Pour sa dernière apparition publique en décembre
1994, Joe Slovo avait eu droit à un traitement de héros
de la part de la conférence nationale de l'ANC à
laquelle il avait participé, frêle et affaibli par un
cancer en phase terminale.
Sous les ovations de quelque 3.000 délégués,
noirs pour la plupart, cet infatigable militant blanc avait
reçu de Nelson Mandela la plus haute distinction
décernée par l'ANC à ceux qui se sont
consacrés à la lutte contre l'apartheid : le
Isithwalandwe-Seaparankoe ("Celui qui porte la peau de
léopard").
"J'avais décidé il y a longtemps de travailler
à la fin du régime raciste et à la remise du
pouvoir au peuple. Je ne le regrette pas", avait-il alors
lancé.
Joe Slovo a succombé à un cancer de la moelle
épinière, après avoir été de tous
les combats - y compris la lutte armée - contre le
gouvernement de la minorité blanche. Dirigeant à la
fois du Parti communiste sud-africain (SACP) et de l'ANC, il avait
été pendant de longues années à la
tête d'Umkhonto we Sizwe (MK, la lance de la nation), la
branche armée du mouvement.
A sa mort, à 68 ans passés, il était, en tant
que ministre du Logement, en charge d'un des dossiers les plus
sensibles pour le gouvernement Mandela. Le nouveau défi qu'il
s'était assigné était d'éradiquer une des
séquelles les plus visibles de l'apartheid, les bidonvilles,
et de mettre sur les rails un programme de construction d'un million
de logements en cinq ans.
Né en 1926 en Lituanie dans une famille juive et
arrivé en Afrique du Sud à l'âge de huit ans, Joe
Slovo a été durant de longues années l'ennemi
public numéro un de l'ancien régime de Pretoria. Son
rôle au parti communiste, auquel cet avocat a
adhéré en 1949, et au sein de MK qu'il contribue
à fonder en 1961, lui a valu de multiples tracasseries, un
exil de plus d'un quart de siècle et diverses menaces de mort.
Son épouse Ruth First, fille du trésorier du SACP
Julius First, sera assassinée en 1982 à Maputo,
où le couple s'est installé, par un colis
piégé dont l'envoi est attribué au régime
de l'apartheid.
1989, c'est l'année où s'effondrent les régimes
communistes européens. Il se lance dans une virulente critique
de l'orthodoxie marxiste-léniniste, à contre-courant du
SACP dont il est alors secrétaire-général. Dans
un document intitulé "le socialisme a-t-il
échoué?", il s'en prend aux violations des droits de
l'Homme commises au nom du communisme et plaide pour l'instauration
en Afrique du Sud d'une démocratie multipartite où
seraient reconnu le droit à la liberté d'expression et
de religion. Dès cette date, il préconise la
négociation plutôt qu'un renversement par la force du
régime d'apartheid. Sa position ne fait pas l'unanimité
au sein du SACP, où certains des durs salueront en 1991 le
coup d'Etat contre Gorbatchev.
En 1992, il provoque à nouveau la surprise, cette fois au sein
de l'ANC, dont il est depuis 1985 le premier Blanc membre de
l'exécutif national : c'est lui qui rédige la plus
significative des propositions de compromis avec le régime
blanc, celle d'un partage obligé du pouvoir au sein d'un
gouvernement d'unité nationale.
Avec d'autres garanties visant à satisfaire l'establishment
politico-militaire blanc, cette clause est inscrite dans la
Constitution qui entre en vigueur le 27 avril 1994, avec les
premières élections de l'histoire du pays ouvertes aux
Noirs.
Il avait rallié le Parti communiste (le premier parti
communiste constitué dans le continent africain) en 1942 et
avait épousé Ruth First en 1949. Peu après
l'interdiction du PC en 1950, il le reconstitue dans la
clandestinité et est incarcéré à deux
reprises, en 1956 et 1960.
En 1961, il participe à la création d'Umkhonto We Sizwe
(MK), branche armée de l'ANC, dont il sera le chef
d'état-major jusqu'en 1987.
En 1963, il prend le chemin de l'exil - Mozambique, Zambie et
Grande-Bretagne.
En 1986, il devient secrétaire-général du SACP.
Il occupe ce poste jusqu'en 1991, devenant alors président du
SACP.
Le 15 janvier 1995, jour de ses funérailles a
été décrété jour de deuil
national. Les drapeaux ont été mis en berne à
Pretoria, au Cap, à Johannesburg et dans les neuf capitales
provinciales du pays. Après Helen Joseph, une autre militante
de la lutte contre l'apartheid décédée en
décembre 1992, Joe Slovo fut le deuxième Sud-Africain
blanc a être porté en terre à Soweto. (avec AFP)