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Zimbabwe
Extrait du livre : Mugabe, Robert Gabriel - "Souillure" or not "Souillure" ?
René-Jacques Lique - Edition L’Harmattan Avril 2010

Et si on allait le visiter, ce fameux grenier à blé … (P. 15 à 20)

On est en avril 2008. Élection présidentielle au Zimbabwe. 20 heures passées, le journal du soir déroule son lot de reportages. L’homme est debout sur une carcasse de voiture. En arrière plan, une rue bien déglinguée dans un quartier populaire d’Harare. Ça, c’est pour l’ambiance, le décor, le fond qui aide à la compréhension : un Zimbabwe en ruine.
Il est courageux le brave ! Et il ne mâche pas ses mots. Même pas craintif en terre hostile : « Le vieux dictateur s’accroche au pouvoir », lâche-t-il pour conclure son reportage. Ça, c’est pour l’explication de texte. Notre journaliste peut rentrer à Londres ou Paris. Il a tout dit et il s’est montré bravache en plus. Traiter un président en exercice de dictateur, et ce, dans son propre pays, quel panache !
Mugabe ? C’est tout simple : « un vieux dictateur qui s’accroche au pouvoir ». Un peu plus de détails ? Il maltraite son opposition comme pas un, et surtout le brave et gentil, et même on ne peut plus démocrate, Morgan Tsvangirai.
Il n’aime pas les homosexuels, et serait même enclin au racisme anti-blanc.
Tout pour être cloué au pilori. Même l’Église ne peut pas le sentir, c’est tout dire. Au bûcher ! Et vite ! Il a ruiné son pays en arrachant leurs terres aux fermiers blancs. Sa réforme agraire ? Pure démagogie, l’on vous dit.
Le problème, c’est que tout cela relève de l’info qui prétend dire l’essentiel en une minute trente. Pas le temps de décortiquer, pas le temps de remonter dans le temps. Pas le temps de se plonger dans les méandres du passé. Encore moins la volonté de gratter un peu la responsabilité des uns et des autres dans le drame que vit aujourd’hui le Zimbabwe.
Et l’autre problème, c’est qu’avec Mugabe, l’histoire, comme sa vie, est très compliquée. Mugabe est à lui tout seul une histoire, mais sa vie se confond aussi avec l’Histoire, celle qui porte un grand "H" : de son propre pays d’abord, mais aussi l’histoire de l’Afrique contemporaine tout entière.
C’est parfois fastidieux, voire désagréable, de se remémorer des guerres meurtrières, des conflits injustes, des sacrifices coûteux, des lois ignobles. Et pourtant, ne pas le faire pour parler de Mugabe, c’est un peu comme si l’on devisait sur de Gaulle sans évoquer la seconde guerre mondiale ou comme si l’on parlait de l’Algérie en oubliant la colonisation française.

Les médias s’en tiennent pour la plupart à des expressions toutes faites qui résumeraient au mieux le personnage : "dictateur", "démagogue", "prochinois", voire "raciste". En quatre ou cinq mots, le portrait est tiré. Pas avec un cinq millions de pixels mais au Polaroïd, et à l’ancienne, en noir et blanc.
Et ces titres encore : « Mugabe, le diplômé en violence » (1),« Mugabe, bourreau du Zimbabwe » (2), « Robert Mugabe, un ancien héros devenu un chef inflexible » (3), « Mugabe, du héros de l’indépendance au président de droit divin » (4), « Robert Mugabe, libérateur du Zimbabwe devenu oppresseur » (5), « Mugabe, candidat au despotisme éternel au Zimbabwe ».  (6)
Et si l’on prend le temps de se plonger dans le corps des articles, Mugabe devient alors « l’Hitler africain » (7), ailleurs « un vieillard atrabilaire » (8), ici un chef au « délire obsidional ». (9) Bigre !
Mugabe, au fil du temps, est devenu pour la presse un produit aussi "vendeur" que le Tsunami en Asie du Sud-Est. Pour intéresser le public lambda, il faut qu’il fasse frémir dans les chaumières.
Rares sont ceux qui gardent mesure. On en trouve quand même, non sans mal : « Mugabe, héros ou tyran ? », titra son portrait équilibré de Mugabe, François Soudan (10), « Mugabe coupable, mais pas responsable », par le journaliste anglais du quotidien The Guardian, Chris McGreal. (11)
Les politiques ? Comme dans la presse, on patauge dans la surenchère. Le régime de Mugabe ? « Une honte pour le sud de l’Afrique et le continent africain tout entier », dixit la secrétaire d’État américaine, Condoleezza Rice. (12)
Toujours, encore ou déjà – c’est selon – une « honte pour son propre pays », de Tony Blair, alors Premier ministre britannique, en janvier 2002.
Mugabe encore ? « Un anachronisme par la manière dont il dirige son pays », du secrétaire d’État américain, Colin Powell. (13)
Mais on peut toujours faire mieux : Mugabe ? Une « souillure » pour son pays. Rien de moins, et c’est David Miliband, ministre britannique des Affaires étrangères, qui se lâche ainsi en décembre 2008.
Même credo du côté des francophones.
« Moi, je ne parlerai pas à Monsieur Mugabe parce que j’ai un jugement très sévère sur ce qu’il a fait », dixit, drapé de dignité, le président français Nicolas Sarkozy, en juillet 2008, lors d’un sommet entre l’Union européenne et l’Afrique du Sud. (14)
La palme revient sans doute au ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, qui déclare le 22 juin 2008, dans un effet de style dont il raffole, que Mugabe « n’est rien qu’un escroc et un assassin ».  (15)
En face, il y a du répondant car Mugabe n’est pas homme à baisser la tête. Lui aussi sait forger des phrases qui tuent. Devant l’Assemblée générale de l’ONU, en septembre 2002, très calme, il déclare : « Je demande à cette Assemblée générale de faire savoir à la Grande-Bretagne et spécialement à son Premier ministre Tony Blair que le Zimbabwe a cessé d’être une colonie britannique en 1980. » (16)
Mars 2008, avant les élections générales. Cette fois, ce sont ses adversaires politiques qui en prennent pour leur grade : « Ce sont des mensonges empruntés à leurs maîtres qui disent que les élections ne seront ni libres ni justes. Ce ne sont que de satanés menteurs, des menteurs démoniaques ! »
Des noms d’oiseaux, vous allez en lire dans cet ouvrage : de « bande de gangsters » à « barbare » en passant par « stupide putain blanche », on s’en jette de belles à la figure.
Tirer le portrait de Mugabe dans les années 2000 ? Rien de plus aisé. Le bréviaire du journaliste comprend quelques mots-clefs qu’il suffit de distiller au gré de la romance. La guerre par les mots étant un art, alors autant se munir de quelques cartouches.
D’abord "dictateur" : indispensable, impératif, à glisser absolument dans le corps de l’article, ou mieux, dans le titre, quoique l’emploi de "dictateur" dans un titre commence à faire redite. Dans ce cas, piocher un équivalent dans son dictionnaire des synonymes, tout en gardant en mémoire que "bourreau" et "despote" ont été, eux aussi, déjà grandement utilisés.
"Raciste" : formule délicate à manier mais toujours du meilleur effet. À accoler de préférence à une citation dans laquelle Mugabe invective des Blancs, ou mieux, juste après le récit de l’assassinat d’un fermier commercial, blanc, cela va de soi.
"Vieillard" : à mettre en parallèle avec la longévité de sa présidence. Permet un fondu enchaîné du plus bel effet sur le déclin de ses facultés intellectuelles et autorise à rappeler rapidement, mais sans trop s’attarder, que Mugabe fut considéré comme un modèle quand il était jeune. Le contraste n’en sera que plus saisissant.
"Meurtrier" : de préférence à ne pas utiliser directement, mais surtout, surtout, ne pas oublier de rappeler les massacres des Ndébélés dans le Matabeleland entre 1983 et 1985, et bien insister sur le côté "caché" de cette tuerie en citant le rapport “Briser le silence”, commis par une ONG catholique. “Briser le silence” sera toujours saillant pour mettre en exergue le côté obscurantiste du régime. Ne pas oublier, en évoquant ces massacres, de rappeler qu’à l’époque les Nord-Coréens entraînaient l’armée de Mugabe. C’est indispensable. Le "Nord-Coréen" est toujours excellent pour faire frissonner le lecteur. Le mot "Nord-Coréen" suffit d’ailleurs amplement en lui-même à faire peur aux petits enfants. Et si votre rédacteur en chef vous accorde deux feuillets, bien rappeler que Mugabe fut communiste et prochinois.
"Haine" : peut être repris à loisir et sans crainte d’abuser des répétitions. Mettre en avant sa haine des Britanniques, sa haine des Blancs, sa haine des homosexuels – tout à fait judicieux pour titiller le courroux des ONG –, en expliquant que toute cette haine accumulée remonte à son enfance, à sa jeunesse. Vous trouverez toute une panoplie d’anecdotes précises pour ce faire. Elles seront très commodes pour souligner l’aspect "mental perturbé" du personnage en insistant sur ses souffrances intimes.
"Mandela" : ne pas le citer comme contre-exemple pourrait être considéré comme une faute lourde par votre employeur et vous conduire directement aux Prud’hommes. Atteste de la pertinence de votre jugement, autorise les comparaisons de bon aloi, souligne le principe rousseauiste selon lequel la nature humaine est ce qu’elle est. Prouve de surcroît que vous n’êtes pas raciste en critiquant Mugabe, et qu’entre les Noirs, vous savez reconnaître les civilisés.
"Réforme agraire" : cette expression doit être impérativement accolée à un adjectif. Vous disposez d’une gamme très étendue pour le choix de cet adjectif selon l’aspect de la réforme sur lequel vous souhaitez insister. La réforme agraire pourra être "précipitée", "accélérée", "forcée", "brutale", "démagogique", "populiste", "prétendue", pour n’en citer que quelques-uns. N’hésitez pas à y aller franco. Si vous avez sous la main quelques statistiques, alors "désastreuse" voire "criminelle" seront de bon ton. Le terme "affamé" est assez difficile à manier car le mot "affameur" reste peu usité mais cette idée peut aisément être reliée à Mugabe lui-même, par le biais d’une proposition relative. Ainsi : « Mugabe, le dictateur qui affame son peuple » a l’avantage de résumer au mieux deux états du personnage d’un seul jet.
Enfin, ne pas hésiter à abuser du conditionnel qui permet, dans le doute, l’ajout de quelques zéros de bon aloi quand il s’agit de comptabiliser les victimes du régime.
Quant au pays lui-même, le Zimbabwe, il a, lui aussi, vu ses qualificatifs s’assombrir. Le Zimbabwe ? « L’ancien grenier à maïs de l’Afrique australe », formule que l’on retrouve à l’envi dans des milliers d’articles. Même l’Ong Reporters sans frontières entame maintenant ses rapports annuels sur la liberté de l’information par quelques digressions sur « l’ancien grenier à blé ». Un grenier dont le contenu change parfois au fil des récits : il est tantôt « à blé », tantôt « à maïs », mais il fleure toujours bon les épis dorés, les hottes qui regorgent de céréales et les jeunes filles blondes. C’est du Van Gogh. Du Van Gogh heureux, pas encore maudit. Quel gâchis ! Détruire un si beau "joyau" ! Une honte ! Ah, ce magnifique "joyau" qui plaît tant aux journalistes ! On le ressort à toutes les sauces. On en reparlera de ce petit bijou, de ce joyau …

Le problème, car il y en a bien un, c’est que les corbeilles des ordinateurs des portraitistes sont pleines à craquer. Remplies d’omissions. Elles débordent, elles saturent. Et même à coups de Norton, certains ordinateurs restent réfractaires à tout jamais quand il s’agit de remonter un peu dans le temps pour tenter de comprendre ou d’expliquer. Alors on oublie, on passe. On a parfois l’excuse de ne pas savoir, de n’avoir pas avoir su, mais on ne cherche guère. Souvent, c’est délibérément que l’on force le trait, que l’on déforme, que l’on triture le passé ou qu’on l’ignore.
L’envie d’écrire ce livre nous est venue en lisant le coup de colère d’un Zimbabwéen sur un forum d’actualité. Le pauvre bougre se prenait la tête à deux mains en se demandant pourquoi, dans quasiment tous les médias, l’histoire du Zimbabwe ne semblait avoir commencé qu’en 1980, avec l’arrivée au pouvoir de Mugabe. Comme si les habitants de son pays étaient issus d’une génération spontanée. La remarque était loin d’être sotte car tous les acteurs d’aujourd’hui ont déjà été sur scène à ces époques qui semblent ennuyer certains. Des Blancs d’aujourd’hui étiquetés "défenseur des droits de l’homme" ou "économiste en chef" ont tous vécu dans cette Rhodésie fort déplaisante, y ont été acteurs, ont défendu, entretenu et soutenu son régime raciste.
Pourquoi tant de haine ?, s’interrogent d’aucuns. Peut-être aussi à cause de tout ce passé et pas seulement à cause de la mort prématurée d’un fils ou de l’amour d’une femme.
Et Londres ? Le Royaume-Uni, chef d’orchestre de la grande symphonie qui joue en continu "haro" sur Mugabe. Les avis, opinions et prises de position des hommes politiques britanniques sont cités à tour de bras quand il s’agit de pousser l’animal vers l’abattoir. Mais les actes, l’acquiescement des lois ségrégationnistes, les engagements pris par la classe politique britannique – toutes obédiences politiques confondues – pendant un siècle ? Aux oubliettes de l’histoire. Définitivement enfouis au fin fond de la corbeille à omissions. Le pillage organisé du pays par les affairistes londoniens ? La parcellisation raciale du territoire pour rentabiliser le voyage ? Organisée, admise, inscrite dans les tables de loi de la colonie. Colonie britannique, croit-on savoir.

Ainsi, il n’y aurait qu’un "méchant" face à un monde de "gentils", plein de compassions pour le peuple zimbabwéen ? La vie de Mugabe et l’histoire du Zimbabwe contemporain sont un tout petit peu plus compliquées que cela. L’histoire du Zimbabwe se confond avec la vie de Mugabe. La voici donc.
Allez ! Montez voir avec nous ce qui se cache dans ce satané "grenier à blé". Mais attention, sur les malles de l’histoire, il y a encore de la poussière qui cache la vérité, et il y fait parfois très sombre. Vous montez quand même ? Voici une bougie à défaut d’une torche. Prenez aussi des gants. On ne sait jamais. Parfois, c’est, comment dire, … peu ragoûtant.


1 Jean-Pierre Langellier : "Mugabe, le diplômé en violence" ; Le Monde du 9 mars 2002
2 Frédéric Pons : "Mugabe, bourreau du Zimbabwe" ; Valeurs actuelles, du 03 juillet 2008
3 Agence France-Presse, titre d'une biographie ; 13 mars 2002
4 Agence France-Presse, titre d'une autre biographie ; 22 juin 2008
5 Pierre Haski, sur le site Internet Rue 89, le 16/08/2007
6 Le même Pierre Haski, sur le site Internet Rue 89 : le 28/03/2008
7 Colette Braeckman : "Mugabe, un homme façonné par l'histoire" in Le carnet de Colette Braeckman, 2 juillet 2008
8 idem 7
9 idem 1
10 F. Soudan : "Mugabe, héros ou tyran ? " ; Jeune Afrique, 2 décembre 2007
11 Chris McGreal : "Mugabe coupable, mais pas responsable" ; Article reproduit dans Courrier international, 03 juillet 2008
12 AFP : "Mugabe est la honte du Zimbabwe, selon Condoleezza Rice", Jerusalem, 30 mars 2008
13 AFP : "Le président Mugabe est un "anachronisme", Colin Powell", Washington, 6 mars 2002
14 AFP : "L'UE soutient l'Afrique du Sud dans sa médiation au Zimbabwe", Bordeaux , 25 juil 2008
15 AFP : "L'Occident dénonce la violence qui a mené au retrait de Tsvangirai", Washington, 22 juin 2008
16 AFP : "Le président Mugabe s'en prend à la Grande-Bretagne et à l'Europe", New York, 12 sept 2002

 
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"Souillure" or not "Souillure" ?

1) Avant-propos
2) Et si on allait le visiter, ce fameux grenier à blé …

Première partie : 1924-1980 : années noires
3) La jeunesse dans un pays raciste
4) Les accords de Lancaster, clef de voûte mortelle pour le Zimbabwe

Deuxième partie : Ah, ce mirifique grenier à blé ! Quel joyau !
5) Ce petit fond de vérité
6) Quand le son du mbira égaie la mémoire de Doris Lessing

Troisième partie : A chacun son histoire
7) En voilà un beau rapport !
8) Décapitée, elle se bat pour la liberté de la presse …

Quatrième partie : remue-ménage à tous les étages
9) Morgan Tsvangirai fait de la politique, les Blancs aussi …

Cinquième partie : Rien ne va plus, faites vos jeux
10) Sondage par-ci, sondage par-là

11) Un extrait sur l'anxiété britannique quand il s'agit de "génocides à venir".
Extrait est tiré du dernier chapitre intitulé "Promis, c’est fini …"