N° 248
du 18/04/2002

Afrique du Sud


Amertume après l'acquittement du Docteur Basson

L'acquittement * le 11 avril de Wouter Basson, l'ancien cerveau du programme militaro-chimique de l'apartheid, et la satisfaction affichée par certains dignitaires de l'ancien régime ont laissé en Afrique du Sud un goût amer, perceptible dans la presse et les réactions.
Le jugement a aussi fait réapparaître une division, au nom de la "réconciliation nationale", entre les tenants de la page tournée, du pardon et de l'oubli, et ceux de la justice rendue, des responsabilités élucidées et jugées: division présente dans l'immédiat post-apartheid, lors des travaux de la Commission Vérité et Réconciliation (TRC), et toujours affleurante dans le pays.
Des accusations de "chasse aux sorcières" ont été de nouveau lancées par les mêmes généraux et anciens ministres, contre les mêmes instances, l'Etat (ou l'ANC, au pouvoir) ou la Commission Vérité qui, la première, mit au jour les sombres recherches et les terribles exécutions perpétrées autour du programme militaro-chimique.
"Ce qui s'est passé à la Cour vient une nouvelle fois de prouver que l'ancienne SADF (armée de l'apartheid) et ses membres (en l'occurrence Basson) ne furent coupables ni de meurtres ni d'autres actes criminels", s'est félicité Magnus Malan, ancien ministre de la Défense et l'un des cinq généraux présents au verdict. Ce procès relevait de la "propagande", de la "guerre psychologique (...) pour essayer de casser le passé, l'ancienne armée, et un homme comme Basson", estimait pour sa part Constand Viljoen, ancien chef d'état-major (reconverti parlementaire après 1994), sur l'air de la persécution et de l'acharnement repris avant lui par d'autres dignitaires de l'ancien régime et d'autres leaders de la minorité afrikaner.
Basson, comme Malan (acquitté lors d'un procès de généraux en 1996), comme l'ancien président Pieter W. Botha, jamais jugé, ont contribué à l'impression d'impunité à l'égard de la direction du régime d'apartheid, à l'inverse d'agents exécutants ou de "tueurs d'Etat" jugés et emprisonnés, comme Eugene de Kock et Ferdi Barnard.
Jamais apparus pour certains (Botha) devant la TRC, ni demandeurs d'amnistie, ces ex-dirigeants ne sont qu'hypothétiquement menacés de poursuites, après la prochaine publication du rapport final de la TRC. Le procureur de l'Etat, Bulelani Ngcuka, avait averti dès le rapport intérimaire en 1998 que l'intérêt général, "la construction de la nation et la réconciliation" seraient pris en compte à l'heure de décider de poursuites.
 
Pour le Congrès National Africain (ANC) au pouvoir, l'acquittement de Basson, "scandaleux", est précisément "un revers pour la réconciliation". Une indignation reprise par l'autre mouvement noir de libération aujourd'hui au pouvoir en Namibie voisine. "Une parodie de justice", a déclaré le chef de la diplomatie namibienne, qui n'a pas exclu un procès Basson à Windhoek.
L'Association sud-africaine des Avocats Noirs s'est dite "éc¦urée" par le verdict. Et l'organisation tiers-mondiste Jubilée 2000 a noté que "les victimes de l'apartheid continuent de souffrir de pauvreté, de chômage, d'absence de compensation (...) tandis le puissant appareil de l'armée et des services secrets de l'apartheid (...) a les moyens d'entraver la justice".
"Et maintenant, le Docteur la mort va organiser une fête !", titrait le quotidien The Star de Johannesburg au lendemain du verdict. "Et il l'avait planifiée une semaine avant son acquittement", ironisait le journal, reflétant les soupçons, évoqués par l'accusation pendant le procès, et partagés par beaucoup, sur une issue déjà vue, déjà jouée.
 
* Wouter Basson, cerveau du programme militaire chimique de l'apartheid, a été acquitté de 46 chefs d'accusation dont meurtre et complicité de meurtre, au terme d'un procès de trente mois, sans doute le dernier grand procès éclairant les activités occultes du régime de ségrégation raciale.
Le cardiologue et biochimiste de 51 ans, qui comparaissait libre, a souri et enlacé ses avocats à l'énoncé du verdict, puis quitté la Haute Cour de Pretoria sans s'adresser aux médias, tandis que d'anciens dignitaires militaires saluaient le verdict et que l'accusation enrageait.
L'accusation, qui au cours du procès avait accusé le juge-président Willie Hartzenberg d'avoir préjugé l'innocence du docteur Basson, a immédiatement indiqué qu'elle ferait appel du jugement. Une audience sur cette requête a été fixée au 29 avril.
M. Basson, surnommé par les médias le "docteur la mort", plaidait non coupable de toutes les charges contre lui, au cours d'un des plus volumineux procès de l'histoire juridique du pays. Lors du procès, des témoins, ex-agents des Forces spéciales, ont fait des récits terrifiants d'opposants anesthésiés ou empoisonnés et jetés d'avion en pleine mer. Avec des produits ou en suivant des méthodes, selon eux, fournies par M. Basson.
D'autres l'ont accusé d'avoir fourni des poisons pour usage dans du thé, des bières, du jus d'orange, ou encore un gel "asphyxiant" musculaire, pour tuer des prisonniers, ennemis ou agents devenus gênants. Un scientifique a évoqué l'ordre de stocker du sang lyophilisé infecté du VIH comme éventuelle arme. M. Basson a démenti.
Il a par contre reconnu avoir travaillé sur des gadgets mortels pour l'armée, comme des tournevis et parapluies empoisonnés, mais a dit ignorer tout des opérations auxquelles ils étaient destinés. Pour lui, le programme chimique était un "défi intellectuel". Il fut aussi disert sur ses dizaines de voyages et transactions à l'étranger, avec crédits illimités, pour acquérir expertises et matériel, dans les années 80.


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