zimbabwe, il n’en soupçonnait pas l’existence ? Il aurait voulu que Mugabe lui en montre de près ? Il ne pouvait pas deviner que le Land Apportionment Act de 1930 et le Land tenure Act de 1970, ces régimes fonciers avalisés par la Grande-Bretagne coloniale ne pouvaient qu’en créer des millions de pauvres ?
Mais Londres et la communauté internationale ont des arguments pour défendre les pauvres. Et celui-ci en premier : la redistribution des terres n’a profité qu’à la nomenklatura au pouvoir. Il y a des chiffres précis sur ce point qui seront exposés plus avant. Minimes. Phénomène mineur, attrapé au vol pour en tirer argument du refus de financer la réforme. Et même ! Oui, même ! Bruxelles a-t-elle cessé tout financement à la France dans le cadre de la Politique agricole commune, la fameuse PAC, sous prétexte que quelques Corses s’en sont mis plein les poches en faisant subventionner par l’Europe des troupeaux de bovins fictifs ou des élevages de lièvres à tendance lapins de garenne ? Non, que l’on sache. L’argument ne tient pas, sauf pour le Zimbabwe, encore.

1- Cité par R . Pichon

2 -Michel Foucher : "De la Rhodésie au Zimbabwe, ou le foncier comme héritage", dans le N° 21 de la revue "Politique africaine", consacré aux "Politiques foncières et territoriales" ; 21, mars 1986
Il a publié en 1988 "Fronts et Frontières, un tour du monde géopolitique" - Ed. Fayard

3 - Daniel Compagnon : "La prétendue réforme agraire au Zimbabwe. A qui profite le crime ? " Etudes 2003/3 tome 398

4 - 48 605 898 acres rhodésiennes exactement, une acre rhodésienne équivalant à 40,7 ares

5 - 21 675 486 acres exactement

6 - Le site de l'ambassade de France à Harare (http://www.ambafrance-zw.org), rubrique : "Présentation du pays - Histoire du Zimbabwe "

7 - Rapport Commission Carter. Ed. Salisbury. Cité par R. Pichon et par R. Austin

8 - Cité par Reginald Austin

 
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D'autres extraits de
Mugabe, Robert Gabriel
"Souillure" or not "Souillure" ?

1) Avant-propos
2) Et si on allait le visiter, ce fameux grenier à blé …

Première partie : 1924-1980 : années noires
3) La jeunesse dans un pays raciste
4) Les accords de Lancaster, clef de voûte mortelle pour le Zimbabwe

Deuxième partie : Ah, ce mirifique grenier à blé ! Quel joyau !
5) Ce petit fond de vérité
6) Quand le son du mbira égaie la mémoire de Doris Lessing

Troisième partie : A chacun son histoire
7) En voilà un beau rapport !
8) Décapitée, elle se bat pour la liberté de la presse …

Quatrième partie : remue-ménage à tous les étages
9) Morgan Tsvangirai fait de la politique, les Blancs aussi …

Cinquième partie : Rien ne va plus, faites vos jeux
10) Sondage par-ci, sondage par-là

11) Un extrait sur l'anxiété britannique quand il s'agit de "génocides à venir".
Extrait est tiré du dernier chapitre intitulé "Promis, c’est fini …"