En août 1999, le Congrès zimbabwéen des syndicats (ZCTU), qui revendique 300 000 adhérents, vote une résolution apportant son soutien à la création d’un « mouvement politique vigoureux et démocratique pour le changement ». Ce sera chose faite en septembre, avec la création officielle du Mouvement pour le changement démocratique (MDC), aussitôt présidé par Morgan Tsvangirai, qui était secrétaire général du ZCTU.
Avec le lancement par d’anciens leaders des mouvements étudiants d’un petit parti d’opposition en décembre 1998, la Convention du peuple du Zimbabwe, le Zimbabwe compte à présent 14 partis légaux, dont aucun n’a jamais été en mesure de concurrencer le parti au pouvoir depuis 1980.
Morgan Tsvangirai, c’est l’antithèse de Mugabe. Peu d’études, très tôt plongé dans le monde du travail, ouvrier du textile, puis mineur, et jamais combattant. Il fit partie de ces Zimbabwéens qui restèrent à l’écart de la guerre de libération. Mugabe ne manquera pas de le lui rappeler lorsqu’en février 1998, quand le ZCTU lança une grève de 48 heures, il déclara : « La liberté que vous avez vient du peuple, de la Zanu-PF et de ceux qui ont choisi de combattre tandis que vous restiez à l’arrière en profitant de votre confort quotidien. » 1
Ce n’est pas dans la lutte armée que Morgan Tsvangirai a fait ses classes mais dans le monde syndical, d’abord dans le syndicat des mineurs (National Mine Workers Union), puis au Congrès des syndicalistes zimbabwéens (Zimbabwe Congress of Trade Unions) dont il devint secrétaire général en 1988. Il n’y a pas que Mugabe qui sache manier le compliment acide. Morgan Tsvangirai n’est qu’un « nain intellectuel », dira son principal rival au sein de l’opposition, Arthur Mutambara, qui a lancé une faction dissidente du MDC en février 2006. 2
Créé en septembre 1999, le MDC tient son premier congrès en janvier 2000. Outre des syndicalistes qui ont suivi Morgan Tsvangirai - Gibson Sibanda comme vice-président, Isaac Matongo comme secrétaire général, Gift Chimanikire secrétaire général adjoint, et même quelques "vrais" gauchistes comme Munyaradzi Gwisai, trotskiste et membre de la section zimbabwéenne de la IVe Internationale - on retrouve dans ce nouveau parti pas mal de ceux qui avaient constitué en janvier 1998, la NCA (Assemblée nationale constituante), un groupe d’influence pour obtenir une modification de la Constitution. La NCA regroupait, outre le syndicat de Tsvangirai, gens d’église, syndicalistes, opposants divers, étudiants, avocats, groupes de femmes, organes de presse et autres associations ethniques.
Dès la création du MDC, Morgan Tsvangirai lancera : « Nous ne pouvons jamais être à la droite du Zanu-PF. Nous sommes à sa gauche. nous sommes la nouvelle gauche. » Gibson Sibanda, tout en nuances, renchérira : « Quand les Zimbabwéens sont plus pauvres aujourd’hui qu’ils ne l’étaient en 1980, n’est-ce pas un crime contre l’humanité ? » Le ton était donné pour les années à venir. 3 En réponse, Didymus Mutasa, un dirigeant de la Zanu-PF, dénoncera le MDC comme étant un parti « fantoche d’agents et de gouvernements étrangers. » Prudente, l’Agence France-Presse écrira à l’époque : « Les plus optimistes estiment que Tsvangirai pourrait prendre exemple sur l’actuel président zambien Frederick Chiluba, syndicaliste converti à la politique et qui avait mis fin à 27 ans de règne de Kenneth Kaunda en 1991. » 4 Et c’est vrai qu’au moment du lancement du MDC au Zimbabwe, la communauté internationale rêvait de voir arriver dans ce pays, le "double" de Chiluba.
Une vraie réussite ce Frederick Chiluba. Ancien syndicaliste comme Morgan Tsvangirai, soutenu par la Confédération des syndicats zambiens qui revendiquait aussi 300 000 adhérents, il avait créé un tout nouveau parti, le Mouvement pour la démocratie multipartite (MMD) et remporta les premières élections présidentielles multipartites de Zambie en 1991, faisant tomber le premier président, Kenneth Kaunda, le "père de l’Indépendance" qui était au pouvoir depuis 1964. Véritable marionnette des institutions financières internationales, il privatisera tout ce qui était à privatiser dans le pays, appliquera à la lettre et avec zèle tous les programmes d’ajustement structurel, tout en prenant bien soin d’écarter définitivement de la vie politique, Kenneth Kaunda. Pour assurer sa réélection en novembre 1996, Chiluba fit voter un amendement constitutionnel empêchant Kaunda d’être candidat au motif qu’il était né de parents étrangers, originaires du Malawi. La mémoire chancelante, Chiluba lui-même fut toujours incapable de dire où il était né exactement, donnant de multiples informations contradictoires sur son lieu de naissance, tantôt dans la ceinture de cuivre zambienne, tantôt dans la localité de Wukasile, tantôt à Chamboli, ou parfois dans le village de Musangu dans la province septentrionale du pays.
Archi-libéral, croyant comme pas deux, il proclama la Zambie "État chrétien" en 1992, remercia vivement « le seigneur » après sa réélection de 1996, et déclara très sérieusement « Jésus est le seigneur de la Zambie. » Un homme providence pour les pays occidentaux.
Sauf que, sauf que … en Zambie comme au Zimbabwe, il y a toujours des "sauf que". Tellement démocrate qu’il se mit rapidement beaucoup de monde à dos, essuya une tentative de coup d’État, mit Kenneth Kaunda en prison en 1997, et … vola un peu. Tellement populaire qu’après deux mandants, il renonça à se présenter à la présidentielle de 2001, et son successeur à la tête de l’État, Levy Mwanawasa ouvrit les tiroirs. Pas joli, joli, ce qu’il trouva. Le "modèle" Chiluba avait un peu, beaucoup, passionnément pioché dans les caisses de l’État. Dès 2004, il fut poursuivi pour détournements de 41 millions de dollars, mais le temps aidant, la justice traînant, et l’homme devenant âgé et malade, en 2009, on ne lui reprochait plus que le détournement de 500 000 dollars. Sa femme, Regina, fut condamnée en mars 2009 à trois ans et demi de prison pour le même motif, comme le furent d’anciens responsables de son régime.
Le "modèle" Chiluba a pris de la patine avec le temps, mais en 1999, quand Morgan Tsvangirai fait le grand saut en politique, Chiluba est l’exemple à suivre, et tous ceux qui rêvent de faire tomber Mugabe rêvent aussi qu’il ait le même succès que Chiluba. Il leur faudra attendre un peu.
Soutenu par l’étranger, pas soutenu, le MDC ? En septembre 1999, lors de son pré-lancement, rôdait dans les couloirs Georg Lemke, membre du Syndicat danois pour le développement international et la coopération. Il fut accusé par la Zanu-PF d’avoir donné un coup de main à la création du MDC et menacé d’expulsion. Las, ceci n’ayant rien à voir avec cela, un mois plus tard, le Danemark posera plusieurs conditions au versement d’une aide de 150 millions de dollars prévue pour la période 2000-2004. Parmi ces conditions figuraient « des progrès dans les domaines de la bonne gouvernance, les droits de l’Homme, la démocratisation, le retrait des forces de RD Congo et une politique économique saine », indiqua sobrement un communiqué danois. Comme un signal pour le début de pressions incessantes, de menaces et finalement d’arrêt total de tous crédits au Zimbabwe, qu’ils soient bilatéraux ou multilatéraux.
Le MDC lancé le 11 septembre 1999, quinze jours plus tard et sans perdre de temps, dès le 1er octobre, Morgan Tsvangirai entame une tournée dans six pays européens pour présenter son nouveau parti. Au programme, Pays-Bas, Belgique, Allemagne, Suède, Finlande et bien sûr la Grande-Bretagne. Du jamais vu nulle part ailleurs. Imaginerait-on un parti fraîchement créé en France ou en Grande-Bretagne dont le leader s’en irait aussitôt faire une tournée dans les pays du Golfe pour y chercher quelque menue monnaie ? Combien d’articles pour dénigrer des partis politiques d’Afrique de l’Ouest soupçonnés d’être financés par la Libye de la mauvaise époque ! Quand la presse demande à Gibson Sibanda, le vice-président du MDC, si Tsvangirai est parti chercher de l’argent, il répond que ce n’est pas le but du voyage mais ajoute sans gêne que « si certaines personnes se déclarent prêtes à nous aider, nous n’allons pas refuser. »
De toute façon, Tsvangirai avait déjà prévenu : « Bien sûr, nous accepterons une aide (étrangère). Si nous l’obtenons, nous le ferons ouvertement et l’annoncerons. » 5 Et il en reçut de l’argent Morgan Tsvangirai. Et même beaucoup. Lors de son procès pour trahison qui a couru sur deux ans entre 2003 et 2004, il reconnut aux audiences que son parti, le MDC, avait signé avec une société de consultant au Canada, la Dickens and Madson, un contrat de 500 000 dollars américains, pour faire la promotion de son parti au Canada et aux États-Unis, alors qu’il avait déjà signé un contrat identique avec une autre société de lobbying, la britannique BMSG. Formidable "jeune" parti politique, qui peut se permettre de dépenser 500 000 dollars uniquement pour faire parler de lui à l’étranger.
En 2009, le montant d’une adhésion au MDC était de cinq dollars américains. Signer un chèque équivalant au montant de 100 000 adhésions pour faire un peu de promotion extérieure, il en faut des moyens, surtout si l’on pense aussi à faire un peu de promotion à l’intérieur de son propre pays. Le MDC sera financé à tour de bras par le biais de fondations ou d’ONG, ce qui permettra aux gouvernements occidentaux de jurer la main sur le cœur qu’ils ne corrompent pas le jeu politique au Zimbabwe.
En 2007, le gouvernement australien dut réagir à des accusations de ce genre, la presse locale et l’agence Reuters ayant annoncé son intention de débourser 8 millions de livres sterling pour aider l’opposition zimbabwéenne.
Le Premier ministre australien, John Howard, s’en sortit en affirmant qu’il ne finançait pas le MDC mais des ONG par un programme d’aide à la démocratie. L’Australie a créé un "fonds spécial" pour financer tout ce qui peut aller contre le régime zimbabwéen, officiellement, pour appuyer l’assistance humanitaire, la promotion des droits de l’homme et la bonne gouvernance. Sauf que le ministre des Affaires étrangères australien, Alexander Downer, a un peu brouillé le message en déclarant que ces 8 millions de livres sterling étaient destinés aux activités de l’opposition avant les élections de 2008. Le quotidien zimbabwéen The Herald n’a pas manqué alors de s’interroger : qui va aux élections ? Les ONG ou les partis politiques ? 6 Même manœuvre et même couverture pour Londres dont l’ambassade à Harare signe allégrement des gros chèques à la fondation Amani Trust. Ça tombe bien, Amani Trust n’a qu’une personne en ligne de mire, Mugabe. En 2008, le Premier ministre britannique, Gordon Brown, fit passer l’aide aux organisations de la société civile du Zimbabwe de 5 millions de livres à 6,5 millions. Des organisations qui n’ont qu’un seul travail : démonter le régime.
Le combat du MDC sera mené bien au-delà des simples structures du parti. Une kyrielle, une pléthore d’Organisations non-gouvernementales, ces fameuses ONG, travailleront et travaillent encore pour dénigrer et abattre le régime de Mugabe, toutes avec le même credo : la défense des droits de l’homme, l’humanitaire, la liberté de l’information, l’avancée démocratique. Toutes miraculeusement fortunées, et dont la moindre déclaration est relayée et reprise en boucle par les médias, sans trop de vérification, la parole du MDC et de ces ONG valant pour argent comptant comme on l’a déjà vu avec la madame décapitée.
Sauf que …, sauf que …, car il y en a encore et toujours des "sauf que". Qui est derrière ces ONG ? Qui les finance ? Une des plus importantes organisations qui met la main à la poche est le Zimbabwe Democracy Trust (ZDT) qui a été créé en avril 2000 au Royaume-Uni, et qui a ensuite transféré son quartier général à Washington en septembre 2002. Une véritable organisation humanitaire, totalement désintéressée, mais très discrète sur ses généreux fondateurs. Ce sont deux journalistes, Pete Sawyer et Martin Bright de l’Observer londonien, qui ont levé le voile pudique qui cachait les éminentes personnalités qui dirigent le Zimbabwe Democracy Trust. 7 Dans son directoire, trois anciens ministres des Affaires étrangères britanniques, membres du Parti conservateur : Malcolm Rifkind, Douglas Hurd and Geoffrey Howe. Mais l’Observer pointa aussi du doigt quelques autres personnalités qui n’étaient pas sans intérêts économiques directs avec le Zimbabwe. Et le journal d’ironiser quelque peu sur la volonté de discrétion du Zimbabwe Democracy Trust au motif que ses dirigeants auraient pu subir des représailles de la part du régime de Mugabe. Qui sont ces gens si discrets qui ont tenu la main de Morgan Tsvangirai lors de la visite guidée qu’ils lui ont organisée en avril 2000, à Londres, puis à Washington ?
Sir John Collins, président du conseil d’administration du National Power, la puissante société d’énergie britannique qui contrôle toute l’électricité au Zimbabwe. Sir Malcolm Rifkind, légèrement intéressé par le Zimbabwe, puisqu’il travailla un temps pour la compagnie minière australienne Broken Hill Proprietary (BHP). Un géant du secteur, la BHP, qui n’a comme concurrent sur le marché mondial que l’Anglo American et Rio Tinto. Broken Hill Proprietary quitta le Zimbabwe en 1999 après quelques déboires financiers et après y avoir investi 585 millions de dollars américains dans une mine de platine à Hartley, à 80 km à l’ouest de Harare.
Il y a aussi l’ancien secrétaire d’État américain pour les Affaires africaines, Chester Crocker, très soucieux des problèmes humanitaires et de la liberté des Zimbabwéens, et à peine motivé par les intérêts de la compagnie minière Ashanti Gold Fields dont il est un des directeurs associés. Ashanti Gold Fields gratte l’or en Afrique du Ghana au Zimbabwe en passant par la Guinée Conakry.
Des soucieux du bien-être des Zimbabwéens, les gens d’Ashanti Gold Fields. En août 2000, les mineurs de la région de Bindura dans le nord du Zimbabwe où Ashanti Gold Fields possède une mine ont mené une grève dure pour obtenir des hausses des salaires, suite à une dévaluation du dollar zimbabwéen. Rien obtenus du tout les mineurs d’Ashanti Gold Fields. Chester Crocker ne devait pas être au courant de leur revendication, lui qui veut tant faire pour le peuple zimbabwéen à travers le Zimbabwe Democracy Trust. Mugabe doit bien les connaître un peu tous ces gens qui n’ont que l’intérêt des Zimbabwéens en tête et qui ne sont pas du tout intéressés par les richesses de son pays.
Autre grand pourvoyeur de fonds pour les Ong du Zimbabwe, la Westminster Foundation for Democraty, qui est elle-même financée quasiment à 100 % par le gouvernement britannique. La Westminster Foundation ne fait pas dans le détail. Le journal gouvernemental The Herald l’accusa d’avoir financé directement le MDC en l’an 2000 mais ce qui est sûr c’est que la Westminster Foundation ne cache pas son soutien aux Ong locales.
La Westminster Foundation a son pendant aux États-Unis, la National Endowment for Democracy (NED), fondée au départ par le républicain Ronald Reagan, et les démocrates américains y ont pris pied avec le temps. Avec la réserve qui sied aux Américains, la NED ne fait pas non plus dans le détail : argent, support technique, fournitures en tout genre, programme de formation, savoir-faire pour les médias, assistance en relations publiques, équipements de pointes, le tout attribué généreusement aux formations politiques qu’elle a sélectionnées, à des organisations de la société civile, à des syndicats, à des mouvements dissidents, groupes d’étudiants, éditeurs, journaux et autres médias, écrira le journaliste américain Bill Berkowitz. 8 Et le même d’ajouter, particulièrement aux mouvements en lutte contre un régime à tendance socialiste. Un peu comme le Zimbabwe en somme.
Le Washington Post ironisa dans un article en 2004 sur la couche de caramel dont les Américains recouvrent leurs interventions dans les pays étrangers, en faisant cas de l’Ukraine qui était alors en crise politique. Est-ce que les Américains se mêlent des affaires intérieures de l’Ukraine ?, s’interrogea le professeur Michael A. McFaul. 9 Ils préfèrent utiliser différentes expressions comme « assistance à la démocratie », « promotion de la démocratie », « aide à la société civile », mais leurs activités, ajouta-t-il, quelles que ce soient leurs appellations, visent à provoquer un changement politique en Ukraine. Et le chercheur de citer qui sont ces agents doubles qui opèrent sous couvert de bonnes intentions : l’USAID, l’agence officielle américaine d’aide au développement, la National Endowment for Democracy, Freedom House, l’International Republican Institute (une émanation du Parti républicain américain), le Solidarity Center, qui tous fournissent aides et financements aux Ong locales. Michael McFaul ajouta que l’Union européenne et ses États membres faisaient de même, citant aussi la Fondation Soros comme un des bras armés des gouvernements occidentaux. Un copier-coller de toutes ces institutions citées dans cet article et l’on se retrouve directement au Zimbabwe où toutes exercent leur talent par Ong locales interposées.
Aussi, le MDC qui se forge en 1999 est-il sur la même ligne que le syndicat ZCTU qui déclarait en 1990, au moment du lancement du plan d’ajustement structurel : « La stratégie du gouvernement consistant à suspendre les espoirs de la population aux politiques d’ajustement structurel de la Banque mondiale, aux investissements étrangers, aux privatisations, et à la libéralisation des échanges ignore les effets dévastateurs de ces politiques sur les travailleurs du monde entier et condamne des secteurs entiers de la société au chômage permanent, au désespoir et à l’insécurité économique. Elle brade en outre l’économie aux étrangers et laisse la nation économiquement impuissante et sans contrôle économique de son futur. » 10
Pas sûr, car si l’on trouve dans sa première direction des syndicalistes, on croise aussi une fine équipe de Blancs comme Eddie Cross, Roy Bennett ou l’avocat défenseur des droits de l’homme, David Coltart.
Des Blancs sans passé, sans mémoire, toujours prêts à brandir l’étendard de la liberté, de la liberté économique, de la liberté politique. Des justes.
Prenez David Coltart, défenseur des droits de l’homme "certifié" conforme par tous les médias. « Sénateur, dirigeant de l’opposition, militant des droits de l’homme, David Coltart souligne la gravité de la situation et évoque des pistes de sortie de crise. » Ça, c’est dans L’humanité du 27 juin 2008. « David Coltart, député et défenseur de longue date des droits de l’homme », dans une résolution de l’Union interparlementaire. « Le sénateur David Coltart, avocat des droits de l’Homme, explique à France 24. » Là, la source se cite elle-même. « David Coltart, avocat spécialisé dans les droits de l’homme et membre de l’exécutif provisoire du MDC », dans une dépêche de l’Agence France-Presse en janvier 2000. Et si l’on cherche en version originale "Human rights lawyer" associé à Coltart, on croule sous les citations. Les droits de l’homme et David Coltart vont de paire.
L’avocat David Coltart, qui prend rapidement le poste de responsable des affaires juridiques du MDC, est donc quelqu’un qui en impose. Sa biographie "officielle" sur son site Internet 11 indique qu’il est né en 1957. On y apprend également qu’il est délicat : il aime un peu le rugby, joue au squash, au golf et au cricket. C’est chic. On y découvre sa gentille femme, Jennifer Reine, avec qui il a eu quatre beaux enfants.
Et ses diplômes ! Et ces conférences ! Ces nombreuses conférences données de par le monde sur les droits de l’homme, et plus particulièrement sur les droits de l’homme au Zimbabwe, et plus particulièrement sur le non-respect des droits de l’homme au Zimbabwe pendant ces 27 dernières années. Ça tombe bien, ça coïncide pile avec la durée du régime de Mugabe.
Et tous ces voyages ! Invité à la Westminster Foundation, invité à l’International Republican Institute, invité du gouvernement américain en 1988, invité du gouvernement britannique en 1992, et ré-invité du gouvernement américain en 1992. On se pâme, une invitation permanente au respect Monsieur David Coltart.
Mais sa biographie, qui commence étrangement sur l’année 2008, façon curriculum vitæ, est longue, très longue, très très longue. La difficile jeunesse de David, on la trouve tout en bas, tout à fait en bas. Et si on a le courage de la lire jusqu’en bas sa biographie, on comprend mieux pourquoi, car il a souffert, le jeune David quand d’autres croquaient la vie à pleines dents. Lui, le pauvre David, sa jeunesse ce fut : « 1975-1978, conscrit dans la BSAP. » À tout juste 21 ans, et déjà enrôlé dans la BSAP !
Qu’est-ce encore que cette BSAP ? Eh oui, ne pas confondre BSAC, la compagnie d’affaires créée par Cecil Rhodes, avec la BSAP, la British South Africa Police, qui en était la police, et qui devint au fil du temps l’appellation officielle de la police rhodésienne. Nous connaissons déjà les Selous Scout et leurs exploits dans les camps de réfugiés au Mozambique, on a apprécié quelques hauts faits d’armes de l’armée rhodésienne, alors bienvenue dans le monde de la police de Rhodésie, la fameuse BSAP.
D’abord la guerre. Lancée en 1966, elle monta en intensité après la déclaration d’indépendance de Ian Smith et prit de l’ampleur quand Mugabe et Nkomo réorganisèrent les armées de la Zanu et de la Zapu à partir de 1974. Le gouvernement rhodésien instaura la conscription obligatoire, pour les jeunes et pour les réservistes. En 1977, la durée du "Service militaire obligatoire" passa de 18 mois à deux ans. Toujours en 1977, ont été créées les "Opérations conjointes", les "ComOps" mêlant l’armée et la police. La BSAP a alors officiellement participé à des opérations avec l’armée. Au fil du temps, la BSAP fut de plus en plus, sinon totalement, impliquée dans la lutte contre la guérilla et notamment sa "Special Branch".
Enrôlé dans la BSAP, certes, mais il en a eu de la chance le jeune Coltart. Il l’a dit lui-même dans une interview à la journaliste zimbabwéenne Benhilda Chanetsa du Zimbabwe Standard, qui lui a tiré le portrait en 2001 : « J’étais dans les zones "chaudes" du Matabeleland et de Masvingo, mais j’ai été chanceux - grâce à Dieu - je n’ai jamais été engagé dans aucun contact avec la guérilla. » 12 Bien plus que chanceux David Coltart, car pour une fois que Dieu s’occupe de quelqu’un dans ce pays, ça tombe sur lui ! Sauf que…sauf que.
Avec tout le respect que l’on doit à un défenseur des droits de l’homme, en relisant sa biographie, il y a tout de même quelque chose qui chiffonne l’esprit. Comment quelqu’un qui fut "conscrit", c’est-à-dire enrôlé de force, a-t-il pu passer trois ans dans la police, alors que la période maximum d’enrôlement n’a jamais été, à aucun moment, supérieure à deux ans. Conscrit de 1975 à 1978, comme c’est écrit sur sa biographie "officielle" sur son site "officiel", cela fait au minimum trois années de service. Petit problème puisque le service national ne dépassait pas deux ans.
Nous avons donc demandé à David Coltart comment était-ce possible qu’il ait effectué trois ans dans la BSAP en étant un simple "conscrit" ? Sa réponse : « Je devais faire le service national mais j’ai décidé à 17 ans de m’engager pour un contrat de trois ans. C’était en partie pour être sûr d’aller dans la police et non dans l’armée (en tant que conscrit, l’on n’avait pas le choix des armes) mais aussi en partie pour apprendre le droit comme je voulais être juriste. » 13
Ça change tout. Pas "conscrit" monsieur Coltart, mais "engagé volontaire" ! Ça commence mal pour un défenseur des droits de l’homme et ça donne une légère courbe à la colonne vertébrale de sa biographie qui semblait bien rectiligne, solidement insérée dans le fourreau des droits de l’homme. Engagé volontaire dans la police du régime rhodésien de Ian Smith en 1975, un bon début pour les études de droits ! David Coltart s’est engagé exactement en septembre 1975 et a quitté cette chère BSAP le 30 janvier 1978.
Drôle de choix pour un ardent défenseur des droits de l’homme qui ne peut en aucun cas plaider l’ignorance. David Coltart fut l’un des principaux rédacteurs du rapport sur la guerre du Matabeleland “Briser le silence”, où il est écrit que les atrocités commises en Rhodésie ont été très « bien documentées », notamment dans deux rapports, The Man in the Middle, sorti en mai 1975 et The Civil War in Rhodesia, publié en août 1976. The Man in the Middle, sorti en mai 1975, avait-il échappé à la vigilance du jeune Coltart qui s’engagera dans la police rhodésienne cinq mois plus tard ?
Le 1er juillet 1975, deux mois avant que M. Coltart s’enrôle volontairement dans la BSAP pour avoir « le choix des armes », cette police politique avait tiré dans la foule dans le quartier noir de Highfield à Salisbury pour disperser une réunion du Conseil exécutif de l’ANC. Bilan: treize morts. Les blessés, personne n’a compté. Ne lisait-il pas les journaux le jeune David Coltart ? Ignorait-il tout des vilaines choses qui se passaient dans son pays ?
Ignora-t-il, une fois dans l’action, un autre retentissant rapport "Racial discrimination and repression in Southern Rhodesia" 14, publié début 1976, et rédigé par ses futurs collègues avocats étrangers pour le compte de la Commission Internationale des Juristes de Genève, lui qui s’est engagé dans la BSAP « aussi en partie pour apprendre le droit » ? Ou était-il l’idiot du village à qui l’on cachait tout ? Peut-être, car quand on lit la suite de son portrait dans le Zimbabwe Standard, il déclare sans gêne que c’est l’un de ses camarades qui lui racontait les atrocités commises à cette période. Comme ces personnes tuées aux environs de 16 heures alors que le couvre-feu ne commençait qu’à 18 heures, précise-t-il. Ce dut être terrible d’entendre le récit de telles injustices pour un jeune homme engagé volontaire.
Et elle en avait du travail à l’époque, la BSAP, pour faire respecter ces couvre-feux. Comme celui-ci par exemple, imposé dans la zone protégée de Marante 15 :
« À compter de ce jour, le 20 janvier 1978, les restrictions suivantes sont imposées à vous et à toute la zone protégée y compris le marché :
1 Un couvre-feu est en vigueur pour les hommes de la tombée de la nuit jusqu’à midi.
2 Un couvre-feu est en vigueur pour le bétail, bœufs, chèvres et moutons, de la tombée de la nuit jusqu’à midi.
3 Aucun véhicule, ni les bicyclettes, ni les cars, ne peut circuler dans la zone tribale de Marante ou dans la zone commerciale africaine.
4 Aucune personne ne pourra aller sur ou à côté d’un monticule de terre sous peine d’être tué.
5 Tous les chiens doivent être attachés 24 heures sur 24 sous peine d’être tués.
6 Le bétail (bœufs, chèvres et moutons) ne peut être conduit que par des adultes après 12h.
7 Aucun jeune de moins de 16 ans n’est autorisé à sortir du village africain à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit sous peine d’être tué.
8 Toutes les écoles seront fermées.
9 Tous les commerces et les meuneries doivent être fermés. »
Eh oui, on ne chômait pas dans la BSAP. Ce genre de couvre-feu s’appelait "punition collective", légale et imposée dans les zones dites "protégées". Ces zones ont été créées à partir de 1974 dans le cadre de l’opération Hurricane, placée sous commandement conjoint armée-police. D’abord la création d’un "cordon sanitaire", une zone de "no man’s land" sur 20 kilomètres bordant les frontières. On déplace les populations et on les parque dans des "villages consolidés", histoire d’empêcher tout contact avec les rebelles. Et ce n’est pas une dizaine de villageois que l’on déplace, c’est en masse : 46 960 par exemple, déplacés et parqués dans la "zone protégée" de Chiweshe, en juillet 1974. Parqués dans 21 villages. On y contrôlait tout, jusqu’aux quantités de nourriture consommées pour être sûr que les insurgés ne soient pas approvisionnés en denrées. Interdiction d’emporter de l’eau et de la nourriture avec soi en allant travailler au champ. Plus sage. Le ramadan sans le vouloir.
Au total 750 000 Africains ont été déplacés de force dans ces "villages protégés". Et même bien protégés, sur des terrains entièrement déboisés pour avoir une vue bien dégagée sur l’horizon afin de surveiller l’approche éventuelle des rebelles. Bien protégés, mais au confort minimum, comme le souligna un médecin dans le Rhodesia Herald du 8 septembre 1974 : « Il n’y a ni eau, ni sanitaire, ni abris ni piquets pour ceux qui veulent construire les huttes dont ils ont besoin. (…) c’est comme si l’on avait attrapé des animaux dans un champ pour les replacer dans un autre. » Un peu dur, le docteur… « des animaux » !
Et puis les "punitions collectives", comme celle citée précédemment, avec couvre-feu, quand le villageois se montrait d’humeur revêche. Même les poules et les chèvres devaient être aux ordres. C’était ça aussi le mode de vie à la rhodésienne pour les populations africaines.
Elle en avait du travail, la BSAP, à tel point qu’en septembre 1977, le gouvernement offrit une prime mensuelle de 100 dollars rhodésiens pour les engagés volontaires comme David Coltart qui acceptaient de rempiler un an de plus. Et elle recrutait à tour de bras : 30 000 réservistes ou engagés volontaires dans ses rangs, pour appuyer les 9 000 policiers titulaires.
Rien vu, rien su, le jeune David Coltart. D’ailleurs il l’a dit : « grâce à Dieu, je n’ai jamais été engagé dans aucun contact avec la guérilla. » Cela aussi nous a interpellé : comment le "patrol officer" qu’il fut, officier de police donc, a-t-il pu ne jamais être en contact avec la guérilla alors qu’il était en poste dans les zones les plus troublées du pays, le Matabeleland, Masvingo et le Mashonaland ?
On lui a aussi posé la question, en lui rappelant ses propos au Zimbabwe Standard. Sa réponse : « En disant cela, je voulais dire que je n’ai jamais été impliqué dans un combat armé avec la guérilla. » C’est bien, la mémoire revient petit à petit. De « jamais en contact avec la guérilla », on en arrive à « jamais été impliqué dans un combat » avec la guérilla. Dieu ne peut pas tout faire.
Et c’est vrai qu’il a eu de la chance monsieur Coltart, car sur le site des anciens de la BSAP, à la page "tombés au champ d’honneur", pour la seule période de 1975 à 1978 pendant laquelle il fut engagé dans la police, on peut dénombrer plus de 120 policiers tués en service, dont pas mal de "patrol officer". Un vrai chanceux David : 120 collègues flics tués en service, et lui, à peine croisé un guérillero !
Au fait, que faisait-il exactement dans la BSAP monsieur Coltart ? On lui a demandé aussi : affecté aux « enquêtes criminelles », nous a-t-il dit. Ça tombait bien pour un jeune apprenti en droit de l’homme. Ah les enquêtes criminelles, un vaste domaine, "investigation of crime", à deux pas du monde du renseignement ! D’ailleurs il en faisait du renseignement M. Coltart. Avez-vous été actif dans les opérations conjointes armée-police ? Réponse de l’intéressé : « Pas plus que dans la collecte de renseignements ou des investigations criminelles ». On l’aura compris, David Coltart ne faisait pas la circulation à la sortie des écoles. Dans "Le Drame rhodésien", Roland Pichon pourra écrire en parlant du régime quelque peu policier de Rhodésie : « Son arme, et non la moindre, sera sa police secrète, le C. I. D. (Criminal Investigation Department). Smith se vantera d’avoir un espion dans tous les villages africains. »
Mais que faisait-elle en réalité la BSAP puisque David Coltart a parfois des problèmes de mémoire ? Le rapport de la Commission Internationale des Juristes de Genève en donne des exemples précis. Dans les villages protégés d’abord : c’était un officier de police qui avait autorité sur tout et qui pouvait décider des punitions collectives, ou individuelle, des détentions, avec ou sans jugement.
Mais maintenir l’ordre, cela occasionne forcément quelques pertes, quelques morts. Des morts, pour cause de non respect du couvre-feu : beaucoup d’innocents furent tués ainsi tout simplement parce qu’ils rentraient tard chez eux en provenance des champs ou qu’ils allaient visiter des voisins. Ou froidement, comme ça, comme Cosmas Chiwandire, 18 ans, et son petit frère Kudakwashe, 9 ans, tués au barrage de Shopo dans la zone protégée de Chiweshe, comme l’a rapporté la Commission des Juristes. Raconté aussi dans The Man in the Middle, le rapport de la Commission Justice et Paix que David Coltart n’avait pas eu le temps de lire avant de s’engager. Des morts encore, comme l’instituteur Makaya, tué parce qu’il alla boire un verre chez un copain, le 19 juillet 1975, raconté dans le National Observer. Dommage que le jeune David Coltart n’ait pas lu les journaux à l’époque. Il aurait su que l’instituteur Makala, en rentrant chez lui avec sa femme, enceinte de 8 mois, était tombé sur un barrage, qu’il prit peur et qu’il courut. Sa femme aussi. Touchée au ventre, elle survécut. Pas Makala. Tellement de bavures que cela entraîna un débat au Parlement, le 31 juillet 1975, un mois avant que le jeune David Coltart ne s’engage comme volontaire pour se plonger dans les droits de l’homme. Réponse du ministre de la Défense, P. K. Van der Byl, aux députés : « Plus il y aura de gens qui ne respectent pas le couvre-feu qui seront tués, et mieux ça sera. » 16
Petit coup d’œil sur la "Special Branch", une unité de la BSAP formée spécialement pour lutter contre les "terroristes". Une unité d’élite, experte en torture. Normal, c’est à elle que l’armée confiait ses prisonniers. Les interrogatoires se faisaient dans les commissariats ou dans des camps spécifiques, des "fermes-prison". Et parfois avec l’aide d’agents sud-africains comme le colonel Eugène De Kock, l’ancien chef de l’unité anti-terroriste sud-africaine. Des méthodes ignobles, comme cet interrogatoire d’une jeune femme africaine, le 14 décembre 1973, qui répondait obstinément qu’elle ne savait rien. Pas grave, pour la faire parler deux flics sud-africains tranchèrent la gorge de son bébé qu’elle portait dans le dos. L’affaire se sut. La sanction ? Terrible, dure, à la juste mesure de leur crime : les deux égorgeurs furent raccompagnés sous escorte en Afrique du Sud. 17 La BSAP ne transigeait pas avec la morale !
Dommage encore que le jeune David Coltart n’ait vraiment pas eu le temps de lire les journaux avant de s’engager dans la BSAP. Il aurait pu se plonger dans le Rhodesia Herald du 2 avril 1974, dans lequel la Commission Justice et Paix, à laquelle Coltart adhérera une fois Mugabe au pouvoir, lança un appel « urgent » pour demander au ministre de la Justice de créer une commission d’enquête sur les « accusations généralisées de brutalité commises par les membres de la police et de l’armée à l’encontre des civils africains. » 18 Mais quand on est jeune, la presse, quel ennui, même pour un futur avocat !
Pas le temps de lire la presse, mais en tant que bon chrétien, peut-être une oreille attentive à l’appel de tout le gotha de la religion locale, signé le 21 août 1974 par pas moins de 500 dignitaires chrétiens qui s’alarmaient d’avoir reçu « depuis 18 mois de nombreux rapports sur des agressions commises contre des personnes innocentes par les responsables des investigations au sein des forces de sécurité dans le nord-est » ? 19 Ça tombait bien, les curés parlaient justement du service "investigation" dans le quel sera intégré le jeune Coltart. Non, sans doute pas au courant non plus, le jeune fougueux Coltart qui ne pensait qu’au droit et partit faire ses classes dans la police.
Encore dommage, car les religieux donnaient quelques détails sur ces méthodes d’investigation : bastonnades sur le corps et le visage, décharges électriques, et même des exemples précis, comme ce fermier Tawandirwa, torturé à l’électricité avec ses deux filles et ses deux fils, dans la région des Monts Darwin, par un officier "blanc" et deux supplétifs noirs de la BSAP. Ou comme Monica Deka, encore du côté des Monts Darwin, frappée à coups de pied, battue à la tête, enchaînée et secouée à coup de décharges électriques, avec ses deux filles, en août 1974, toujours par un officier "blanc" de la BSAP, mais cette fois avec un seul supplétif africain. 20
Des pages entières de cas de tortures, qui, quand elles portaient leur fruit, conduisaient directement à la potence. En avril 1975, le gouvernement interdit à la presse d’annoncer les exécutions pour ne pas saper le moral de la population. Car les condamnations à mort pleuvaient à l’époque où le jeune David Coltart entra dans la BSAP. Et comme nous ne sommes plus en 1975 et que la loi nous autorise, en voici quelques exemples : 15 septembre 1973, deux hommes pendus pour possession d’armes et pose de mines. 15 décembre 1973, pendu le sieur Guvamatanga, un responsable du Frolizi, accusé du meurtre d’un fermier, ce qu’il a toujours nié. Torturé pour le faire avouer mais la cour rejeta ce détail. 19 mars 1973, pendus les deux Africains Gumborinnotaya et Subanda, en compagnie du métis Robinson, tous militants du Frolizi, accusés du meurtre d’un réserviste. Ils avaient plaidé coupables de détention d’armes mais pas du meurtre. Pendus quand même. Pendu le jeune Dube, le 1er mars 1974, pour avoir fait le coup de feu contre les forces de sécurité. Pendu aussi le sieur Nyati, le même jour, à Bulawayo, comme treize autres pendus en une seule fournée, le 21 décembre 1973, ou cinq autres encore, pendus le …, et d’autres toujours, pendus le …, juste avant untel, après XY, ou en même temps que ce jeune homme anonyme de 18 ans, pendu le 30 août 1974. Car on pendait aussi sans trop se soucier du nom des accusés. 21
Quand David Coltart s’engage en 1975, la Rhodésie est en pleine guerre. Une guerre dure, violente, abjecte. Impossible de plaider l’ignorance. En pleine guerre, au point de faire appel à la lie des armées du monde entier. S’il était sorti un peu en ville, le jeune Coltart aurait pu aller prendre un verre chez "Roger le Français", dans le quartier chic d’Avondale à Salisbury. Il aurait pu fraterniser avec quelques "affreux", comme Patrice Olivier, le Belge, Toumi l’Antillais, un ancien du Congo, les "paumés" de Cotonou qui venaient de rater un coup d’État au Bénin, Laviola, un ancien du 2e R.E.P. français, tendance Front national, tous mercenaires venus en renfort de l’armée rhodésienne. Ils l’auraient peut-être invité à visiter le camp de Cramborne du 1er régiment de la Light Infantery, juste derrière l’aéroport, où ils avaient posé leurs sacs. 22
Mais s’il n’aimait pas fréquenter de tels gueux, il aurait pu se pencher sur l’élite scientifique, celle qui maniait l’anthrax, qui répandait le choléra dans les zones rebelles, qui empoisonnait aux phosphates, des fous furieux de la science qui tue, si performants qu’ils s’en allèrent, l’indépendance venue, exporter leurs talents en Afrique du Sud. Bilan de cette guerre chimique : près de 900 morts, par empoisonnements causés par les Selous Scouts. Des experts en chimie, qui préparaient leurs potions mortelles à Bindura Fort, une base militaire où la police avait malgré tout quelques cellules à disposition. 23 Ce sont des membres de la police en uniformes, choisis par les responsables provinciaux de la "Special Branch", qui étaient chargés de disséminer les poisons sur les vêtements ou dans la nourriture. Les camarades de David Coltart ne lui racontaient pas tout le soir à la veillée !
C’est avec cette armée, avec cette Special Branch, qu’a travaillé monsieur Coltart en tant qu’enquêteur criminel. Des purs criminels de guerre. Rien d’autre. On comprend aisément pourquoi les rapporteurs de “Briser le silence”, dont faisait partie David Coltart, ont jugé inutile de se plonger à nouveau dans cette période très sombre de leur chère Rhodésie. Difficile d’être juge et partie pour certains.
Engagé volontaire pour avoir le choix des armes, nous a dit David Coltart. Pas d’autres choix ? Vichy où Londres … ? Quand on a la défense des droits de l’homme dans le sang, peut-être l’engagement aux côtés des Africains : il devait bien se douter, le jeune David, qu’il y avait quelques injustices assez soutenues dans sa Rhodésie des années 1970, l’embargo international n’ayant pas été décrété par hasard. Quelques Blancs se sont engagés aux côtés des indépendantistes, ou ont tenté de faire émerger une autre Rhodésie, comme Guy Clutton-Brock, qui créa la Cold Comfort Farm Society, une ferme où Blancs et Noirs avaient le même statut, où tout le monde travaillait ensemble sur un pied d’égalité. Elle fut beaucoup visitée la ferme : par des étrangers qui venaient voir cette curiosité, par des hommes politiques, par des officiers de police aussi. Dissoute, la ferme, par le gouvernement de Ian Smith en 1971. Déchu de sa nationalité rhodésienne, Clutton-Brock, puis expulsé aussi sec en Grande-Bretagne, mais au moins il avait essayé autre chose, lui, autre chose que l’apprentissage des droits de l’homme à la section "enquête criminelle" de la BSAP. Arthur Guy Clutton-Brock sera d’ailleurs le seul Blanc inhumé à "l’Arpent des Héros", le sanctuaire des combattants nationalistes, une fois Mugabe au pouvoir.
Et même sans tenter le diable, il y avait peut-être le choix de l’exil, tout aussi volontaire, car avec un papa banquier comme l’était le papa de David Coltart, l’exil n’aurait pas dû être trop douloureux. D’ailleurs, sitôt son devoir accompli dans la BSAP, le jeune David s’en alla étudier en Afrique du Sud jusqu’en 1983. Il avait donc les moyens financiers pour s’en aller vivre ailleurs que dans sa belle Rhodésie natale. Car ça émigrait fort dans cette Rhodésie vieillissante qui sentait la mort, et tout le monde ne choisissait pas l’option "défense coûte que coûte de la civilisation chrétienne". Des milliers de départs chaque année, avec un pic de 13 700 départs en 1978. De quoi casser le moral de Ian Smith. Tous les Rhodésiens n’avaient pas la même fougue que le jeune David Coltart pour défendre la patrie en danger.
En août 2000, une fois commencées les réquisitions forcées des fermes, l’Agence France-Presse titra une dépêche « L’exil ou l’engagement : le dilemme des Blancs. » 24 Changeons la date, redescendons en septembre 1975 quand le jeune David va s’enrôler, et titrons de nouveau : « L’exil ou l’engagement: le dilemme des Blancs. »
David Coltart a été nommé ministre en 2009. Il aura droit dorénavant à deux post-it : ministre, ardent défenseur des droits de l’homme ou ministre, ancien engagé volontaire dans la terrifiante police politique du régime rhodésien. Au choix. Et comme il a été nommé ministre de l’Education, il aura tout loisir de veiller à ce que l’histoire soit bien enseignée dans les écoles. Sans oubli, sans rature et sans trou noir.
On en a fini avec David Coltart, mais pas avec la fine équipe qui entoure Morgan Tsvangirai lors de la création du MDC. Il nous reste Eddie Cross et Roy Bennett.
Roy Bennett, ça va aller vite. Quand David Coltart entre dans la BSAP, Roy Bennett y est déjà. Entré en 1973, il a alors 17 ans, il quittera cette merveilleuse BSAP en juillet 1978. Cinq ans de service dans la BSAP, ce n’est plus la conscription ni un engagement volontaire, c’est un métier. Si David Coltart passe pour le champion des droits de l’homme dans les années 2000, Roy Bennett n’est présenté dans la presse que comme un ancien fermier. Oubliées aussi ses cinq années passées dans la police de Ian Smith. À la trappe ! On ne garde que le meilleur, planteur de café. Roy Bennett deviendra le trésorier du MDC. Nommé vice-ministre de l’Agriculture dans le gouvernement dirigé par Morgan Tsvangirai en 2009, il passe pour un spécialiste en agriculture. Ça tombe bien, ça colle mieux avec son ministère. Qu’aurait-on écrit sur lui s’il avait décroché le ministère de l’Intérieur ? Roy Bennett, un spécialiste de la sécurité et de la répression, ancien membre de la police politique de Ian Smith ?
Mais on a beau être planteur émérite, ça n’empêche pas les casseroles dans le dos. D’abord celle de mai 2004. A l’époque, député du MDC, il s’en était pris physiquement au ministre de la Justice, Patrick Chinamasa, en pleine session parlementaire. Explication de Roy Bennett 25 : « Chinamasa a commencé en lançant une attaque raciste et d’autres commentaires contre moi. Je l’ai affronté et l’ai poussé. Il est tombé. » Et puis, faisant parler son cœur : « Je ne regrette rien, qu’elles qu’en soient les conséquences. Je suis prêt à mourir pour le Zimbabwe. Je suis Zimbabwéen, je ne suis ni Blanc, ni Noir. » La susceptibilité et la nervosité de Roy Bennett en ce temps-là pouvaient s’expliquer : il venait de voir sa grande plantation de café réquisitionnée dans le cadre de la réforme agraire, alors que les autorités n’avaient même pas remarqué qu’il n’était « ni Blanc, ni Noir ». Il fut arrêté au moment où il tentait de quitter le pays en avion, et l’Assemblée le condamna, en vertu d’une disposition qui autorise le Parlement à prononcer des peines contre ses membres, à un an de prison pour avoir fait le coup de poing sur un ministre.
Interrogé par l’AFP et présenté comme un analyste politique zimbabwéen, John Makumbe, estimera qu’il « est fâcheux d’emprisonner un député pour un an », ajoutant que « cela donne une très mauvaise image du régime sur le plan régional et international ». Et que donne l’image d’un ministre africain qui se fait tabasser par un député blanc en plein Parlement ?
Roy Bennett sera remis en liberté après neuf mois de détention et déclarera à sa sortie de prison, en bon chrétien que furent et que sont éternellement les anciens Rhodies : « C’est du passé. Ce qui reste maintenant c’est l’avenir, l’avenir fondé sur l’amour et le pardon. » Était-il stressé en détention ? Que nenni : « Je n’étais pas stressé, j’avais ma bible, j’avais ma foi », déclara-t-il. La portait-il déjà sur lui, cette bible apaisante, quand il exerçait ses talents de flic dans la BSAP ? On ne sait.
Mais les déboires de Roy Bennett avec le régime ne furent pas finis pour autant. Au début du mois de mars 2006, les forces de sécurité mettent la main sur une cache d’armes dans la ville de Mutare, à l’est du pays. Un bel arsenal : un fusil d’assaut AK47, sept mitraillettes Uzi, quatre carabines, onze fusils de chasse, six pistolets CZ, quatre revolvers, 15 grenades lacrymogènes, et plusieurs milliers de munitions. Mike Peter Hitschmann, un Blanc, ancien membre des forces armées rhodésiennes, est arrêté. Il mouille aussitôt des responsables locaux du MDC et un … certain Roy Bennett.
Huit personnes au total, dont le député du MDC, Giles Mutseyekwa, sont soupçonnées d’avoir fomenté un complot visant à assassiner Mugabe qui devait fêter son 82e anniversaire à Mutare. Roy Bennett, arrêté puis relâché, en profitera pour filer en Afrique du Sud.
Les autorités soupçonnèrent Hitschmann d’être en connexion avec un mouvement qui prône ouvertement la lutte armée contre le régime, le Zimbabwe Freedom Movement, basé à Londres. Un des principaux leaders du mouvement britannique Outrage pour la défense des homosexuels, Peter Tatchell, s’était fait un plaisir d’assurer la promotion de ce groupe Zimbabwe Freedom Movement. Dans son premier communiqué diffusé le 13 novembre 2003, Zimbabwe Freedom Movement appelait à renverser Mugabe par un « usage approprié de la force ». 26 Mugabe devait peut-être penser à tout cela quand il parlait de « gangsters gay » après que les activistes d’Outrage l’eurent injurié à Londres.
Dans l’affaire de Mutare, seul Hitschmann sera finalement jugé pour possession illégale d’armes et condamné à trois ans de prison. Mais c’est cette affaire qui est à nouveau retombée sur le dos de Roy Bennett, quand, fraîchement nommé vice-ministre de l’Agriculture dans le gouvernement de Tsvangirai, il rentra au Zimbabwe en février 2009 et fut aussitôt arrêté puis inculpé pour « possession illégale d’armes à feu dans le but de commettre des actes de banditisme, terrorisme et insurrection ».
Étonnamment, bien peu de monde ne s’est porté au secours de Hitschmann quand il fut arrêté et condamné. Pas de cris d’ONG pour le défendre. Mais la grosse caisse a repris du volume quand le vice-ministre Roy Bennett a été inculpé à son tour en février 2009. Les États-Unis ont estimé que ce n’était « pas un signe de bonne volonté » de Mugabe, tout en rappelant qu’ils jugeront l’évolution du régime à sa capacité à mettre fin à « l’oppression politique ». 27 Ainsi, les États-Unis, qui interdisent l’entrée sur leur territoire de tout passager d’avion porteur d’un tube de dentifrice non labellisé "sans danger", estiment que de mener une enquête sur la possession de quelques armes comme un fusil d’assaut AK47, sept mitraillettes Uzi, quatre carabines, onze fusils de chasse, six pistolets CZ, quatre revolvers, 15 grenades lacrymogènes et quelques milliers de munitions, s’apparente à de l’oppression politique.
Roy Bennett a été libéré sous caution le 12 mars, après un mois de détention et s’est vu contraint d’aller pointer trois fois par semaine dans un commissariat, restant toujours inculpé. Une petite formalité qui devrait lui rappeler le bon vieux temps quand il exerçait dans la police de Ian Smith.
Et derrière les grosses pointures "blanches" du MDC, nombreuses furent les petites mains, de même couleur et au même passé, qui se mirent à l’ouvrage lors des élections. Dans son article déjà cité, "Mugabe coupable, mais pas responsable", le journaliste britannique Chris McGreal décrira ainsi un homme de terrain du MDC : « Aux élections de 2000, Monty Montgomery dirigeait la campagne du MDC dans la région de Hurungwe et de Kariba. Sa famille résidait au Zimbabwe depuis 1890. Ses parents avaient enseigné à Bulawayo, dans une école qu’avait fréquentée Verwoerd, l’artisan de l’apartheid en Afrique du Sud. Il avait été recruté par la police rhodésienne et promu officier au bureau tristement célèbre des interrogatoires des prisonniers politiques et des "terroristes", des hommes comme Mugabe. »
Les médias occidentaux, en ce qui concerne le Zimbabwe, ont élevé un mur, un gigantesque mur, pour séparer à tout jamais les années d’avant 1980 de celles où Mugabe a été au pouvoir. Et il faut une sacrée échelle pour se hisser tout en haut de ce mur afin d’aller voir ce qui se passait avant 1980. L’argument massue pour ne plus parler du passé : il y eut amnistie et tous les crimes perpétrés à l’époque de la Rhodésie ne pourront jamais être jugés. Effacés des tablettes de la justice des hommes mais sûrement pas de la mémoire des hommes. La plupart des Blancs zimbabwéens ont réussi ce tour de force, car c’en est un, de ne plus faire parler de leur passé. Ils sont, ou plutôt on les traite comme une génération spontanée, guidée par des principes, ô combien respectables, rigueur morale pour les uns, justice sociale pour les autres.
Est-ce vouloir souffler sur les braises que de rappeler le passé des uns comme des autres ? Le passé n’aurait pas d’importance au Zimbabwe, alors que partout ailleurs, quelles que soient les époques, il en a. Le général Augusto Pinochet s’est auto-aministié par une loi qu’il a fait voter en 1978, alors qu’il était encore président du Chili. Cela interdit-il de rappeler les crimes qui ont été commis sous son régime entre 1973 et 1978 ?
Étonnante approche du Zimbabwe de la part des médias quand on voit par exemple avec quel acharnement l’on a pu enquêter et soulever les tapis quand il s’est agi d’essayer d’épingler dans le dos de François Mitterrand quelque accointance avec le régime collaborateur de Vichy pendant la deuxième guerre mondiale. Le passé, dans ce cas, avait toute son importance, quels que furent les actes futurs de Mitterrand comme l’abolition de la peine de mort. Et c’est normal.
Que dire des tombereaux de sarcasmes et de sous-entendus qui se sont abattus sur l’ancien secrétaire général du Parti communiste français, Georges Marchais, quand il fut connu qu’il avait travaillé en Allemagne nazie, dans les camps du Service du travail obligatoire, le fameux STO ? Dans son cas, la question, l’importante question qui faisait débat, était de savoir s’il fut "volontaire" ou "requis de force". Inutile de perdre son temps à chercher le moindre article se posant de telles questions sur David Coltart ou Roy Bennett, il n’y en a aucun.
Au Zimbabwe, l’on ne cherche même pas à entrer dans de tels détails - volontaires ou conscrits ? - car cela importe peu puisque le passé n’existe pas. Pour certains.
Et pourtant. En août 2000, le politologue John Makumbe, professeur à l’Université d’Harare et farouche adversaire de Mugabe, déclara à propos du « poids de la guerre dans les mémoires » des Zimbabwéens : « La communauté internationale sous-estime les traces laissées dans les esprits par la violence de cette période. » John Makumbe soulignait aussi que certains Blancs n’avaient pas encore compris que le Zimbabwe ne pouvait rester « une petite Angleterre au milieu de la brousse » et avaient gardé « un esprit insulaire » par rapport au reste de la société. 28
Mais on a beau faire, on a beau taire, on a beau l’enfouir, le passé remonte toujours. Un retour de bile, bien âcre et bien amer. Il colle, maudit chewing-gum sous la semelle, détestable bout de plastic dont on croit s’être débarrassé à tout jamais mais qui est toujours là, invisible, plaqué au pli du pantalon les jours d’électricité dans l’air.
David Coltart et Roy Bennett, les deux pointures du MDC, l’ont fait ressurgir eux-mêmes, lors des débats qui ont secoué l’élection présidentielle en 2008. David Coltart ayant rejoint la branche dissidente du MDC d’Arthur Mutambara, il s’en est pris vivement à des critiques portées par son vieux copain Roy Bennett sur Simba Makoni qui était candidat indépendant à cette présidentielle.
Dans une tribune au journal sud-africain Cape Argus, Roy Bennett avait accusé Makoni de faire partie des responsables des massacres du Matabeleland puisqu’il était membre de la Zanu-PF à cette époque.
On se sait si le soleil chauffait particulièrement ce jour-là du côté de Bulawayo, mais le sang de l’ami Coltart ne fit qu’un tour et, la main alerte sur le clavier, il envoya sur le forum du site Internet du journal un commentaire adressé au directeur du Cape Argus, dans lequel il écrivit que la fameuse BSAP avait bel et bien, elle aussi, commis tortures et autres crimes à tour de bras. 29 À savourer doucement, car c’est écrit par David Coltart, le 1er mars 2008, le même qui en 2001 déclarait que, grâce à Dieu, il n’avait jamais été en contact avec la guérilla : « Tous les deux, Roy Bennett et moi-même, avons servi dans la BSAP, la force de police rhodésienne, dans les années 70 pendant la guerre civile menée par la Zanla et la Zipra contre le Front rhodésien. Bien qu’il y eût d’évidentes atrocités commises par la guérilla, la BSAP a joué un rôle majeur pour maintenir le pouvoir blanc, et durant cette guerre, la torture fut aussi systématiquement utilisée par la BSAP contre les membres de la guérilla capturés et contre leurs supporters. » Bigre, la torture ! Dans la suite de cette lettre, D. Coltart s’attachait à "blanchir" Simba Makoni de tout crime dans le Matabeleland, et invitait « tous les patriotes zimbabwéens » à s’unir pour mettre fin à la vilaine dictature de Mugabe.
Le pauvre Coltart reçut une volée de bois vert en retour de ces deux lignes rappelant les agissements de la BSAP. Par des Zimbabwéens africains, mais aussi et surtout - et c’est là le plus distractif - par des anciens de cette police qui l’insultèrent en lui posant les questions qui fâchent du genre « pourquoi avez-vous attendu 28 ans pour révéler cela ? »
Un ancien journaliste rhodésien s’indigna ferme, affirmant qu’il avait parcouru la campagne rhodésienne pendant des années et qu’il n’avait jamais vu ni entendu parler de telles horreurs. David Coltart dut s’asseoir à nouveau devant son ordinateur pour répondre : « Chers Colin, cher Richard et anciens membres de la BSAP (…) Je suis étonné que mon expérience personnelle diffère de la vôtre. Bien que dans les premiers temps la BSAP fût indiscutablement une force disciplinée, ce ne fut plus le cas dans les dernières années de la guerre. La torture était systématique », écrivit-il. Et David Coltart de rappeler qu’il n’avait que 20 ans quand il quitta la BSAP et qu’il en était sorti « profondément traumatisé. »
Puis, un brin catholique bon teint : « La guerre est une chose terrible. J’ai aussi vu des atrocités choquantes, commises par la Zanla et la Zipra, comme ma lettre le mentionne. Il y avait des atrocités commises par les deux parties. Le chemin pour guérir notre nation est d’admettre que de telles choses sont arrivées et de nous pardonner les uns les autres pour aller de l’avant. »
Et enfin, ce qui nous intéresse au plus haut point, car Coltart porta enfin le débat sur une question essentielle : « Une des grandes tragédies pour ceux qui comme nous luttons encore pour apporter la démocratie au Zimbabwe, c’est que nous souffrons encore du legs de la guerre. La violence est devenue une part de notre culture et il n’y a jamais eu de vraie réconciliation. »
Pauvre David Coltart, qui 28 ans après la fin de la guerre, en appelle à une vraie réconciliation qui n’a jamais eu lieu. Après cette remarque, il se prit une nouvelle volée de bois vert par un internaute particulièrement teigneux qui lui demanda : pourquoi n’avoir pas fait de telles allégations quand vous étiez candidat à la députation ? Pourquoi avoir attendu 30 ans ? Pourquoi, si ce que vous dites est vrai, êtes-vous retourné à chaque fois dans la BSAP, après vos congés, et sans rien dire ?
Réponse, un tantinet gêné de l’arroseur arrosé : « J’ai fait ces allégations depuis plus de 25 ans et ce que j’ai écrit n’est pas nouveau. » Là, David Coltart voulait sans doute offrir une franche rigolade aux internautes, car même en passant au carbone 14 toutes les bibliothèques du Zimbabwe ou celle du Congrès américain, il sera bien difficile de trouver la moindre trace d’un David Coltart dénonçant les tortures de la BSAP avant ce jour mémorable de mars 2008.
Et enfin, conclusion de l’artiste en repentance : « Je crois que le Zimbabwe a toujours eu besoin d’une Commission Vérité et Réconciliation, pour révéler ces fantômes du passé qui demeurent en nous. »
Merci quand même, car avec ces quelques échanges avec ses compatriotes et son retour tardif de mémoire, David Coltart a enfin posé la question majeure du Zimbabwe. "Posé", en se demandant si ce pays pourra un jour faire de la politique normalement tant qu’un véritable débat national sur le passé n’aura pas eu lieu ? Mais à voir les réactions de certains internautes, il est évident qu’il est encore très, très difficile d’évoquer le passé avec franchise. Roy Bennett, à qui s’adressait David Coltart dans son premier message, n’a pas envoyé le moindre commentaire ni la moindre réponse à qui que ce soit sur ce forum. Sous la table, Roy Bennett, car c’est encore pour certains la meilleure attitude à avoir quand on parle de leur passé. Mais il peut être tranquille, Roy Bennett, ce n’est pas la presse qui va soulever le moindre pan de ses heures peu glorieuses. En 2009, nommé vice-ministre de l’Agriculture, il n’est plus qu’un spécialiste de la semence. Les Blancs du Zimbabwe ont un privilège que n’ont même pas ceux d’Afrique du Sud où la Commission Vérité et Réconciliation n’a pas interdit de parler du passé des uns et des autres.
En 1998, devant le Parlement de la ville du Cap en Afrique du Sud, Nelson Mandela déclara pour défendre sa politique de correction des injustices raciales de l’apartheid : « Le passé ne s’en ira pas. Comme un cauchemar, il reviendra hanter ceux qui le cachent ». 30 Avis aux Zimbabwéens.
Et si nous en parlons tant de ce maudit passé alors que ce chapitre s’est ouvert sur la création du MDC de Morgan Tsvangirai en janvier 2000, c’est qu’il explique sûrement pour beaucoup les comportements de Zimbabwéens, Mugabe compris. « La violence est devenue une part de notre culture et il n’y a jamais eu de vraie réconciliation », écrivit Coltart sur son forum. Sans doute très vrai. Que peut bien avoir à faire Mugabe de l’opinion de quelques ONG occidentales larmoyantes, quand en janvier 2000, il voit arriver sur scène des David Coltart, des Roy Bennett, des Eddie Cross ? Rien, absolument rien. Ce retour des Blancs le plonge 20 ans en arrière, au temps où l’on maniait la kalachnikov, au temps où l’on posait des mines, au temps où l’on bombardait à l’aveugle, au temps où l’on torturait. Quel fut le parcours de gens comme Roy Bennett ? Planteur, BSAP, planteur, et l’indépendance venue, membre éminent de la CAZ, l’Alliance conservatrice du Zimbabwe, en fait le Front rhodésien de Ian Smith qui changea de nom aux élections de 1985. Et puis le grand saut avec le MDC de Morgan Tsvangirai en l’an 2000. Le bonhomme a-t-il changé ? Les accords de Lancaster House les ont-ils fait changer, ces gens pour qui le MDC n’est qu’un bélier qui leur servira à faire tomber le pont-levis solidement verrouillé par la Zanu de Mugabe qu’ils n’ont jamais réussi à ébranler ? Ils ont essayé la guerre, ils ont essayé les partis "blancs", ils tâtent du MDC. Comment s’étonner dès lors de la violence de la Zanu, de la violence des anciens combattants ? David Coltart a découvert les droits de l’homme en 1983, une fois Mugabe au pouvoir, et a sorti sa loupe pour étudier la guerre du Matabeleland. Il a sillonné le monde pour dénoncer, dénoncer encore, dénoncer toujours. Un expert, reconnu par le milieu de l’humanitaire et tout le gotha de l’Église. Mais cet expert en droits de l’homme a-t-il, une fois seulement, tenté d’ébaucher la moindre analyse du passé, a-t-il écrit un quelconque article proposant des solutions pour corriger les injustices sociales générées par le régime rhodésien dont il fut un défenseur en s’engageant dans la BSAP ? Cette période est « déjà suffisamment documentée », nous a dit “Briser le silence”, nous a donc dit David Coltart qui en était rapporteur. On passe donc à autre chose, c’est-à-dire à Mugabe. Et telle est la ligne de conduite des opposants et de la plupart des médias.
Il faudra pourtant bien un jour s’interroger sur ces hordes d’anciens combattants qui s’en sont pris aux terres des Blancs ? "Génération spontanée", eux aussi ? Des assoiffés du gain qui en voulaient toujours plus, ou des hommes ordinaires qui estimaient venu le temps de corriger la donne ?
Eddie Cross, pour finir. Le troisième larron, qui complète l'équipe de rêve des Blancs du MDC de la première heure. Une bien belle biographie lui aussi sur son site Internet. 31 Son arrière grand-père venait de Belfast, débarqué directement en Afrique du Sud. C’est son papa, George Cross, qui est monté en Rhodésie dans les années trente. Et c’est ainsi que le petit Edward Graham dit "Eddie" vit le jour en 1940. Très branchée religion, la famille Cross. L’arrière grand-père était déjà pasteur et son fils, Gary, est lui aussi pasteur à Harare. Une famille pieuse.
Eddie Cross, lui, a toujours baigné dans l’agriculture. Fermier - mais qui ne le fut pas un jour ou l’autre en Rhodésie ? - puis économiste en chef de divers organismes agricoles, il a travaillé dans le projet de réhabilitation du corridor de Beira, une fois Mugabe au pouvoir. Aucune trace d’un quelconque appel sous les drapeaux dans tous ses C.V. Un miraculé parce que la Rhodésie a engagé tout le monde dans les combats, jeune comme Coltart, ou vieux réservistes. En 1975, quand la guerre faisait rage, Eddie Cross n’avait que 35 ans, pas encore l’âge pour être déclaré inapte au combat. Mystère.
Dans une de ses tribunes sur son site Internet, il affirme avoir fait partie d’un groupe de jeunes qui est allé demander à Ian Smith de négocier avec la guérilla. Mais pas parce que cette guerre leur paraissait profondément injuste. Non, tout simplement parce qu’elle leur paraissait perdue d’avance et qu’il valait mieux négocier que de tout perdre. 32
En mars 2000, à peine le MDC créé, il en devient le porte-parole pour les affaires économiques. Mais très vite, comme le raconte Brian Raftopoulos dans son étude sur ce parti, Eddie Cross fait des déclarations fracassantes prônant un libéralisme pur et dur, présentant un « plan de stabilisation et de redressement économique » qui serait déjà en négociation « avec les institutions multilatérales », et préconisant des mesures comme « l’élimination de toutes les dépenses publiques non essentielle », la « privatisation accélérée de toutes les entreprises commerciales contrôlées par l’État. » 33
Eddie Cross n’a qu’une idée en tête, et il le clame haut et fort : appliquer les programmes du FMI et de la Banque mondiale. Les appliquer vite, très vite, et sans retenue. Renvoyer le maximum de fonctionnaires, privatiser tout ce qui reste debout : le marché libre, rien que le libre marché. Un programme tellement social que la direction MDC lui a demandé très vite de se taire et s’est trouvé un autre porte-parole pour les questions économiques.
Mais que Eddie Cross soit un libéral pur et dur importe peu. Ce qui importe, c’est de savoir si ces gens ont changé, une fois leur Rhodésie tombée. Et pour Eddie Cross aussi, la réponse se trouve sur son propre site Internet, et pour lui aussi, c’est tout en bas que ça se passe. 34 Discrètement, à la rubrique "site sponsor", un lien qui renvoie sur un site dénommé "Political Indaba", 35 ce Grand conseil des chefs coutumiers. "Political Indaba" se veut un livre de réflexions sur l’Afrique australe. C’est noble, c’est vide, mais c’est à la page "Liens" 36 que ça devient intéressant. Que trouve-t-on au "top des sites" ? Le "Rhodesians World Wide", le plus grand site des nostalgiques dont le logo n’est autre que le drapeau de la Rhodésie blanche de Ian Smith. Mais aussi "The Great North Road", un autre site de nostalgiques, mais de la Rhodésie du Nord cette fois, la Zambie avant son indépendance. Mais non, les gens comme Eddie Cross ne sont pas des nostalgiques de la Rhodésie blanche, tout juste ont-ils quelques souvenirs émus du bon vieux temps …
1/ Sunday Mail, 22 février 1998 ; cité par Brian Raftopoulos dans Politique africaine, Dossier "Zimbabwe : l'alternance ou le chaos" article "De l'émancipation du mouvement syndical à l'affirmation du MDC" N° 81 Mars 2001
2/ AFP : "Zimbabwe: Mugabe profite du regain de tension au sein de l'opposition" - Harare, 3 août 2007
3/ AFP : "Un nouveau parti d'opposition menace le régime" - Harare, 10 septembre 1999
5/ AFP : "Tournée en Europe du leader du nouveau parti d'opposition", Harare, 1er oct 1999
6/ The Herald : "MDC funding: Aussies deny the obvious", Thursday, September 20, 2007
7/ The Observer : "British cash behind bid to combat Mugabe", par Pete Sawyer and Martin Bright - Sunday May 21, 2000
8/ Cité dans un article sur la NED dans Wikipedia
9/ Washington Post : "Democracy is not an American plot", by Michael McFaul - Tuesday, 12/21/04
10/ Cité par Brian Raftopoulos, chercheur à l'institut d'études du développement/Université du Zimbabwe, dans "De l'émancipation du mouvement syndical à l'affirmation du MDC" dans le dossier N° 81 Mars 2001 de la revue Politique africaine, intitulé "Zimbabwe : l'alternance ou le chaos"
11/ http://davidcoltart.com
12/ Zimbabwe Standard : "Personality Profile - David Coltart" par Benhilda Chanetsa; published Sun 8-Apr-2001
13/ Réponse à un questionnaire envoyé par email
"De: "David Coltart \(website\)" <david@davidcoltart.com>
Objet: RE: MESSAGE SENT TO YOU VIA YOUR WEBSITE..!
Date: 9 septembre 2008 22:03:27 GMT+02:00
À: 'René-Jacques LIQUE'" etc.
14/ Commission Internationale des Juristes de Genève : "Racial discrimination and repression in Southern Rhodesia" ; Ed CIIR, 1 Cambridge Terrace, London - Mars 1976
15/ Cité par J K Cilliers, Counter-insurgency in Rhodesia
16/ Cité par J K Cilliers, Counter-insurgency in Rhodesia, p. 17
17/ Racial discrimination and repression in Southern Rhodesia - page 79
18/ Racial discrimination and repression in Southern Rhodesia
19/ "Appeal to Conscience by Christian Leaders", résumé dans Racial discrimination and repression in Southern Rhodesia
20/ Racial discrimination and repression in Southern Rhodesia, p. 82
21/ Racial discrimination and repression in Southern Rhodesia, p. 106 à 117
Douze pages pleines, recensant toutes les condamnations et exécutions qui ont eu lieu pour la seule période entre septembre 1973 et octobre 1975, et relatées dans le Rhodesia Herald, donc connus de tous
22/ Revue Historia : "Les mercenaires, 1960-1980" ; N° spécial 1980
23/ Chandré Gould : "South Africa's chemical and biological warfare programme 1981 - 1995". Une thèse d'août 2005
24/ AFP : "L'exil ou l'engagement: le dilemme des blancs", Harare, 9 août 2000
25/ Agence France-Presse ; mai et octobre 2004
26/ Relayé par l'AFP et l'Agence SAPA, repris sur divers sites internet dont http://www.polity.org.za/article/new-armed-group-vows-to-capture-mugabe-2003-11-14
27/ AFP : "Washington s'inquiète de l'inculpation de Roy Bennett" - Washington, 17 fév 2009
28/ AFP : "Vingt ans après, la "Chimurenga" reste au coeur du débat politique" Harare, 10 août 2000
29/ "Letter to the Cape Argus" ; published on the 1st March 2008 Posted by David Coltart ·"Attention: Mr Chris Whitfield"
This letter was written in response to the letter attached below written by Roy Bennett
Source : http://davidcoltart.com/archive/2008/378
30/ AFP : "Mandela: Noirs, Métis et Indiens auront une place au "soleil", Le Cap, 12 février 1998
31/ http://www.eddiecross.africanherd.com
32/ Eddie Cross : "The End of the Mugabe Era" ; Bulawayo, 23rd June 2005
Source : http://www.eddiecross.africanherd.com/050622.html
33/ Cité par Brian Raftopoulos dans "De l'émancipation du mouvement syndical à l'affirmation du MDC" in Zimbabwe, l'alternance ou le chaos Politique africaine- N° 81 Mars 2001)
34/ http://www.eddiecross.africanherd.com
35/ http://zimbabwe.psend.com/l'Indaba
36/ http://zimbabwe.psend.com/links.html
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