N° 278
du 03/10/2003

Comores


Un opposant et trois Français écroués pour attentat à la sécurité

Me Saïd Larifou, président du Rassemblement pour une initiative de développement avec une jeunesse avertie (Ridja-opposition), et deux Français, Philippe Verdon et Pascal Lupar ont été inculpés et écroués le 24 septembre à Moroni pour «attentat à la sécurité de l’Etat, déstabilisation et incitation à la violence», a annoncé le porte-parole du gouvernement de l’Union des Comores, Ali Msaidié Houmed.
Un quatrième homme arrêté dans ce dossier, un cameraman français qui travaille pour la chaîne de télévision Canal Plus, Morad Aït-Habbouche, a en revanche été libéré et a pu quitter les Comores le 27/09.
Saïd Larifou est un avocat qui bénéficie de la nationalité franco-comorienne et est basé à La Réunion, île française de l’océan Indien.
Le ministre comorien de la Défense et de la Sécurité, Hamada Madi Boléro, a confirmé les accusations qui pèsent contre Me Larifou : «Pour nous le dossier est plein, il reste à la justice à se prononcer». Le ministre de la Défense a évoqué comme pièces à convictions «le contenu de l’ordinateur saisi sur Philippe Verdon», ou encore «l’enregistrement» d’une conversation entre un officier de l’armée comorienne et Philippe Verdon, à l’insu de ce dernier.
Selon l’avocat du Français Philippe Verdon, ce dernier intervenait aux Comores comme conseiller politique de Me Saïd Larifou.
Par ailleurs, l’opposant politique franco-comorien a été présenté devant un juge d’instruction dans le cadre d’une autre affaire, étant accusé d’outrage à magistrat. Le 24 septembre, il avait refusé de signer le procès-verbal de son inculpation pour «attentat à la sûreté de l’Etat», et l’avait jeté au visage du juge en le qualifiant de «chiffon».

Les faits

Ces arrestations ont été effectuées alors que le Ridja devait organiser lundi une manifestation à Moroni pour dénoncer la hausse des prix.
Le Ridja avait rassemblé environ 1.500 sympathisants le 15 septembre dans une marche pacifique contre le président de l’Union des Comores, le colonel Azali Assoumani, à Foumbouni, dans le sud de l’île de la Grande-Comore.
Me Larifou avait annoncé qu’il s’agissait de la première d’une série de marches similaires destinées à «canaliser le mécontentement populaire» contre le pouvoir du colonel Azali, élu en avril 2002 à la présidence de l’Union des Comores après avoir pris le pouvoir lors d’un putsch le 30 avril 1999.
Me Larifou était arrivé en troisième position du premier tour de l’élection présidentielle de l’île de la Grande-Comore en mai 2002.
Le Ridja, créé après le déclenchement de la crise provoquée par la sécession de l’île d’Anjouan en août 1997, développe les thèmes de la justice sociale et de la lutte contre les inégalités.
Il avait pris part à la conférence inter-comorienne de réconciliation tenue en avril 1999 à Antananarivo, la capitale de Madagascar.

Les vieux démons

Il s’agit de la quatrième tentative de coup d’Etat que les autorités affirment avoir déjoué depuis l’arrivée au pouvoir du colonel Azali.
Depuis son indépendance de la France en 1975, les Comores ont connu une vingtaine de coups d’Etat ou tentatives, dont quatre réussis. La dernière tentative de coup d’Etat remonte à décembre 2001.
Une source gouvernementale qui a requis l’anonymat a assuré que M. Verdon avait eu «des relations avec Bob Denard lors du procès» de ce dernier à Paris en 1999. L’ancien mercenaire français avait été acquitté en 1999 dans son procès pour l’assassinat en 1989 du président des Comores Ahmed Abdallah.
Contacté par l’AFP depuis Paris, Bob Denard a confirmé qu’il connaissait Philippe Verdon, mais pas Pascal Lupar.
Il a déclaré avoir rencontré «plusieurs fois» M. Verdon à Paris mais il a dit ne savoir ni quand ni par qui il lui a été présenté. M. Verdon n’est, selon lui «pas un soldat» mais un homme qui «faisait des affaires», sans donner plus de détail.
Selon des sources policières à Paris, M. Verdon, 45 ans, a été proche de l’ancien président de Madagascar Didier Ratsiraka, exilé en France depuis juillet 2002, et aurait exercé des responsabilités locales au sein de l’ex-RPR (parti gaulliste).

Les réactions

L’avocat de Saïd Larifou a dénoncé «les pratiques staliniennes destinées à étouffer» le parti de son client et à «compromettre» ce dernier. «C’est un dossier vide, un dossier bidon, de la fiction, mais de la mauvaise fiction», a déclaré lors d’une conférence de presse à Moroni, Me Rama Valayden.
«L’arrestation de Me Larifou ne m’a pas surpris parce que, il faut oser le dire, il n’existe pas un Etat de droit aux Comores (...). Par contre, l’accusation d’attentat à la sécurité de l’Etat portée contre lui m’a profondément choqué car Larifou est un grand démocrate», a affirmé Me Rama Valayden, avocat mauricien.
«Désormais, toute manifestation contre une hausse des prix sera assimilée à un attentat à la sûreté de l’Etat», a ironisé l’avocat, en faisant référence aux manifestations organisées par le Ridja.
Me Valayden a précisé qu’il n’agissait pas seulement en tant qu’avocat, «mais également en tant que représentant du Mouvement républicain (MR)», un petit parti de l’opposition mauricienne qu’il dirige.
«Nos deux partis (Ridja et MR) partagent un idéal commun, le rapprochement des îles de l’océan Indien, dans la liberté et la démocratie», a-t-il dit.
Il a ajouté que le MR, qui a organisé «une manifestation symbolique» devant le consulat des Comores à Maurice pour exiger la libération de Me Larifou, allait initier dans la région une campagne de boycott du président comorien, le colonel Azali Assoumani, «tant que Larifou restera en prison».
«J’ai même écrit à (l’ancien) président sud-africain Nelson Mandela», a-t-il précisé.
Pour le secrétaire général du Ridja, Ahamada Achirafi, «aujourd’hui, le Ridja apparaît comme le principal parti d’opposition et le colonel Azali veut casser son enracinement, surtout en prévision des prochaines législatives».
Il a affirmé que «les deux ressortissants français (inculpés et écroués pour les mêmes motifs que M. Larifou) n’ont aucun lien avec le Ridja». «M. Larifou les a connus à Paris au cours d’un colloque qu’il avait organisé à l’Assemblée Nationale française en juin 2003 conjointement avec Comores Espoir», une ONG de la diaspora comorienne en France, a-t-il soutenu.
Le site internet de l’Assemblée nationale française fait en effet état d’un colloque intitulé «Quel développement pour les Comores», organisé par le député Jean-Claude Lefort, le 11 juin 2003 dans les locaux de l’Assemblée. M. Larifou aurait prononcé la première intervention et les conclusions de ce colloque.
Philippe Verdon, un des deux Français écroués, a participé au colloque, selon le site internet de l’Assemblée, et a prononcé un exposé intitulé «Quel service public pour les Comores?».
Enfin, le Ridja a organisé à Foumbouni, village natal de Me Larifou, une manifestation qui a réuni quelque 200 personnes pour demander sa libération.

Une réaction de la Fondation Comorienne des Droits de l’Homme

La FCDH a publié le communiqué ci-dessous à Moroni le 27 Septembre :

«La situation qui prévaut ces derniers temps dans notre pays vient rappeler encore une fois que le cauchemar des mauvais jours est loin d’être passé.
L’on se surprend en effet à constater que les Comores, au lieu de s’acheminer vers la tenue des législatives nationales et locales pour parachever les institutions de l’Union, retournent dans les années sombres où l’arbitraire était le moyen ordinaire pour l’Etat de se maintenir face aux luttes revendicatives légitimes de la population, notamment celles de la hausse des prix, et les accusations d’atteinte à la sécurité de l’Etat, comme l’instrument dissuasif et efficace pour priver aux citoyens actifs leur liberté d’expression et de manifestation.
Les graves emprisonnements de personnalités civiles et politiques, incarcérées ces derniers mois sans le moindre respect des procédures régulières judiciaires et qui plus tard, ont été libérées dans la plus grande confusion, confirment la montée inquiétante de l’insécurité dans le pays.
Les emprisonnements aussi arbitraires que les libérations, de journalistes de Radio Ngazidja, du Ministre de l’Intérieur de l’île de N’gazidja, d’un ancien Premier ministre, de l’interdiction du journal El Fadjr à Anjouan et de la quasi-impossibilité d’expression publique des leaders politiques locaux sans se sentir menacés, de la fermeture d’une radio libre à Mohéli ; tout cela vient rappeler que personne n’est à l’abri où qu’elle se trouve sur l’ensemble du territoire national.
En outre, les arrestations récentes du Président du parti Ridja, de 2 journalistes et un juriste français, semblent s’inscrire dans la même logique qui consiste plus à intimider, humilier et embastiller qu’à rechercher les moyens d’appliquer le droit.
Le pays actuellement ne dispose pas toujours de la façade institutionnelle de la démocratie, caractérisée en particulier par la présence même symbolique de pouvoir législatif et judiciaire capable de contrôler directement et indirectement les pouvoirs exécutifs.
Les citoyens sont donc dépourvus de tout moyen de recours sérieux et crédible pour défendre dans la légalité leurs droits civils, économiques, sociaux, politiques et juridiques.
Aussi, la Fondation Comorienne des Droits de l’Homme (FCDH) et l’Initiative Citoyenne des Comores (ICC) :
* appellent les autorités politiques :
- à respecter les principes des Droits de l’Homme, de la démocratie, conformément aux Constitutions de l’Union des Comores et des Îles autonomes, aux pactes et conventions que les Comores ont ratifiés,
- à mener une véritable politique de dialogue sincère et non factice avec tous les acteurs du développement du pays et de la communauté internationale, seule gage d’une paix civile et d’un développement durables
* exigent qu’il soit mis fin immédiatement à tout emprisonnement qui n’obéit à aucune règle de droit
* lancent un appel à tous les citoyens, aux organisations de la société civile et aux partis politiques, de prendre en main leurs responsabilités face aux périls qui guettent le pays.


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