Cinq années de pouvoir de l'ANC
Un bilan économique et social mitigé

Le "black business"? L'enrichissement d'abord

Cyril Ramaphosa, ancien dirigeant syndical recyclé depuis deux ans dans le monde des affaires, figure parmi les hommes les plus riches du monde dans le classement annuel du groupe américain Forbes. Celui qui fut une des étoiles de l'ANC conteste la fortune qui lui est attribuée (25 millions de dollars), mais son nom n'en reste pas moins un symbole de l'intégration des Noirs sud-africains dans un monde économique autrefois largement dominé par les Blancs. Sa carrière foudroyante, comme celle des autres "camarades capitalistes", a été longtemps citée en exemple mais suscite aujourd'hui l'irritation de la communauté noire qui se sent flouée par une dynamique qui n'a finalement profité qu'à quelques-uns. "Intégration ou enrichissement ?", s'interrogeait récemment le quotidien économique Business Day.
Les gratifications astronomiques que voulaient s'auto-attribuer les dirigeants de NAIL, la plus importante société d'investissement du black business avec un capital de 2 milliards de dollars, ont provoqué un tel tollé que son fondateur, Nthato Motlana, figure historique de Soweto et proche de la famille Mandela a été poussé vers la sortie. (cf. Afrique Express N° 189).
Argument de défense pour Cyril Ramaphosa, le black business en est à une étape intermédiaire, avant que des compagnies solides puissent redistribuer leurs richesses.
Pour l'heure, les retombées positives se font attendre: si 4 millions de Noirs se sont hissés dans la tranche supérieure des revenus ces dernières années, la pauvreté s'est accrue pour la grande majorité de la communauté noire.

Cinq ans après la fin de l'apartheid, les groupes noirs contrôlent 5,5% du marché de capitalisation de la bourse de Johannesburg, soit un montant de 9,8 milliards de dollars. Le nombre de sociétés noires listées a doublé de 17 à 33 entre 1997 et 1998 mais ces prises de participation boursière restent non productives. De plus, les crises des marchés émergents ont révélé l'an dernier la fragilité structurelle des groupes noirs. Le vrai défi du black business, aujourd'hui, est de prouver sa compétitivité face une concurrence mondiale et de créer des emplois.

Le chômage perpétue la misère des Noirs

La majorité des Noirs d'Afrique du Sud ne voient toujours pas le bout du tunnel de la pauvreté, en raison d'un chômage galopant dont personne ne prévoit la baisse à court terme. Depuis 1994, 500.000 emplois ont été perdus en Afrique du Sud, avec une taux de chômage estimé au tiers de la population active. Ce niveau est le plus élevé depuis 16 ans, selon les syndicats.
Plus grave pour le gouvernement ANC, les disparités raciales sautent aux yeux: en 1997, pour un Blanc chômeur on comptait deux Indiens, trois Métis et six Noirs. Au total, près d'un Noir sur deux est au chômage, et dans certaines provinces pauvres, comme le Cap Nord, ce taux peut atteindre deux tiers de la population active. Selon certains analystes, ce phénomène découle bien sûr l'héritage de l'apartheid, un système dans lequel l'emploi était garanti à la population blanche tandis que les Noirs n'avaient droit qu'à une instruction inférieure et étaient cantonnés dans des emplois saisonniers. Mais il y aussi, paradoxalement, les conséquences de l'ouverture de l'Afrique du Sud sur le monde après 1994. Marché protégé sous l'apartheid, le pays a subi de plein fouet les conséquences de la globalisation économique.
La main d'¦uvre sud-africaine est peu concurrentielle: les salaires y sont relativement élevés -- notamment en raison des mesures sociales du gouvernement ANC -- et la productivité faible, non seulement par rapport aux pays d'Asie, mais aussi à des pays africains environnants, comme le Lesotho, le Malawi ou le Mozambique. Les secteurs industriels les plus touchés sont ceux qui furent les plus gros employeurs: textile, automobile, construction. Quant aux mines d'or, qui subissent en outre une baisse du prix mondial du métal jaune, elles ont perdu 100.000 emplois au cours des trois dernières années. L'investissement se dirige plus facilement vers une main d'¦uvre peu nombreuse et qualifiée. Ainsi, en 1996, l'Afrique du Sud a eu beau connaître un taux de croissance de 3%, elle a perdu 71.000 emplois.

La pénurie de logements persiste

Jeremy Cronin, secrétaire général adjoint du parti communiste sud-africain (SACP), et candidat sous l'étiquette de l'ANC aux élections, aligne certes les aspects positifs du bilan social du gouvernement Mandela. Il a apporté l'électricité à 2 millions de personnes, l'eau courante à 3 millions, le téléphone à 3 millions, 750.000 nouveau logements, mais reconnaît qu'en matière d'emploi, "cela va en s'aggravant et non pas en s'améliorant".
Jeremy Cronin met en cause la politique du ministre des Finances, Trevor Manuel, le GEAR (Croissance, emploi et redistribution) mis en place début 1996 et tout entier tendu vers la rigueur budgétaire et la lutte contre l'inflation. Les communistes qui ont vigoureusement critiqué ces orientations ont mis un bémol à leurs critiques en période électorale.

Un sommet sur l'emploi, tenu en octobre 1998 à l'initiative de Mandela avait décidé des "mesures concrètes" portant surtout sur le développement de la petite industrie et du tourisme. Un rapport d'experts indépendants, commandé par le gouvernement lui-même, avait conclu en mai dernier que 61% des la population noire et 38% des métis vivaient dans la pauvreté, définie comme "l'incapacité à assurer un niveau de vie minimum en termes de besoins de consommation de base." Une bombe à retardement que Thabo Mbeki, qui a promis d'accélérer la réalisation des promesses de l'ANC aux démunis, s'attachera devra désamorcer.

Malgré quelques percées dans le bâtiment ou le tourisme, le secteur le plus actif du black business reste l'industrie des taxis collectifs, qui fut historiquement développé par et pour la communauté noire, avec un chiffre d'affaire annuel évalué à 7 milliards de rands (1,15 milliards de dollars). C'est surtout le secteur dit "informel" qui a le plus profité du changement: au quotidien, l'émergence d'une multitude de petits commerces des rues, autrefois interdits, donne des airs africains à toutes les villes du pays. Ces dernières années, le gouvernement a pourtant tenté de montrer l'exemple avec ses appels d'offre et ses marchés publics: aujourd'hui, tous les investisseurs savent qu'il faut, pour séduire, trouver un partenaire noir et mettre l'accent sur le transfert des compétences.

Le progrès ? Quatre murs en dur

En cinq ans de gouvernement, l'ANC n'a pu honorer sa promesse d'un million de logements construits. Mais pour des centaines de milliers de familles passées d'une bicoque de tôle à quatre murs en dur, c'est déjà un "début" inespéré. Des logements sont subventionnés par le gouvernement pour les familles démunies. 104.000 ont été construits ou sont en cours de construction dans la province du Gauteng (nord) depuis 1994. Mais près de la moitié de la population du Gauteng (7,2 millions d'habitants) vit encore dans campements-bidonvilles

Pour l'administration provinciale, le problème paraît insoluble, avec l'afflux d'environ 20.000 nouveaux migrants chaque mois vers cette province qui reste le poumon économique du pays avec Pretoria et Johannesburg.
Au niveau national, quelque 2,6 à 3 millions de maisons en dur restent à construire, avec une moyenne de 4 à 5 personnes par toit, pour assurer un logement décent aux 13,5 millions de Sud-Africains qui en manquent.
Selon les chiffres officiels, 681.203 maisons ont été construites ou sont en cours de construction à la veille des élections, loin du "million au moins" de nouveaux logements promis par l'ANC en 1994.

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