En règle générale, les accords de Lancaster House qui ont scellé l’indépendance du Zimbabwe sont présentés dans la plupart des médias comme une réussite, si ce n’est comme l’exemple d’une passation de pouvoir en douceur, conduite de manière fort raisonnable. « Par rapport aux autres Etats de la région, le Zimbabwe a donc longtemps fait figure d’exemple en raison de la réussite du passage de témoin entre le régime blanc et les dirigeants noirs. A l’époque, beaucoup d’observateurs voyaient même dans cette transition pacifique une leçon à retenir pour les dirigeants blancs d’Afrique du Sud. », écrivit Christophe Champin dans Le Monde diplomatique 1
Ailleurs, on précise judicieusement au lecteur que ce diable de Mugabe n’a accepté ces accords que la mort dans l’âme : « Robert Mugabe n'a jamais digéré le processus de Lancaster House ayant conduit le Zimbabwe à l'indépendance, et dont il savait qu'il accoucherait d'un compromis avec la minorité blanche. Il s'y résigna, la rage au cœur, sous l'insistante pression de ses "parrains" africains. », affirma Jean-Pierre Langellier dans Le Monde. 2 Précis et rigoureux comme pas deux, le même ajoute : « Assez vite, il (Mugabe) prend naturellement pour cibles les quelque 6 000 fermiers commerciaux, lointains bénéficiaires d'une spoliation coloniale qui déposséda la majorité noire de ses meilleurs sols. »
Quel est le problème alors ? Mugabe, encore et toujours ? Pas seulement. Car l’histoire impose de reconnaître aussi un petit travers venant du côté des Britanniques et des bailleurs de fonds, mais c’est souvent à minima que ce point sensible est évoqué. On nous dit bien de temps en temps que « le Royaume-Uni rechigne à financer le rachat des terres »,3 mais "rechigner", est-ce bien grave ?
Rares sont ceux qui, comme François Soudan 4 ou Colette Braeckman 5 soulignent le refus des Britanniques d’honorer leurs engagements pris à la signature de ces accords. « Mais, en dépit des engagements pris à Lancaster House, tant le gouvernement de Mme Margaret Thatcher que celui de M. Ronald Reagan refusèrent d’alimenter le fonds de compensation, arguant que le régime, de manière non transparente, distribuait les terres à ses amis politiques et non aux agriculteurs noirs les plus qualifiés. », écrivit C. Braeckman.
Alors, problème or not problème, ces accords de Lancaster House ? Entrons dans le détail.

Le 12 décembre 1979, Ian Smith, sous la pression de la guérilla qui ne baisse pas les bras, cède et accepte que Londres nomme à nouveau un gouverneur général pour sa colonie de Rhodésie du Sud. Des négociations s’entament alors sous l’égide du Premier ministre britannique, Margaret Thatcher, et y prennent part cette fois la Zanu de Mugabe et la Zapu de Nkomo.
Margaret Thatcher, ce n’est sûrement pas par compassion pour les Africains qu’elle a poussé Ian Smith à la négociation. C’est une "dure", sans état d’âmes, qui a amplement mérité son surnom de "dame de fer". Nommée Premier ministre après la victoire du parti conservateur aux législatives de 1979, deux ans plus tard, en 1981, elle laissera mourir dix indépendantistes irlandais grévistes de la faim, membres de l’Irish Republican Army (IRA). Parmi eux, Bobby Sands, 27 ans, mort dans sa cellule de Long Kesh en Irlande du Nord, après 66 jours de jeûne pour obtenir seulement le statut de prisonnier politique. Autant dire que pitié et humanisme sont aux antipodes du tempérament de Margaret Thatcher. Mais on est en 1979 et l’Angleterre reste la dernière puissance occidentale à traîner un boulet colonial qui a pour nom Rhodésie.
Ouverte le 10 septembre, la conférence "constitutionnelle" de Lancaster s’achèvera le 15 décembre, après 47 séances plénières. Ces négociations aboutissent aux accords dits de "Lancaster House" signés le 21 décembre 1979, accords qui prévoient un régime parlementaire mais avec la garantie pour les Blancs de conserver encore pendant au moins 7 ans, 20 sièges de députés sur 100, et, une disposition majeure, l’interdiction pendant dix ans de la nationalisation forcée des terres appartenant aux colons blancs. Londres protège déjà, ou toujours, ses descendants …
Les Accords de Lancaster House stipulent toutefois que la redistribution des terres pourra se faire mais avec une indemnisation, sous l’égide de la Grande-Bretagne. Et quand on dit "sous l’égide", cela voulait dire avec l’appui financier de la Grande-Bretagne.
À l’époque, 15,5 millions d’hectares de terres agricoles commerciales du Zimbabwe étaient exploités par près de 6 000 fermiers blancs. Cette question de l’indemnisation par la Grande-Bretagne sera la cause majeure de la discorde future avec Londres. Les Accords de Lancaster House reconnaissent qu’il y a bien un "problème de la terre" mais en repoussent le règlement à dix ans, et surtout n’ébauchent pas noir sur blanc les modalités de la résolution de ce problème. Ces accords stipulent seulement que les terres pourront être acquises par les nouvelles autorités mais à un prix "adéquat", en devises, et dans des conditions fixées par la loi. C’est la première constitution du Zimbabwe indépendant, adoptée en 1980, qui en fixe les termes dans son chapitre V traitant de la "privation de la propriété". Voici le passage fixant les modalités pour la récupération des terres par les Africains, tel qu’écrit dans cette constitution : « Quand la propriété sera requise dans un de ces buts, son acquisition sera légale à la condition, définie par la loi, qu’une compensation adéquate soit versée rapidement, et qu’en cas de contestation de la compensation, une instruction en justice soit obtenue. Une personne dont la propriété est acquise de la sorte se verra garantie le droit d’accéder à la Haute Court afin que soit déterminé le montant de la compensation. » 6
Rien de précis, ni sur le montant des indemnités envisagées, ni sur qui paiera. L’engagement moral de Londres à aider les futures autorités zimbabwéennes à financer le rachat de ces terres spoliées est verbal et a été pris par le gouvernement conservateur de Margaret Thatcher. Tout cela prendra toute son importance quand le socialiste Tony Blair arrivera au pouvoir.
En clair, on ne règle rien du problème fondamental du Zimbabwe. Qui a volé qui ? Qui a spolié qui ? On laisse en l’état un pays miné par une injustice économique et sociale flagrante. Aucune décolonisation dans le monde n’a procédé ainsi. Aurait-on pu, ne serait-ce qu’imaginer, que, dans les Accords d’Evian qui ont scellé la fin de la guerre d’Algérie en mars 1962, fut inscrit que les colons pieds-noirs conservent leurs propriétés et leurs domaines agricoles pendant dix ans, et que, cas extrême, si le nouveau pouvoir algérien voulait les leur reprendre, il dût les payer au prix fort ? La réponse est dans la question et dans les livres d’histoire.
Quant à la question de la responsabilité historique de la Grande-Bretagne vis-à-vis de tout ce qui est arrivé en Rhodésie, en signant ces Accords de Lancaster par la main de son ministre des Affaires étrangères et du Commonwealth, Lord Carrington, c’est bien à un processus de décolonisation qu’a souscrit l’Angleterre. Avant que ne s’ouvre la conférence de Lancaster, Londres avait même tenu à reprendre juridiquement le contrôle de son ancienne colonie et y nomma un nouveau gouverneur dès l’ouverture des négociations de Lancaster House, le 12 décembre 1979. En reprenant pied à Salisbury, le gouverneur britannique, Lord Soames, nommé "gouverneur général de la colonie de Rhodésie du Sud", mettait fin la Rhodésie de Ian Smith et faisait renaître de ses cendres la colonie britannique de Rhodésie, et du même coup toute la responsabilité y afférente pour Londres.
Si d’aucuns comparent encore la gestion du problème de la terre en Afrique du Sud et au Zimbabwe, il leur faudra noter qu’en Afrique du Sud, il n’y a pas eu de processus de décolonisation. La transition politique en Afrique du Sud s’est faite par un accord interne entre l’ancien pouvoir blanc et les mouvements anti-apartheid sud-africains. Il eut été difficile de réclamer "justice" aux Britanniques puisque l’Afrique du Sud n’était plus une colonie britannique mais une République "indépendante" depuis 1961. Indépendante et en dehors du Commonwealth.
En 1979, quand Ian Smith abandonne son rêve d’une Rhodésie éternellement indépendante, le premier acte du Royaume-Uni, c’est de réaffirmer son autorité, son pouvoir avec tous ses attributs, sur sa colonie perdue quinze ans plus tôt. Par cet acte, Londres récupère aussi presque un siècle d’histoire, presque un siècle d’histoire politique mais aussi un siècle d’histoire économique. Et un siècle d’exclusion des Noirs de la terre de leurs ancêtres.
Lancaster, c’est une clef de voûte, une clef de voûte qui stabilise l’édifice zimbabwéen en 1980 mais qui le bloque aussi et le prive de toute évolution. On fige côte à côte deux populations qui se sont combattues à mort, on fige d’un côté la richesse et de l’autre la pauvreté. Sans compensation. Avec un mot d’ordre : "pas touche", sauf en payant le prix fort. Un prix fort que les anciens combattants estiment avoir déjà lourdement payé en s’étant battu, en ayant pris les armes, en ayant fui en exil, en ayant perdu des enfants, des parents, des proches. Et l’accord de Lancaster leur demande en plus, s’ils veulent récupérer leurs terres, de mettre la main à la poche.
Dans la plupart des grands conflits, le vainqueur se rembourse sur le perdant. L’Allemagne a lourdement payé après la seconde guerre mondiale, l’Irak n’en aura sans doute pas fini avant longtemps d’être siphonné par les Américains, mais au Zimbabwe, c’est l’inverse. Le "vainqueur" devra passer à la caisse s’il veut recouvrer ses droits. La responsabilité britannique est entière au regard de l’histoire et Londres s’en lavera éternellement les mains.

Le monde entier a crié au scandale quand Mugabe a "accéléré" la réforme agraire en décidant l’expropriation forcée des fermiers blancs sans compensation financière. Médias et monde politique n’ont eu de cesse de rappeler que tous les malheurs du Zimbabwe découlaient de la "réforme agraire précipitée" qui aurait démarré en l’an 2000. Pas un article, pas un commentaire, pas une "fiche technique" sur le pays qui ne parlent de cette réforme agraire soi-disant "lancée en 2000".
C’est hélas faux, absolument faux, voire insidieux. La réforme agraire n’a pas commencé en l’an 2000, mais dès 1992. Et si elle a échoué à ses débuts, c’est par faute de financements, le Zimbabwe étant déjà à genoux économiquement, déstructuré par les mesures imposées dans le cadre d’un plan d’ajustement structurel, et surtout, parce que, à aucun moment, les partenaires économiques du Zimbabwe et les institutions internationales comme la Banque mondiale n’ont voulu contribuer au financement de cette réforme, c’est-à-dire verser des fonds au gouvernement zimbabwéen pour qu’il puisse racheter les terres et les exploitations agricoles aux fermiers commerciaux blancs et qu’il puisse y installer les agriculteurs noirs dans de bonnes conditions, avec tout le matériel et les intrants nécessaires pour que la production ne chute pas. Tous ces refus, toutes ces réticences, toutes les déclarations hypocrites la main sur le cœur des bailleurs internationaux seront exposés dans les chapitres suivants, mais si l’on aborde dès à présent cette question, c’est parce que ce sont ces Accords de Lancaster House, mal ficelés, essentiellement axés sur la question politique, offrant des garanties surtout aux Blancs, et un hypothétique espoir aux Africains de récupérer leurs biens, qui sont la cause profonde du marasme d’aujourd’hui. Oui, Mugabe fut violent, oui les expropriations des fermiers ont été brutales, meurtrières, mais à qui la faute ? "Torts partagés", cela a-t-il un sens ?
Clef de voûte mortelle parce que ces accords de Lancaster House, non seulement n’ont rien prévu de concret pour réparer un pillage vieux de près d’un siècle, entièrement voulu et acquiescé par les divers gouvernements britanniques successifs, mais qu’en plus, le seul droit à compensation qu’ils édictèrent ne fut envisagé que pour les pilleurs et pas pour les victimes. C’est un volet que l’on oublie un peu vite dans les médias. Lancaster, c’est dédommagement pour les fermiers Blancs et rien, absolument rien pour les Noirs.
S’il semble que pour tous la réforme agraire menée par Mugabe n’a commencé qu’en l’an 2000, c’est bien parce ce fut cette année-là que le premier fermier Blanc, David Stevens, fut tué au mois d’avril. À partir de ce jour, la réforme fut vouée aux gémonies, alors que le processus de récupération des terres avait commencé bien avant, mais dans d’autres conditions. Même l’Agence France-Presse, que l’on ne peut guère suspecter d’imprécision, cafouille un peu sur le clavier en frappant ses dépêches. Début mars 2002, l’AFP écrit : « Au pouvoir depuis 22 ans, M. Mugabe avait décidé début 2000 de lancer une "réforme agraire accélérée" après deux décennies d’inaction sur le dossier foncier, marqué par d’énormes inégalités entre Blancs et Noirs hérités de la ségrégation en vigueur pendant l’ère coloniale britannique. » Dans cette dépêche, la "réforme agraire accélérée" a donc commencé début 2000.
Quinze jours plus tard, dans une chronologie sur les vingt-deux ans de pouvoir de Robert Mugabe, l’AFP écrit cette fois : « 19 mars 1992 : Lancement d’une réforme agraire qui prévoit la nationalisation de plus de la moitié des terres appartenant aux Blancs. »
Qu’a-t-il bien pu se passer dans ce grand tour noir de huit années entre ce 19 mars 1992 et février 2000 ? Qui cela intéresse-t-il ? Personne. Ce sont pourtant ces huit années qui expliqueront la violence de l’an 2000, les occupations en force et les morts. Mais on est en 2000, une opposition au régime de Mugabe a vu le jour à la grande satisfaction de la communauté internationale, alors plus question de s’embarrasser des détails, plus question de chercher à savoir qui est responsable de quoi. Le coupable est là : Mugabe. Et la réforme agraire "accélérée" devient même un argument "politique", avec un raisonnement tout simple : Mugabe est en difficulté politique, le pays est en crise économique, alors, s’il lance les vétérans à la reconquête des terres qui appartiennent aux Blancs, c’est pour faire diversion.
Un an après la mort du premier fermier blanc, l’AFP donne la parole à un "politologue" zimbabwéen, Masipula Sithole, opposant notoire et de longue date au régime. Et que dit-il ? « La légitimité et la nécessité d’une réforme agraire au Zimbabwe ne sont pas contestables. Ce qui est désastreux c’est de l’avoir mené dans la hâte, dans la violence et sans aucune vision économique globale, avec pour seul objectif le maintien au pouvoir d’une élite corrompue. » 7 Et c’est cette version qui a toujours prévalu. Oubliés très rapidement le début de la réforme en 1992, son rejet immédiat par les bailleurs de fonds internationaux, oubliée d’un coup la responsabilité britannique dans ce problème de la terre, avec pour seul argument qui sera rabâché à longueur d’articles de presse et autres analyses : la réforme fut désastreuse parce qu’elle fut "précipitée". Lancaster House ? Qui en parle encore ?
Londres, appuyée par l’Union européenne, tirera argument des violences de l’année 2000 pour refuser de participer au financement de cette réforme. En novembre 2002, à l’occasion d’un sommet entre l’Union européenne (UE) et la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) qui se tient à Maputo, le ministre zimbabwéen des Affaires étrangères, Stan Mudenge, déclare que son pays est prêt à accepter que l’ancienne puissance coloniale britannique paie des compensations "directement" aux fermiers blancs expropriés. Réponse de l’Union européenne par la voix de Berterl Haarder, ministre danois des Affaires européennes, dont le pays assurait à l’époque la présidence tournante de l’UE : « C’est inacceptable, ces réformes ont été menées sans un respect minimum pour l’État de droit. » Voilà l’argument massue : « sans un respect minimum pour l’État de droit. » 8
Le minimum du droit avait-il été respecté quand les colons blancs se sont approprié la quasi totalité des terres du Zimbabwe, quand diverses lois ont avalisé, encadré, formalisé et renforcé cet état de fait au détriment de la population africaine pendant près d’un siècle, et toujours avec l’aval du Royaume-Uni ? Aux oubliettes de l’histoire, aux oubliettes le passé colonial, aux oubliettes les violations de l’état de droit pendant près d’un siècle !
Toute la politique du monde occidental vis-à-vis du Zimbabwe à partir de l’an 2000 sera régie par un principe très simple : la mort de fermiers blancs est in-ac-cep-ta-ble. Fermez le ban. Des compensations ? Vous n’y pensez pas.
Un an plus tard, en 2003, la Grande-Bretagne est plus franche et exprime clairement que l’enjeu du bras de fer avec le Zimbabwe est "politique" et qu’il s’agit de faire tomber le régime de Mugabe.
C’est Chris Mullin, ministre britannique chargé de l’Afrique, qui déclare franco : « Une fois qu’il y aura un gouvernement démocratique au Zimbabwe, qui travaillera dans l’intérêt de son propre peuple, nous serons prêts à soutenir les efforts de la communauté internationale pour reconstruire le pays. » 9 Et la réforme agraire ? Chris Mullin n’a peur de rien : « Nous reconnaissons et nous avons dit clairement que l’héritage colonial des terres était à la fois injuste et invivable », mais il ajoute aussitôt : « Nous soutenons totalement la réforme agraire, mais seulement si celle-ci est faite de manière transparente, durable et qui servira les intérêts des pauvres. » Fermez le ban à nouveau, car si c’est dans « l’intérêt des pauvres » que Londres ne sort pas un penny de sa poche, alors …

Londres ne met d’ailleurs pas facilement la main au portefeuille quand il s’agit de réparer les cicatrices causées par la colonisation et le Zimbabwe n’est pas le seul à en faire les frais. À la même époque en 2003, un juge londonien s’oppose à « la poursuite de procédures ou contentieux sans espoir de succès », qui conduisent au « gaspillage d’argent public et de ressources de l’appareil judiciaire. » 10
Qui donc peut bien vouloir réclamer justice à la Grande-Bretagne et lui demander des compensations pour avoir été dépossédés de ses terres ancestrales ? Des Zimbabwéens ? Non. Ça se passe du côté de l’Île Maurice, et ce sont les 5 000 descendants des habitants de l’archipel de Chagos, situé dans l’Océan Indien, expulsés trente ans plus tôt, entre 1965 et 1973 par la Grande-Bretagne afin d’installer sur l’île de Diego Garcia une base militaire américaine, qui réclament justice.
Ce brave juge britannique a conclu que les Chagossiens qui vivaient après leur expulsion dans l’île Maurice ou aux Seychelles ne pouvaient ni réclamer une compensation ou une restitution de leurs terres, ni chercher à retourner dans l’archipel des 65 îles de Chagos. « Il apparaît, en l’absence de preuves convaincantes du contraire, que certains plaignants Chagossiens pourraient montrer qu’ils ont été traités de manière indigne par des gouvernements successifs britanniques », concède le juge qui ajoute même dans ses attendus que « la plupart n’ont rien obtenu pendant des années, à part la séparation brutale de leurs maisons, leurs biens et leur mode de vie, et un terrible voyage dans la privation et la difficulté ». Tant pis pour les Chagossiens. Les compensations attendront.
La Rhodésie blanche coloniale et britannique se voulait le bastion de la défense des valeurs chrétiennes et occidentales. Même credo pour l’archipel de Chagos. Le juge note que « les Chagossiens ont payé personnellement le prix pour la mise en place de la base de Diego Garcia, qui était considérée comme nécessaire par les gouvernements britannique et américain pour défendre l’Occident et ses valeurs. » Rien à redire : il faut vraiment être chiche, gagne-petit et même franchement mesquin pour vouloir des compensations quand sont en jeu la défense de l’Occident et ses valeurs.
L’archipel de Chagos est un territoire d’outre-mer britannique depuis 1965 et la Grande-Bretagne loue depuis 1966 aux États-Unis l’île de Diego Garcia qui en ont fait une base militaire stratégique, surtout depuis les conflits en Afghanistan et en Irak. L’Ile Maurice considère que l’archipel fait partie intégrante de son territoire et la Grande-Bretagne a pris l’engagement de le lui restituer « lorsqu’il ne sera plus utile pour la défense des pays occidentaux. » Au train où vont les choses en Afghanistan et en Irak, les Chagossiens ne sont sûrement pas prêts de revoir un jour Diego Garcia. Hors sujet ? Pas vraiment. Toujours un argument, toujours un prétexte, et toujours un principe : la raison du plus fort … avec des arguments massue. Au Zimbabwe, l’intérêt des pauvres, à Diego Garcia, l’intérêt supérieur de l’Occident.
À nouveau, l’Afrique du Sud interpelle sur cette question de la terre. On compare, on compare, et comme toujours, le contre-exemple est trouvé chez le voisin sud-africain. Croire ou vouloir faire croire que la question de la récupération des terres par la population noire en Afrique du Sud a été mille fois mieux gérée qu’au Zimbabwe est pour le moins malhonnête. Si le problème ne s’est pas encore posé en Afrique du Sud de manière aussi criarde qu’au Zimbabwe, c’est tout simplement parce qu’il a été repoussé.
Quand il arriva au pouvoir, le président Mandela avait fixé comme objectif de faire récupérer par les Sud-Africains noirs 30 % des terres encore possédées par les Blancs à l’horizon 2014. Las, en 2008, seulement 4 % des terres, environ 4 millions d’hectares, avaient été redistribuées depuis l’arrivée au pouvoir de l’ANC de Mandela en 1994, ce qui fit dire en septembre 2008 au futur président sud-africain, Jacob Zuma, que « les changements dans la possession des terres n’ont pas modifié les relations sociales et n’ont pas permis de combattre la pauvreté rurale ni de favoriser le développement rural. » Et Jacob Zuma d’ajouter : « Nous devons donner le pouvoir aux pauvres, grâce à la réforme agraire. » 11
En Afrique du Sud, 90 % des terres appartiennent encore à la minorité blanche. Les Sud-Africains s’en satisfont-ils ?
C’est la chaîne de télévision France 2 qui nous donne la réponse. Après l’élection de Barack Obama à la présidence des États-Unis, la chaîne de télévision publique française découvre ou redécouvre que les Noirs ont parfois des problèmes dans notre vaste monde. Alors l’émission "Complément d’enquête" lance ses reporters aux quatre coins de la planète histoire de s’enquérir des petits soucis des gens colorés et une équipe atterrit forcément en Afrique du Sud. 12 Un excellent reportage. En cinq minutes, on comprend vite que la question de la terre en Afrique du Sud reste une bombe à retardement qui n’a pas été désamorcée.
D’abord la parole aux Noirs : il est jeune, la trentaine, ingénieur dans une société de télécommunication, gagne 2 500 euros par mois et avec le salaire de son épouse employée de banque, le ménage plafonne à 3 000 euros par mois. Le couple habite dans une résidence pour classe aisée "Les Jardins de Miami", à deux pas de Soweto. Pas le profil d’un ancien combattant zimbabwéen, pas de couteau entre les dents. « Alors, heureux, monsieur Gugulethu Xabu ? », s’enquiert en substance la journaliste de France 2. Pas tout à fait encore, répond le papa modèle, son dernier-né dans les bras. Et il assène : « On a beaucoup de bonnes terres en Afrique du Sud mais la plus grande partie de ces terres est toujours entre les mains des Blancs. Nous devons récupérer une partie de nos terres car aujourd’hui les Noirs n’ont pas la possibilité de cultiver les terres fertiles. » Étonnant de voir ce jeune Sud-Africain vivant dans l’aisance matérielle, ce "père moderne" comme il est dit dans le reportage, déclarer calmement qu’une répartition plus juste de la terre reste un problème essentiel à ses yeux.
Et l’équipe de France 2 s’en va les voir ces Blancs sud-africains, propriétaires terriens. Dans la province du Limpopo, frontalière justement avec le Zimbabwe. Comment vivent-ils, que pensent-ils de la réforme agraire, et surtout, que pensent-ils des Noirs ? Ça vaut le détour. Il y a Bernadette, une brave fermière d’origine belge qui sort de sa voiture un pistolet en main. « On ne sait jamais », on se protège, car « quand ils arrivent, c’est en bande », explique-t-elle. « Ils », on l’a compris, ce sont les Noirs. Et le reportage déroule les statistiques : 1 600 fermiers blancs assassinés depuis la fin de l’apartheid. Et c’est Charles qui prend la parole, horticulteur, blanc lui aussi, attaqué trois fois en cinq ans. Son explication : « Ils veulent que les Blancs partent. Ils veulent nous éliminer de ce pays. » Un peu limite, alors il se lâche et exprime le fond de sa pensée : « Ils sont jaloux. Ils se demandent pourquoi les Blancs ont de belles maisons ? Pourquoi ont-ils de belles voitures ? Ils ne peuvent pas comprendre par eux-mêmes quelle est la différence entre … heu …non, je devrais pas le dire devant la caméra… ». Un petit coup de pouce de la journaliste et Charles se lâche franchement : « Oui, la différence entre Noirs et Blancs. Pourquoi Dieu m’a-t-il donné une peau blanche et à eux une peau noire ? … Pourquoi Dieu a-t-il plus développé mon cerveau, si je puis dire … un peu plus que celui des Noirs ? En tout cas, ces questions-là, je me les pose. » C’est une très bonne chose, monsieur Charles, que de se poser des questions.
Mais c’est Bernadette qui met le doigt sur le fond du problème. Elle résume ce que beaucoup pensent à propos du Zimbabwe sans oser le dire : « Si les fermiers commerciaux, si les Blancs s’en vont, il n’y aura plus de nourriture pour les Noirs. » Délicate et précise, Bernadette ajoute : « J’en connais quelques fermiers noirs qui se débrouillent, mais c’est pas eux qui vont pouvoir, comme disait Gerald, nourrir les 40, 45 millions qui restent. Ils n’y arriveront jamais. Impossible. » Attention, ce n’est pas du d’Orcival 1966, c’est du Sud-Africain blanc 2008.
La famine, et son corollaire, le Noir "incapable" de cultiver. Le journaliste Stephen Smith développe aussi cette idée dans son livre "Négrologie" quand il aborde le cas du Zimbabwe. 13 À coups d’axiome, de syllogisme, la démonstration aboutit à la même conclusion que celle de Bernadette mais Smith, plus fin, se garde bien de l’écrire noir sur blanc et il laisse au lecteur le soin de tirer lui-même la conclusion qui s’impose. Et pourtant ! D’abord, cette vérité première : « n’ayant inventé ni la roue, ni la poulie, ni la charrue, [...] l’Afrique reste à ce jour très en retard – de deux millénaires par rapport à la Chine – dans la maîtrise de l’eau et, donc, des cultures irriguées, l’aménagement hydraulique de ses bassins fluviaux étant toujours l’exception plutôt que la règle. »
Deuxième axiome, quelques statistiques de la FAO : « En 1980 l’Afrique importait 11 millions de tonnes, et, en 1995, 45 millions. » Et un bel exemple "concret" pour conclure : « Depuis février 2000, au Zimbabwe, le président Robert Mugabe affame la moitié de son peuple – 5,5 des 11,3 millions d’habitants – en s’obstinant à imposer une réforme agraire "accélérée" consistant à confisquer le quart des terres, près de 15 millions d’hectares, exploité par des fermiers blancs. »
N’ayant donc inventé ni la roue, ni la poulie, ni même l’agent orange – Smith l’a oublié ce merveilleux désherbant – pas la peine de s’étonner qu’en « confisquant » les terres exploitées par les Blancs, on crie famine au Zimbabwe.
Mais il y a ce terrible "non-dit" dans l’exemple du Zimbabwe mis en exergue par Stephen Smith pour souligner les échecs agricoles en Afrique. Il passe directement de la réforme agraire au peuple affamé. Ne serait-ce pas cette incapacité des Noirs à cultiver qui aurait été oubliée, tout juste évoquée plus avant par le judicieux rappel de l’ignorance de la roue et de la charrue ? Il y a toujours deux ou trois façons de voir le monde, deux ou trois façons de l’analyser, celle de d’Orcival, celle de Stephen Smith, celle de Bernadette …

En 2002, le président sud-africain Thabo Mbeki voulait tordre le coup à ces présupposés, tout en reconnaissant qu’il aurait bien du travail pour y parvenir : « Nous allons devoir propager l’idée qu’un pouvoir économique accru pour les Noirs n’est pas synonyme d’une économie moins performante », déclarait-il lors d’assises de l’ANC devant définir les futures orientations économiques de son pays.
L’Afrique du Sud dispose bien d’un programme de redistribution compensée financièrement par un Fonds d’accession à la propriété, alimenté par des organisations internationales comme l’Union européenne. De temps à autre, des groupements villageois reprennent ainsi possession de terres dont ils avaient été dépossédés sous l’apartheid ou bien avant, lors de la colonisation. La limite temporelle à ce programme de récupération de terres spoliées a été fixée à l’année 1913. Mais comme cela traîne, régulièrement l’Afrique du Sud est secouée par des attaques de fermes que les autorités sud-africaines mettent le plus souvent sur le compte de la simple criminalité.
En 2000, quand les anciens combattants zimbabwéens ont commencé leurs occupations des fermes, le syndicat sud-africain Agri SA, qui représente 40 000 gros exploitants blancs et plus de 60 000 exploitants noirs, estimait qu’un tel scénario était improbable en Afrique du Sud. Kevin Wakeford, le président de la Chambre sud-africaine de Commerce, la SACOB, déclara à l’époque que la SACOB encourageait « l’accession à la propriété de fermiers noirs auxquels ce droit était dénié sous le système précédent mais tant que cela ne prostitue ou ne corrompt pas le principe du marché. » 14 Pas sûr que les Sud-Africains pauvres – et ils le sont toujours en majorité – restent encore très longtemps soucieux de ne pas « prostituer » ni de « corrompre le principe du marché ».
Le principe du marché, ça ne veut rien dire d’autre que « payez le prix fort pour récupérer ce qu’on vous a volé des années plus tôt. » « La propriété, c’est le vol », disait l’anarchiste Proudhon. Grosse erreur. « La récupération du vol, c’est le vol » et « le rachat du vol, c’est le principe du marché. » Du moins pour l’Afrique du Sud et pour le Zimbabwe.
En attendant, les attaques de fermes appartenant aux Blancs en Afrique du Sud sont monnaie courante : autour de mille par an, avec une centaine de tués chaque année. Les autorités ont même fait plancher sur cette question une Commission d’enquête gouvernementale qui a conclu que « malgré des allégations sur une motivation politique des attaques de fermes, 90 % d’entre elles sont de purs actes criminels », bien que cette Commission ait par ailleurs souligné l’apparition d’occupations "sauvages" de terres agricoles, notamment dans le KwaZulu-Natal, et ce, de manière organisée et parfois avec le soutien de chefs coutumiers. Criminelles ou économiques, ces attaques existent bel et bien et le problème reste entier. Comparaison pour comparaison, voici ce qu’en pensait en 2002 Motsoko Pheko, le vice-président d’un parti politique sud-africain, le Congrès panafricain : « Le jour où cette bombe explosera, la situation zimbabwéenne ressemblera à un pique-nique » en comparaison. 15 "Pique-nique" ou pas "pique-nique", le président Thabo Mbeki relançait lui aussi le débat en 2002 lors d’un congrès de l’ANC en déclarant : « Nous devons admettre (...) que nous avons encore un long chemin à faire avant de réaliser notre objectif d’une société non-raciale. Le gros de notre économie, y compris la terre, reste majoritairement la propriété de Blancs. La richesse, les revenus, les opportunités et les qualifications continuent d’être répartis selon des critères raciaux. »
La question et la résolution du problème sont sans cesse repoussées en Afrique du Sud. L’Irin, une agence d’information de l’ONU, soulignait que « dans son rapport annuel 2006/2007, le Département sud-africain des affaires foncières a noté qu’il devrait relever "un gigantesque défi" s’il devait atteindre son objectif de 2014. » 16
Et dans ce pays, le problème n’est pas qu’agricole. Des squatters, qui en ont assez d’être entassés dans les townships, occupent parfois des terres cultivables, uniquement pour y vivre, arguant qu’il est écrit dans la constitution de 1996 que « toute personne a le droit d’avoir accès à un logement adéquat ». Ces occupations de terrains forcées façon sud-africaine ont même une terminologie officielle, on les appelle les "informal settlement", les "installations non-officielles".
Enfin, dernière variété des petits soucis qui guettent l’Afrique du Sud, celui des expulsions des travailleurs agricoles. En 2007 toujours, une ONG de défense du droit à la terre, l’association Nkuzi, révélait que près de 950 000 travailleurs agricoles avaient été expulsés des fermes commerciales entre 1994 et 2004, soit 200 000 de plus qu’au cours de la décennie précédant la fin de l’apartheid. Pour se justifier, les exploitants-propriétaires invoquaient la sécheresse, la concurrence internationale, la déréglementation du secteur et la législation en matière de salaire minimum.
Aussi, le problème de la récupération des terres est-il général dans toute l’Afrique australe. En Namibie, les fermiers blancs, 6 % de la population namibienne, possèdent encore environ 30 millions d’hectares de terres, contre 2 millions d’hectares pour les fermiers noirs. Par intervalles réguliers, des coups de chauffe secouent aussi le monde agricole. En 2002, le président namibien d’alors, Sam Nujoma, lui aussi un "ancien combattant historique" comme Mugabe, évoqua « la population sans-terre de plus en plus impatiente » et dénonça les « fermiers blancs arrogants et les propriétaires terriens absents » qui font obstacle à la réforme agraire. 17
Dans ce pays, la réforme agraire a été lancée en 1991 et est basée sur le principe "vendeur consentant-acheteur consentant". Mais en 2002, le gouvernement, faute d’argent, n’avait acquis que 117 exploitations, à peine plus de 600 000 hectares, pour y réinstaller seulement 30 000 Namibiens alors que 240 000 autres étaient toujours demandeurs. Mugabe n’est pas le seul à avoir le verbe haut. Toujours en 2002, Sam Nujoma ne tourna pas deux fois sa langue dans sa bouche pour répondre à une interview du quotidien allemand Die Welt, très "soucieux" de la question comme peuvent l’être les Britanniques par rapport au Zimbabwe puisque l’Allemagne est l’ancien pays colonisateur de la Namibie et que les fermiers blancs sont d’origine allemande pour la plupart.
« Si vous les Blancs continuez à être aussi arrogants, alors nous vous assènerons certainement un coup. Nous avons les moyens d’en finir avec vous. Ne nous sous-estimez pas ! », lança Sam Nujoma au journaliste qui s’inquiétait de projets de réorientation de la réforme. 18 En Namibie aussi, les autorités sont en butte avec la résistance des fermiers blancs. En mai 2007, le président de l’association des fermiers, Raimar von Hase, rejetait « toute mise en œuvre hâtive » du programme de réforme agraire, avec un argument choc : « Nous ferions une grosse erreur en Namibie si nous cédions nos fermes productives au programme de réinstallation. Des gens mettent leurs espoirs sur une parcelle de terre et pensent que cela fera disparaître la pauvreté, mais personne ne doit s’aventurer dans l’agriculture si on n’est pas passionné par cela. » 19 Ainsi, après l’improbable aptitude du Noir aux techniques agro-pastorales, voici venu son "manque de passion" pour la chose agricole.
Et comme toujours, comme au Zimbabwe, dès que l’on se colle à l’ouvrage, les grands sages distillent quelques conseils assortis de quelques menaces. En 2004, le 2 mars exactement, rien n’ayant bougé depuis l’indépendance acquise en 1990, le gouvernement namibien annonce qu’il va commencer à exproprier des fermiers blancs, en respectant la loi, c’est-à-dire le principe du vendeur-consentant. Dès le 8 mars, tout à fait innocemment, le Danemark, par la voie de son ministre des Affaires étrangères, Per Stig Moeller, met en garde les pays africains contre la mauvaise gouvernance, citant bien sûr le mauvais exemple, le Zimbabwe, mais s’inquiétant aussi « des signes selon lesquels la Namibie est en train de suivre la même voie. » Un peu plus franche que le diplomate, l’Agence France-Presse souligne que « Moeller faisait référence à la déclaration récente du gouvernement namibien d’exproprier prochainement des fermiers blancs de leurs terres. » Réponse à ces menaces à peine déguisées du président namibien, Sam Nujoma, de passage - et ça tombait bien - à Bulawayo au Zimbabwe : « Je tiens à souligner que ceux qui critiquent nos politiques et nos stratégies de réforme agraire veulent perpétuer le néocolonialisme et le sous-développement en Afrique. »
Et comme toujours, comme au Zimbabwe, les Églises, conseillères devant l’éternel, vaguement oublieuses de leur passé de compromission avec les colonisateurs, montent au créneau et appellent à la sagesse. En juillet, le Conseil des églises de Namibie, la bouche en cœur, se dit « sensible au fait que l’exécution des expropriations va forcément entraîner un large éventail de réactions et d’émotions » et « exhorte le gouvernement à faire en sorte que les inconvénients pour ceux qui seront affectés soient aussi minimes que possible. » 20
Au Zimbabwe, c’est le pape qui s’est fait grand spécialiste des questions agricoles. En mai 2003, Jean Paul II s’invita dans le débat en critiquant la réforme agraire en recevant au Vatican les lettres de créances du nouvel ambassadeur du Zimbabwe auprès du Saint-Siège. « C’est une erreur de penser que l’on peut réussir une réforme agraire simplement en expropriant les détenteurs de grandes parcelles de terrain, en divisant celles-ci en unités de production plus petites et en les distribuant à d’autres », glissa ce spécialiste malheureusement sous-utilisé par la FAO, en recevant l’ambassadeur Kelebert Nkomani. 21
« Si une redistribution des terres doit offrir une réponse pratique et sérieuse à des problèmes économiques et sociaux graves dans un pays donné, le processus doit s’étaler dans le temps », ajouta sans rire Jean Paul II, fin connaisseur des questions intemporelles.
Question "temps", l’ambassadeur aurait pu lui rappeler qu’on était en 2003, que l’indépendance du Zimbabwe avait été acquise en 1980 et que cela faisait donc plus de vingt ans que les Blancs continuaient à occuper des terres que leurs ancêtres, voire eux-mêmes, avaient spoliées à la population autochtone. Mais le temps de l’Église n’est pas le même que celui des hommes. Quand il s’agit de prendre son temps, l’Église catholique sait faire. Il aura fallu attendre l’an 2000 pour que Rome par la voix du pape toujours, fasse un timide mea culpa à propos des crimes commis sous l’Inquisition, alors 23 ans après l’indépendance du Zimbabwe, qu’est-ce donc …

Et il n’y a pas qu’au Zimbabwe, en Afrique du Sud ou en Namibie où le problème de la récupération des terres pillées par les colons est un casse-tête non résolu. Au Kenya, la police a violemment réprimé en août 2004 une manifestation des Masaïs qui exigeaient la restitution de près d’un million d’hectares de terre octroyés aux colons britanniques en 1904. Les Masaïs réclament aussi des compensations financières pour des terres qui avaient été distribuées à des fermiers d’autres ethnies après le départ de nombreux colons britanniques au moment de l’indépendance. En avril 2000, après qu’un député eut invité les paysans sans terre du centre du pays et de la vallée du Rift à occuper les exploitations détenues par des firmes étrangères, l’East African Standard rappela dans un éditorial le problème : « L’Afrique ne doit pas fermer les yeux sur les expériences du Zimbabwe. La terre n’a pas été distribuée de manière équitable lors de l’accession à l’indépendance de la plupart des États africains. Pourtant, la terre est le fondement de la lutte pour l’indépendance. » Et le journal d’ajouter : « Ayant contribué au problème de la terre en Afrique, la Grande-Bretagne et les autres anciennes puissances coloniales doivent nous aider à le résoudre. » 22
Si les Accords de Lancaster House ont posé un solide et redoutable couvercle sur la marmite qui renfermait la question de la répartition des terres, ils ont aussi "réglé" à leur manière la question de l’impunité, du racisme, et de la haine, en imposant une amnistie. Conformément à ces accords, le gouverneur britannique Lord Soannes promulgua une première ordonnance d’amnistie en 1979 puis une autre ordonnance d’amnistie générale fut adoptée en 1980. Cette deuxième ordonnance empêchait toute possibilité de suites judiciaires en Grande-Bretagne pour des actes commis en Rhodésie entre le 11 novembre 1965 et le 12 décembre 1979.
Le sociologue belge Luc Huyse, spécialiste des processus de réconciliation, pourra écrire que « dès le départ, cette politique (de réconciliation) a été bâtie sur le sable : elle était presque exclusivement basée sur des impératifs politiques et économiques, affaiblie par la triple culture d’amnésie, d’impunité et de contentement (ou de satisfaction facile) et imposée d’en haut. » 23
Ce point sensible – disons-le tout net, de la violence politique et du racisme – est aussi une question fondamentale qu’il est inopportun de masquer si l’on veut avoir une perception globale de la vie socio-politique du Zimbabwe qui permette de comprendre pourquoi tant de violence depuis les années 2000. Amnistie pour tout le monde, certes et après ?
Par un coup de baguette magique, les Blancs tortionnaires seraient devenus "gentils", "compréhensifs", "non racistes" ? Permettez d’en douter. Pas un geste de repentance, pas un seul mea culpa. Des regrets ? Oui, mais de la belle époque, celle de la Rhodésie blanche. On invente, on force le trait, on caricature, on diabolise ? Il suffit d’allumer son ordinateur et d’aller fouiller un peu sur la toile pour voir que les sites des anciens "Rhodies" pullulent, tous encore ornés du drapeau de la Rhodésie de Ian Smith, le drapeau de la Rhodésie blanche qui louvoie toujours mais au gré d’un vent virtuel.
Et la comparaison s’impose à nouveau avec l’Algérie. Il y a encore des milliers de pieds-noirs qui s’imaginent toujours qu’un jour ou l’autre ils redescendront les rues escarpées de Mostaganem, qui revivent leur passé bien heureux à coup de photos souvenirs. "Leur" Algérie n’est pas morte dans leur tête. Idem pour beaucoup de Blancs Rhodésiens puisque personne ne leur a jamais demandé de juger, voire de renier leur passé. Alors on commémore, on "cérémonise", on organise des brochettes-parties souvenirs, comme au bon vieux temps. Ian Smith est mort depuis 2007 mais il vit toujours, il parle en continu par vidéos interposées sur le net. Les associations des "anciens" pullulent. "Rhodesian Services Association" par-ci, "Air Forces Association of Zimbabwe", par-là. La bien belle "Flame Lily Foundation", basée en Afrique du Sud, le "Rhodesia Christian Group", le "Rhodesians Worldwide Assistance Fund", par ici, la "Zimbabwe A. National Emergency", qui assiste gentiment les anciens Rhodésiens qui ont servi la Couronne dans les forces armées. Ah, les forces armées ! Que de gloire ! Ses "anciens" commémorent à tour de bras, ils ont tant et tant d’exploits à faire revivre, comme l’Opération Miracle, dont le 29e anniversaire a été fêté en grande pompe par le Rhodesian Light Infantry-Regimental Association début octobre 2008, avec cette explication : « Pourquoi l’Opération Miracle fut-elle si unique ? Parce qu’elle symbolise tout le courage et l’audace des hommes et des femmes de Rhodésie. »
Un formidable raid aérien sur les bases de la Zanla au Mozambique, cela mérite bien une petite Garden party. Alors voici le programme :
« Samedi 27 septembre 2008
12h00 : enregistrement des invités, distribution du badge souvenir
14h30 : réunion des membres venus du monde entier
19h30 : soirée dînatoire, suivie par une nuit disco.
Pendant la journée, projection vidéo sur le passé de la Rhodesian Ligth Infantery. Le bar restera ouvert pour ceux qui préféreraient se raconter des histoires de guerre. (Texto).
Dimanche 28 septembre 2008
09h30 : une petite messe dite par le Révérend Clive Larrett, aumônier de la branche au Royaume-Uni.
11h30 : départ pour l’hôtel et lunch »
Puis en "gras" dans le carton d’invitation : « les Couleurs de l’UDI (la Rhodésie indépendante proclamée par Ian Smith) seront levées puis apposées sur un mur derrière la chapelle. »
Et il vous en coûtera seulement 25 livres sterling, plus dix si vous voulez repartir avec le petit "paquet commémoratif" qui contient une belle chope, un T shirt et plein d’autres merveilleux souvenirs. 24
Et tout cela se passe à Hatfield, à une poignée de kilomètres de Londres, en Grande-Bretagne, en 2008. On sent bien les effets positifs de l’amnistie proclamée à la suite des Accords de Lancaster House.
Les mêmes nostalgiques effrénés se démènent sur le net pour réunir des fonds afin d’élever une statue du combattant, qui sera baptisée "The Trooper". Et pourquoi vouloir réaliser un tel monument en 2008 ? C’est expliqué : « Le "Combattant" sera le seul monument représentatif des efforts militaires herculéens de la Rhodésie. Les morts, que ce mémorial commémorera, représenteront le combat de la nation pour son existence et sa dignité contre le communisme prédateur et rampant et contre une dictature mégalomaniaque. Il aura toute sa signification et toute son importance pour la diaspora rhodésienne, et pour le monde libre en général. » Et envoyez les dons à la "Rhodesian Light Infantry Regimental Association", merci d’avance !
Il y a même le site d’un "Gouvernement rhodésien en exil". Si, si, avec deux belles photographies en Une : Cecil Rhodes à gauche, Ian Smith à droite. Et au milieu deux emblèmes : celui de la BSAC, la compagnie privée de Rhodes, et celui de la Rhodésie de Smith. 25 Un site ouvertement raciste avec des pages d’humour pour le moins ignobles. Et du pur délire quand on ouvre la page "gouvernement". Ces doux dingues ont même une liste d’ambassadeurs, de consuls, de "Commandants en chef" de divers corps d’armée, un chef de la police pour Salisbury – on ne rigole pas – et un commandant du Centre d’entraînement des Selous Scouts. Heureusement qu’il est précisé que ce centre est « en exil ».
On ne rêve pas. La Rhodésie blanche et raciste bouge toujours, elle n’est pas morte, Lancaster House ne l’a pas tuée, il l’a tout juste mise à l’ombre, tout juste recouverte d’un voile pudique. Et cela a toute son importance vingt ans plus tard. Les Blancs rhodésiens ont-ils changé de mentalité ? Pas sûr à voir, à lire et à en entendre certains. Quand Mugabe les verra revenir sur le devant de la scène, c’est bien la "guerre" inachevée qui reprendra, et peu importe la violence, peu importent les morts, Mugabe en a vu d’autres.
Bien sûr que le principal parti d’opposition, le MDC, compte une majorité de militants zimbabwéens africains, et en premier lieu, son leader Morgan Tsvangirai. Mais la mixité raciale des militants et dirigeants du MDC existe bel et bien. Scabreux comme raisonnement ? Les Blancs rhodésiens seraient donc coupables à vie et condamnés à faire pénitence à tout jamais de leur passé ? Bien évidemment non, mais ont-ils joué le jeu pendant les vingt premières années du régime Mugabe ? Pas le moins du monde. Ont-ils – ne serait-ce que tenté – tenté d’aider à corriger les inégalités socio-économiques héritées de leur régime rhodésien ? Pas le moins du monde. Et Mugabe les voit revenir en "donneurs de leçons", démocrates accomplis, contester son pouvoir la bouche en cœur, au nom de la justice, des droits de l’homme, du progrès social. Il ne faut pas s’étonner qu’il sorte la kalachnikov quand, à la création du MDC en 1999, il y a dans la direction de ce parti un panel de Blancs dont le passé était lourd, et même très lourd, pour certains d’entre eux, comme nous le verrons ci-après.
Ainsi l’année 1979 s’achève par la signature des Accords de Lancaster House, sous l’égide du Royaume-Uni, avec à la barre le Premier ministre conservateur Margaret Thatcher. Sur le plan politique, ces Accords accordent le droit de vote aux Africains, prévoient la tenue d’élections législatives, et une amnistie générale sera promulguée. Sur le plan économique, cette conférence de Lancaster prépare la future constitution du pays dans laquelle il sera écrit que les terres appartenant aux fermiers blancs pourront être récupérées par l’État zimbabwéen, à condition qu’il les acquiert au prix du marché et paie en devises.
Ont signé, pour le Royaume-Uni, Lord Carrington, la délégation de la Zapu de Robert Mugabe, celle de la Zanu de Joshua Nkomo, celle de l’ANC du révérend Muzorewa.
La loi martiale en vigueur fut levée le 21 mars 1980 et l’amnistie proclamée pour tous les crimes de sang commis avant le 1er mars 1980. Et pour bien purger le passé, une autre amnistie est proclamée pour tous les actes commis en Rhodésie entre le 11 novembre 1965, date de la déclaration d’indépendance de Ian Smith, et le 12 décembre 1979.

1/ Christophe Champin : "Sur fond d'injuste répartition des terres ; Combat douteux au Zimbabwe" ; Le Monde diplomatique - Mai 2000
2/ Jean-Pierre Langellier : "Mugabe, le diplômé en violence" ; Le Monde du 09.03.02
3/ Christophe Boisbouvier : "Le cas Mugabe" ; Jeune Afrique -10 avril 2005
4/ F. Soudan : "Mugabe, héros ou tyran ? " ; Jeune Afrique, 2 décembre 2007
5/ C. Braeckman : "Bataille pour la terre au Zimbabwe" ; Le Soir (Bruxelles) - Mai 2002
6/ "Report of the Constitutional Conference - Lancaster House London
Septembre - Decembre 1979"
Présented to Parliament by the Secretary of State for Foreign and Commonwealth Affairs by Command of Her Majesty - January 1980
7/ AFP : "Au nom de la terre, le Zimbabwe a sombré dans une crise sans précédent", Harare, 4 mars 2002
8/ AFP : "Indemnisation des fermiers blancs : l'UE rejette la demande du Zimbabwe", Maputo, 8 novembre 2002
9/ AFP : "La GB aidera à la reconstruction d'un Zimbabwe s'il a un nouveau gouvernement", Le Cap, 3 novembre 2003
10/ AFP : "Des expulsés de l'archipel de Chagos (Océan Indien) déboutés par un tribunal", Londres, 9 octobre 2003
11/ AFP : "La réforme agraire sans effet sur la pauvreté (Zuma)", Johannesburg, 7 september 2008
12/ Emilie Lançon et Frédéric Capron : "Noirs, la révolution Obama ; "Afrique du Sud, la revanche des Noirs" - France 2 Complément d'enquête ;17 novembre 2008
13/ Stephen Smith : "Négrologie, pourquoi l'Afrique meurt" ; Ed. Calmann-Levy - Avril 2004
14/ AFP : "Occupations de fermes: un scénario peu probable en Afrique du Sud", Johannesburg, 14 avril 2000
15/ AFP : "L'Afrique du Sud "assise sur une bombe agraire plus grosse que le Zimbabwe (PAC)", Johannesburg, 14 janvier 2002
16/ Irin : "Afrique du Sud: la redistribution des terres sur le devant de la scène", 8 novembre 2007
17/ AFP : "Les fermiers namibiens ne craignent pas un scénario zimbabwéen, pour l'instant", Windhoek, 27 septembre 2002
18/ AFP : "Le président namibien Sam Nujoma menace d'"en finir" avec "les Blancs", Berlin, 2 décembre 2002
19/ Panapress : "La Namibie raille les fermiers blancs mécontents des réformes", 17 mai 2007. Sur le site "griooo.com"
20/ AFP : "Namibie ; Réforme agraire: les églises appellent le pouvoir à la prudence", Windhoek, 28 juillet 2004
21/ AFP : "Le pape critique la réforme agraire du président Mugabe", Cité du Vatican, 15 mai 2003
22/ East African Standard, cité par l'AFP ; Nairobi, 19 avril 2000
23/ Luc Huyse : "Zimbabwe :pourquoi la réconciliation a échoué" ; Publications de l'International Institute for Democracy and Electoral Assistance - Stockholm, Suède 2003
24/ http://www.rhodesianforces.org/reunions.html
et
http://www.therli.com/Troper_Programmel.asp
25/ http://www.rhodesia.nl/Exile/index.html
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