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Il y a 25 ans, Stephen Biko mourrait seul, saoûlé de coups et comateux, dans une cellule de Pretoria et devenait le plus grand martyr de la lutte contre lapartheid en Afrique du sud, par son rôle de catalyseur de la libération noire.
Il navait que 30 ans à lépoque, mais son Mouvement de la Conscience Noire avait enflammé des dizaines de milliers de Sud-Africains, enthousiasmés par son appel à libérer avant tout leur esprit, avant de libérer le pays. Car, disait-il, larme la plus puissante dans les mains de loppresseur est lesprit de lopprimé.
Né en 1946 à Ginsberg, une township noire près de King Williams Town, Stephen Bantu Biko fût très tôt destiné à combattre lapartheid: son père Mzimkhayi fut tué par un policier blanc lors dun rassemblement militant le 12 septembre 1951.
Expulsé du secondaire pour son attitude anti-establishment, Steve fit ses premières armes politiques sur un campus de Durban dans les années 60. Fédérant des mouvements noirs, impliqué dans des projets de développement social, létudiant en médecine gagna en stature par son éloquence, son charisme et sa philosophie démancipation.
Fondateur du Mouvement de la Conscience Noire, président la Convention du Peuple Noir, il sinvestit à temps plein dans la lutte, après avoir été exclu de son école médicale. En 1973, ses activités lui valurent dêtre assigné dans sa ville natale de King Williams Town. Les autorités ne le lâcheront plus. Arrêté, détenu et interrogé à maintes reprises jusquà cette interpellation à un barrage fin août 1977.
Pendant plusieurs jours, Biko fut détenu, enchaîné, roué de coups, privé de soins, au QG de la police de Port Elizabeth. Un traitement inhumain sur lequel les auditions de la Commission Vérité et Réconciliation firent lumière en 1997-98, entendant des policiers qui menèrent linterrogatoire. Mais aucun dentre eux nadmettra avoir pu porter un coup fatal. Ils se virent refuser lamnistie, mais nont à ce jour pas été poursuivis.
Le 11 septembre, inconscient, Biko était transporté nu à la prison centrale de Pretoria (à 1.100 km de là), à larrière dune Land Rover. Quelques heures après son arrivée, il décédait de lésions cérébrales sur le sol dune cellule de Pretoria. Nu, toujours.
Lémotion et la colère, en Afrique du Sud et à létranger, furent immenses. Donald Woods, rédacteur en chef du respecté Daily Dispatch devenu lami de Biko, fit passer à létranger des photos du corps couvert de plaies et ecchymoses: le ministre de la Police, Jimmy Kruger, avait maintenu quil était mort dune grève de la faim.
Lexclusion et lisolement du régime commencèrent pour de bon. Les gouvernements étrangers les fuyaient, les sanctions étaient imminentes. La chanson Biko de Peter Gabriel, fit le tour du monde, et Cry Freedom, film sur sa vie réalisé en 1987 par Richard Attenborough (avec Denzel Washington, Kevin Kline) sur la base dun livre de Woods, exilé, généra larmes et sympathie anti-apartheid dans le monde.
Avec cette vague mondiale, autant que pour la conviction, alors renforcée en Afrique du Sud, que la violence répondrait à la violence, beaucoup considèrent avec le recul la mort de Biko comme un point de non-retour, la goutte deau qui fit déborder le vase, le début de la fin de lapartheid. Donnant ainsi raison à Biko lui-même.
Trois mois avant sa mort, il déclarait: "soit tu es vivant et fier, soit tu es mort, et quand tu es mort, tu ne peux plus ten soucier. Et ta façon de mourir peut elle même être une chose politique (...) car si je narrive pas dans la vie à soulever la montagne de lapartheid, sûrement lhorreur de la mort y parviendra.
Une pluie dhommages en Afrique du Sud a salué le 25ème anniversaire de sa mort. Mais lhommage à Biko, à linfluence aujourdhui revendiquée par tous, saccompagne de questions sur la fidélité à lhomme et ses idéaux, dans une société marquée par de criantes et durables inégalités, et des degrés très variables démancipation des Noirs.
Notre libération naurait jamais eu lieu si nous navions pu nous débarrasser du sentiment de victime, dobjet, de haine de nous-mêmes (...) Steve Biko nous a aidés à exorciser ces démons intérieurs à travers la conscience noire, absolument essentielle à notre lutte pour la liberté.
Lancien primat anglican et prix Nobel de la Paix, Desmond Tutu, résumait en ces mots le rôle crucial du charismatique orateur de King Williams Town dans les consciences des militants dalors: la libération intérieure qui permit celle du pays.
Les querelles des années 80 sur lhéritage de Biko sont dépassées. Il est aujourdhui revendiqué par tous, bien au-delà de lAZAPO (Organisation des Peuples dAzanie), qui se perçoit lauthentique dépositaire.
Notre pays nest pas égalitaire. Nous sommes égaux dans la Constitution, dans lurne, mais au jour le jour, pratiquement, nous avons à lutter pour bâtir cela, a lancé à cette occasion lAZAPO, estimant que Biko vivra aussi longtemps que ses idéaux nauront pas été réalisés.
Que serait devenu Biko ? Aurait-il été une conscience, un aiguillon, apportant un levain dindépendance à la gouvernance (...) de la Nouvelle Afrique du Sud, spéculait avec regret Nadime Gordimer (Prix Nobel de littérature). Ou aurait-il, bien plus tôt, éclipsé Mandela lui-même comme le champion de la lutte, comme ses partisans en étaient convaincus ?
Jai pensé bien des fois que la conscience noire navait pas fini sa tâche, a écrit Tutu dans un cahier 25 ans de lactive Fondation Biko, car je minquiète que nous ayons épousé les critères de nos ex-oppresseurs blancs sur ce que signifie le succès, ce que signifie être arrivé, ajoute-t-il en visant la nouvelle élite noire. Quest devenu notre altruisme, notre ubuntu? (fraternité-unité africaine), a encore écrit Desmond Tutu.
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