N° 245
du 28/02/2002

Madagascar


Douche froide pour l'OUA

"C'est difficile. Très difficile. Mais il y a une possibilité d'arriver à quelque chose". C'est en ces termes calculés que le secrétaire général adjoint de l'OUA, chargé des affaires politiques, l'algérien Said Djinnit (*) , commentait régulièrement l'avancement des négociations qu'il dirigeait dans l'hôtel Hilton d'Antananarivo.
Arrivé le 9 février dans la capitale malgache, Amara Essy, le secrétaire général de l'OUA, avait réussi au bout de quatre jours à faire se rencontrer les frères ennemis, Didier Ratsiraka et Marc Ravalomanana, puis à faire accepter au maire de la capitale de désigner une délégation pour discuter avec le clan Ratsiraka. Pour faire passer la pilule des négociations qui apparaissaient comme une défaite pour les partisans de Ravalomanana, Amara Essy s'est même déplacé à la tribune de la place du 13 mai, pour épauler le maire dans une délicate explication de son revirement alors qu'il avait martelé pendant des jours que, sans confrontation des procès verbaux des résultats, il ne serait pas question d'ouvrir la moindre discussion avec le président Ratsiraka. En s'envolant pour un autre pays chaud, le Zimbabwe, Amara Essy pouvait avoir le sourire aux lèvres. L'OUA venait de damer le pion à une mission de parlementaires envoyés par l'Organisation internationale de la Francophonie. Avant de partir, Amara Essy avait lancé au camp Ravalomanana que "à vouloir la vérité sur le passé, on perd du temps pour l'avenir". A l'adresse du président Ratsiraka, le SG de l'OUA avait fait remarquer que "tout ne peut pas se résoudre en invoquant la constitution et la loi" et qu'il ne fallait sans doute pas "s'enfermer dans un juridisme absolu", Ratsiraka estimant que seule la Haute cour constitutionnelle (HCC) était habilitée à proclamer les résultats du premier tour.
C'est ainsi, qu'après d'âpres discussions à huis clos, le 19 février, Saïd Djinnit tint une conférence de presse pour annoncer que les deux parties s'étaient accordées pour un report du second tour. Dans son communiqué final, le secrétaire général adjoint de l'OUA avait bien pris soin d'écrire noir sur blanc, les points sur lesquels les deux parties accepteraient de discuter encore et ceux sur lesquelles elles n'étaient même pas parvenues à dire si elles accepteraient d'en discuter ou non.
Saïd Djinnit reconnaissait qu'il y avait encore entre les deux parties "un gouffre profond", mais, joignant le geste à la parole, assurait que malgré tout, enjamber ce gouffre était possible, avec de la bonne volonté.
Au fond du gouffre, il y avait, en vrac, l'absolue nécessité pour le maire d'Antananarivo d'obtenir une confrontation de ses résultats avec ceux de la HCC, et pour les délégués de Ratsiraka, outre le refus catégorique d'une telle confrontation, un refus tout aussi catégorique de modifier de manière conséquente les modalités d'un éventuel second tour. Pas question pour eux de modifier par exemple la composition de la Haute cour constitutionnelle, pas plus que celle du Conseil national électoral qui avait en charge l'organisation du scrutin et la collecte des procès verbaux. Tout juste, le camp présidentiel avait-il accepté l'envoi d'observateurs internationaux.
Said Djinnit, qui a pourtant mené d'autres négociations tout aussi âpres comme celles qui ont abouti au plan de paix entre l'Erythrée et l'Ethiopie, n'avait donc pas obtenu suffisamment de concessions de par et d'autres pour que le dialogue puisse se poursuivre.
Dès le lendemain du départ de Madagascar de Saïd Djinnit, le mercredi 20 février, Marc Ravalomanana annonçait à la foule du 13 mai qu'il prendrait le pouvoir le vendredi à venir. Ce qui fut fait.
"Très chers frères, Madagascar appartient à la famille de l'OUA, et, quand un membre de la famille est malade, c'est toute la famille qui est malade", avait déclaré sur la tribune de la place du 13 mai, Amara Essy. Apparemment, les Malgaches ont préféré se passer du médecin et se soigner eux-mêmes, avec leur remède local, la "légitimité populaire".
Et comme nous l'écrivions dans un précédent numéro, c'est bien cela que ni l'OUA, ni a fortiori la communauté internationale ne peuvent accepter. En faisant fi d'une soi-disant légalité constitutionnelle, Marc Ravalomanana a donné un coup de pied dans les règles. Il ouvre peut-être la voie à de futurs mouvements de contestation populaire en Afrique, à l'occasion desquels la rue voudra avoir autant son mot à dire que la loi. C'est un précédent qui doit inquiéter au plus haut point le gotha de la communauté internationale, car il est tout à fait nouveau et ne va pas manquer de mettre dans l'embarras les pays partenaires de Madagascar. Il faut à la communauté internationale, à l'OUA comme à l'ONU, une pointe, un soupçon, voire même un reliquat de juridisme pour pouvoir reconnaître officiellement un régime. Même si cela confine au ridicule absolu comme au Togo par exemple où c'est un ministre de l'Intérieur qui s'est enfermé seul avec quelques urnes dans la mairie de Lomé, et qui a déclaré le président Eyadema élu dès le premier tour de la présidentielle de 1998. Deux ans plus tard, alors que tout un chacun sait pertinemment que le président Eyadema n'a pas gagné cette élection, cela ne l'a pas empêché de prendre la présidence tournante de l'OUA, en tant que président reconnu et légitime de son pays. Avec ce que vient de faire Marc Ravalomanana il y a fort à parier qu'un opposant comme Gilchrist Olympio, qui lui aussi aurait pu revendiquer "sa" victoire à l'élection présidentielle du Togo en 1998, ne lâchera plus aussi facilement le morceau qu'il l'avait fait à l'époque.
En mettant la communauté internationale au pied du mur, Ravalomanana va faire des émules. Et lorsque l'on parle d'acte "inacceptable" pour l'OUA ou pour l'ONU, c'est tout simplement parce les diplomates qui officient dans ces institutions savent très bien qu'ils auront à l'avenir beaucoup, beaucoup, de missions de négociations à mener. A l'heure actuelle,la communuaté internationale s'est engouffré dans cette idée de référendum, lancée par Marc Ravalomanana. Pourquoi ? Parce qu'il lui faut tout simplement une once de légalité pour pouvoir reconnaître un "président" et sauver ainsi les us et coutumes diplomatiques
Dès que Marc Ravalomanana a annoncé son intention de se faire investir président, Amara Essy, s'est dit "préoccupé" ajoutant dans un communiqué que cette décision allait "à l'encontre des principes communs contenus dans les décisions et Déclaration d'Alger (1999) et de Lomé (2000) sur les changements anticonstitutionnels de gouvernement" en Afrique. Et surtout ne pas sourire en pensant aux lieux où ont été édictées ces deux déclarations de bonne conduite : Alger et Lomé.
 
R-J L.
 
(*) Agé de 47 ans, originaire de Ziama, dans la petite Kabylie, l'algérien Said Djinnit, secrétaire général adjoint de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA), chargé des affaires politiques, occupe ce poste depuis septembre 1999. Son mandat a été reconduit pour 4 ans, lors du dernier sommet de l'OUA qui s'est tenu à Lusaka en juillet 2001.
Diplomate de carrière, ambassadeur pour le compte de son pays, l'Algérie, il a été pendant dix ans, de 1989 à 1999, directeur de cabinet du secrétaire général de l'OUA, le Tanzanien Salim Ahmed Salim, dont il était très proche. Aujourd'hui, Saïd Djinnit affirme travailler en parfaite symbiose avec Amara Essy. Les négociations difficiles, il connaît: le Burundi, le dossier des Comores et notamment les premiers accords dit "Accords de Tananarive" qui ont été justement conclus dans la capitale malgache, ou encore l'épineux dossier Erythrée-Ethiopie. De bonne source, on assure que c'est Saïd Djinnit en personne qui a rédigé l'Accord cadre d'Alger qui a mis fin à la guerre entre les deux pays de la Corne de l'Afrique.
Avant l'échec de sa médiation, Saïd Djinnit se montrait, malgré la difficulté de la tâche qu'il reconnaissait bien volontiers, assez confiant, arguant que "les solutions africaines aux crises" étaient de plus en plus respectées sur le continent. Sa longue expérience de la diplomatie et sa connaissance des dossiers délicats africains ne lui ont malgré tout pas permis de maintenir le fil du dialogue entre deux hommes qui ont joué leur va-tout dans cette élection présidentielle. C'est peut-être cette dimension que l'OUA n'a pas reniflée. Ratsiraka, déclaré perdant de cette élection, devra quitter la scène politique par la petite porte, ce qui ne va pas de pair avec l'histoire du personnage. Ravalomanana, en cas de victoire de Didier Ratsiraka, sait pertinemment qu'il devra tirer un trait complet sur la politique et þ ses affaires privées. Dans d'autres négociations, il s'agit de conforter, de rassurer et de permettre à chaque camp de se positionner pour l'avenir. A Antananarivo, il s'agissait d'une partie de quitte ou double, d'où, sans doute, la difficulté d'amener les partenaires à des concessions que chacun jugeait comme un pas en avant vers "sa" défaite, et donc la fin de sa carrière.


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