- "C'est difficile.
Très difficile. Mais il y a une possibilité
d'arriver à quelque chose". C'est en ces termes
calculés que le secrétaire
général adjoint de l'OUA, chargé
des affaires politiques, l'algérien Said
Djinnit (*) , commentait régulièrement
l'avancement des négociations qu'il dirigeait dans
l'hôtel Hilton d'Antananarivo.
- Arrivé le 9 février dans la capitale
malgache, Amara Essy, le secrétaire
général de l'OUA, avait réussi au
bout de quatre jours à faire se rencontrer les
frères ennemis, Didier Ratsiraka et Marc
Ravalomanana, puis à faire accepter au maire
de la capitale de désigner une
délégation pour discuter avec le clan
Ratsiraka. Pour faire passer la pilule des
négociations qui apparaissaient comme une
défaite pour les partisans de Ravalomanana, Amara
Essy s'est même déplacé à la
tribune de la place du 13 mai, pour épauler le
maire dans une délicate explication de son
revirement alors qu'il avait martelé pendant des
jours que, sans confrontation des procès verbaux
des résultats, il ne serait pas question d'ouvrir
la moindre discussion avec le président Ratsiraka.
En s'envolant pour un autre pays chaud, le Zimbabwe,
Amara Essy pouvait avoir le sourire aux lèvres.
L'OUA venait de damer le pion à une mission de
parlementaires envoyés par l'Organisation
internationale de la Francophonie. Avant de partir, Amara
Essy avait lancé au camp Ravalomanana que
"à vouloir la vérité sur le
passé, on perd du temps pour l'avenir". A
l'adresse du président Ratsiraka, le SG de l'OUA
avait fait remarquer que "tout ne peut pas se
résoudre en invoquant la constitution et la loi"
et qu'il ne fallait sans doute pas "s'enfermer dans un
juridisme absolu", Ratsiraka estimant que seule la Haute
cour constitutionnelle (HCC) était
habilitée à proclamer les résultats
du premier tour.
- C'est ainsi, qu'après d'âpres
discussions à huis clos, le 19 février,
Saïd Djinnit tint une conférence de presse
pour annoncer que les deux parties s'étaient
accordées pour un report du second tour. Dans son
communiqué final, le secrétaire
général adjoint de l'OUA avait bien pris
soin d'écrire noir sur blanc, les points sur
lesquels les deux parties accepteraient de discuter
encore et ceux sur lesquelles elles n'étaient
même pas parvenues à dire si elles
accepteraient d'en discuter ou non.
- Saïd Djinnit reconnaissait qu'il y avait encore
entre les deux parties "un gouffre profond", mais,
joignant le geste à la parole, assurait que
malgré tout, enjamber ce gouffre était
possible, avec de la bonne volonté.
- Au fond du gouffre, il y avait, en vrac, l'absolue
nécessité pour le maire d'Antananarivo
d'obtenir une confrontation de ses résultats avec
ceux de la HCC, et pour les délégués
de Ratsiraka, outre le refus catégorique d'une
telle confrontation, un refus tout aussi
catégorique de modifier de manière
conséquente les modalités d'un
éventuel second tour. Pas question pour eux de
modifier par exemple la composition de la Haute cour
constitutionnelle, pas plus que celle du Conseil national
électoral qui avait en charge l'organisation du
scrutin et la collecte des procès verbaux. Tout
juste, le camp présidentiel avait-il
accepté l'envoi d'observateurs internationaux.
- Said Djinnit, qui a pourtant mené d'autres
négociations tout aussi âpres comme celles
qui ont abouti au plan de paix entre l'Erythrée et
l'Ethiopie, n'avait donc pas obtenu suffisamment de
concessions de par et d'autres pour que le dialogue
puisse se poursuivre.
- Dès le lendemain du départ de
Madagascar de Saïd Djinnit, le mercredi 20
février, Marc Ravalomanana annonçait
à la foule du 13 mai qu'il prendrait le pouvoir le
vendredi à venir. Ce qui fut fait.
- "Très chers frères, Madagascar
appartient à la famille de l'OUA, et, quand un
membre de la famille est malade, c'est toute la famille
qui est malade", avait déclaré sur la
tribune de la place du 13 mai, Amara Essy. Apparemment,
les Malgaches ont préféré se passer
du médecin et se soigner eux-mêmes, avec
leur remède local, la "légitimité
populaire".
- Et comme nous l'écrivions dans un
précédent numéro, c'est bien cela
que ni l'OUA, ni a fortiori la communauté
internationale ne peuvent accepter. En faisant fi d'une
soi-disant légalité constitutionnelle, Marc
Ravalomanana a donné un coup de pied dans les
règles. Il ouvre peut-être la voie à
de futurs mouvements de contestation populaire en
Afrique, à l'occasion desquels la rue voudra avoir
autant son mot à dire que la loi. C'est un
précédent qui doit inquiéter au plus
haut point le gotha de la communauté
internationale, car il est tout à fait nouveau et
ne va pas manquer de mettre dans l'embarras les pays
partenaires de Madagascar. Il faut à la
communauté internationale, à l'OUA comme
à l'ONU, une pointe, un soupçon, voire
même un reliquat de juridisme pour pouvoir
reconnaître officiellement un régime.
Même si cela confine au ridicule absolu comme au
Togo par exemple où c'est un ministre de
l'Intérieur qui s'est enfermé seul avec
quelques urnes dans la mairie de Lomé, et qui a
déclaré le président Eyadema
élu dès le premier tour de la
présidentielle de 1998. Deux ans plus tard, alors
que tout un chacun sait pertinemment que le
président Eyadema n'a pas gagné cette
élection, cela ne l'a pas empêché de
prendre la présidence tournante de l'OUA, en tant
que président reconnu et légitime de son
pays. Avec ce que vient de faire Marc Ravalomanana il y a
fort à parier qu'un opposant comme Gilchrist
Olympio, qui lui aussi aurait pu revendiquer "sa"
victoire à l'élection présidentielle
du Togo en 1998, ne lâchera plus aussi facilement
le morceau qu'il l'avait fait à l'époque.
- En mettant la communauté internationale au
pied du mur, Ravalomanana va faire des émules. Et
lorsque l'on parle d'acte "inacceptable" pour l'OUA ou
pour l'ONU, c'est tout simplement parce les diplomates
qui officient dans ces institutions savent très
bien qu'ils auront à l'avenir beaucoup, beaucoup,
de missions de négociations à mener. A
l'heure actuelle,la communuaté internationale
s'est engouffré dans cette idée de
référendum, lancée par Marc
Ravalomanana. Pourquoi ? Parce qu'il lui faut tout
simplement une once de légalité pour
pouvoir reconnaître un "président" et sauver
ainsi les us et coutumes diplomatiques
- Dès que Marc Ravalomanana a annoncé son
intention de se faire investir président, Amara
Essy, s'est dit "préoccupé" ajoutant dans
un communiqué que cette décision allait
"à l'encontre des principes communs contenus dans
les décisions et Déclaration d'Alger (1999)
et de Lomé (2000) sur les changements
anticonstitutionnels de gouvernement" en Afrique. Et
surtout ne pas sourire en pensant aux lieux où ont
été édictées ces deux
déclarations de bonne conduite : Alger et
Lomé.
-
- R-J L.
-
- (*) Agé de 47 ans, originaire de Ziama,
dans la petite Kabylie, l'algérien Said
Djinnit, secrétaire général
adjoint de l'Organisation de l'Unité Africaine
(OUA), chargé des affaires politiques, occupe
ce poste depuis septembre 1999. Son mandat a
été reconduit pour 4 ans, lors du
dernier sommet de l'OUA qui s'est tenu à Lusaka
en juillet 2001.
- Diplomate de carrière, ambassadeur pour le
compte de son pays, l'Algérie, il a
été pendant dix ans, de 1989 à
1999, directeur de cabinet du secrétaire
général de l'OUA, le Tanzanien Salim
Ahmed Salim, dont il était très proche.
Aujourd'hui, Saïd Djinnit affirme travailler en
parfaite symbiose avec Amara Essy. Les
négociations difficiles, il connaît: le
Burundi, le dossier des Comores et notamment les
premiers accords dit "Accords de Tananarive" qui ont
été justement conclus dans la capitale
malgache, ou encore l'épineux dossier
Erythrée-Ethiopie. De bonne source, on assure
que c'est Saïd Djinnit en personne qui a
rédigé l'Accord cadre d'Alger qui a mis
fin à la guerre entre les deux pays de la Corne
de l'Afrique.
- Avant l'échec de sa médiation,
Saïd Djinnit se montrait, malgré la
difficulté de la tâche qu'il
reconnaissait bien volontiers, assez confiant, arguant
que "les solutions africaines aux crises"
étaient de plus en plus respectées sur
le continent. Sa longue expérience de la
diplomatie et sa connaissance des dossiers
délicats africains ne lui ont malgré
tout pas permis de maintenir le fil du dialogue entre
deux hommes qui ont joué leur va-tout dans
cette élection présidentielle. C'est
peut-être cette dimension que l'OUA n'a pas
reniflée. Ratsiraka, déclaré
perdant de cette élection, devra quitter la
scène politique par la petite porte, ce qui ne
va pas de pair avec l'histoire du personnage.
Ravalomanana, en cas de victoire de Didier Ratsiraka,
sait pertinemment qu'il devra tirer un trait complet
sur la politique et þ ses affaires privées.
Dans d'autres négociations, il s'agit de
conforter, de rassurer et de permettre à chaque
camp de se positionner pour l'avenir. A Antananarivo,
il s'agissait d'une partie de quitte ou double,
d'où, sans doute, la difficulté d'amener
les partenaires à des concessions que chacun
jugeait comme un pas en avant vers "sa"
défaite, et donc la fin de sa carrière.
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