Souvenir
du carnaval luandais
Par Domingos Van-Dunen*
Une partie de mon enfance
s'est passée à Museke Marçal, quartier
pauvre de la ville, où, comme on le disait alors, "les
enfants se baignent seulement quand la pluie remplit la lagune
de Moreira". Là, il y a une cinquantaine
d'années, j'eus, avec ma famille, le privilège
aigre-doux de vivre le spectacle si impressionnant, si populaire,
du carnaval de Luanda.
Là fonctionnait le système des quartéis
(quartiers) qui délimitaient le territoire des grandes
turmas, troupes populaires animant le carnaval, dotées
chacune d'un "roi". Les plus fameuses s'appelaient
O Coraçao (Le cœur) et Os Invejados
(Les enviés) ; l'on s'y exerçait au kazukuta,
sorte de joute verbale qui est encore aujourd'hui l'expression
la plus typique du folklore luandais.
Les turmas se mobilisaient dès le mois de
décembre. Les éléments les plus doués
répétaient les chants en kimbundu —l'une
des langues nationales— s'ils traitaient de sujets inhabituels
ou satiriques, en portugais ou dans les deux langues, s'ils
étaient inoffensifs ou ambigus.
On se réunissait chez des particuliers ou dans des
salles louées. Les séances, sous peine d'un
châtiment impitoyable, devaient rester secrètes.
Il en allait de même pour les répétitions
de danse.
Le carnaval alimentait une petite industrie, en particulier
l'art du ferblantier. On se souvient encore de Domingos Veneno
— "Venin", car c'était un
lutteur redoutable sous son allure maigrichonne— qui
fabriquait, dans le plus grand secret, toute sorte de lampions,
d'objets ornés d'images et d'amulettes. Il travaillait
exclusivement pour O Coraçao, dont il était
un des militants les plus fervents.
Il y avait aussi des dessinateurs et des couturiers qui œuvraient,
exclusivement et secrètement eux aussi pour les groupes
de leur choix.
Le premier dimanche de janvier avait lieu la première
répétition publique, et, le samedi gras, la
répétition générale, en implorant
la divinité pour que le carnaval se déroulât
dans la "paix et la tranquilité".
Mais il faut bien avouer que des bagarres violentes éclataient
souvent entre turmas.
Très tôt le dimanche, on hissait les drapeaux
des turmas en lice à la porte des quartéis,
en présence d'une marmaille passionnée, puis
de beaux gaillards les transportaient, au milieu des clameurs
et des applaudissements, dans les principaux quartiers. Des
cortèges de plus en plus imposants les accopagnaient
jusqu'à Ambuilas, un terrain de sport au milieu d'une
grande clairière, où les groupes défilaient
côte à côte. La victoire revenait au plus
applaudi —un verdict toujours accepté par tous.
L'après-midi, les cases étaient toutes désertes.
Personne, à aucun prix, n'aurait voulu manquer la fête.
Les gens affluaient de partout, même d'autres villes.
L'euphorie était à son comble. Les membres des
turmas portaient des masques de diables et des costumes éclatants
qui réjouissaient la foule.
Sifflets et trompettes déchiraient l'air, accompagnés
du roulement des tambours et des voix en chœur. On retournait
alors au terrain d'Ambuilas pour une nouvelle compétition.
haut
O Caracao et A Fineza (La finesse), deux groupes
irréductiblement rivaux, soumettaient à la sentence
du public leurs différents costumes.
Le roi de cette dernière, Kamalundu, cordonnier
aux yeux exorbités, se tenait, majestueux, légèrement
incliné en avant. Il agitait la main droite, qui était
enfilée dans une boîte en zinc en forme de gant
—autre emblème, avec leurs drapeaux respectifs,
des deux turmas.
Et voilà qu'apparaissait le roi ennemi, le roi Epifanio
lui-même ! Un peu penché lui aussi, et brandissant
le gant que, ferblantier de son métier, il avait fabriqué.
Tous deux entraient fièrement en lice, faisant ressortir
la beauté de leurs costumes, inspirés des habits
royaux de la vieille Europe. Sur leur tête brillaient
des couronnes —nous les appelions les casques—
également en zinc et ornées selon le goût
de chacun pour exciter la concurrence.
Tout le monde dansait frénétiquement. Les rois,
trônant parmi leur cour, dominaient les turmas
entourées des travestis, les uns sous une cape noire
—emblème des étudiants qu'ils ne seraient
jamais— , d'autres en blouse de médecin ou d'infirmier.
Tous marchaient vers le palais pour y rejoindre d'autres groupes
et rendre hommage au gouverneur qui, du balcon, en compagnie
d'invités de marque, saluait les foliòes,
les "folichons".
Le mardi était le jour du grand débordement.
Nul ne s'arrêtait pour prendre du repos. Une foule énorme
courait dans tous les sens, s'amusant du mieux qu'elle pouvait.
Les amateurs de bonnes piques s'essayaient à la kazakuta.
C'était une cascade continuelle d'éclats de
rire. Les kazakuteiros se moquaient de tous et de
toutes les vilenies et absurdités de l'existence.
Les vieux raffolaient de la njimba, une danse de chasseurs
qui a disparu, tout comme la dizanda de l'auguste
Totonho, sur la tête duquel trônait jadis
un impressionnant chapeau haut de forme à larges bords,
où se trouvait fichée une lampe incan descente.
Et comment ne pas tomber sous le charme de ces lavandières
qui, par des satires fort bien trouvées, ridiculisaient
les "dames" du jour —hier encore de viles
servantes ? Les marchandes de légumes racontaient leurs
démêlés avec les clients qui toujours
bougonnent et protestent, car ils trouvent que la marchandise
n'est pas bonne ou est trop chère...
Ce jour-là, le gouverneur donnait congé, et
l'on volait chaque instant comme si le monde allait finir,
comme si l'on craignait de perdre à jamais les joies,
les délices d'une fête sans pareille. Hommes
et femmes s'abandonnaient au plus fol enthousiasme. Errant
de-ci delà, une mère frappait désespérément
de sa main lasse une boîte de conserve en demandant
qui, par hasard, aurait aperçu son fils, perdu dans
la confusion générale.
Des filles en domino, tout de blanc vêtues, aux beaux
déguisements, se posaient partout comme des papillons,
excitant la curiosité des garçons et la jalousie
des amoureux.
Ainsi va le carnaval jusqu'au mercredi, le mercredi des cendres
selon le calendrier liturgique, le mercredi des mabangas —le
bon coquillage, celui de la chance.
Les groupes sont fatigués, les masques se défont.
On promène un drap, tendu par quatre personnes, pour
collecter les dons destinés à l'achat des mabangas.
Ces coquillages, qui abondent dans les parages, composeront
le repas de ce jour, repas bien arrosé, où l'on
fera le bilan de l'année et où on tirera des
plans sur l'avenir.