N° 245
du 28/02/2002

Madagascar


Ferveur ou manipulation ?

" Nous avons le sentiment d'être des missionnaires de Dieu pour rétablir la paix et la vérité ". L'homme qui parle ainsi est l'un des bras droit de Marc Ravalomanana à la communauté urbaine d'Antananarivo que l'opposant au président Ratsiraka a conquis par la voie des urnes en 1999. La veille au soir, le président en exercice, l'amiral Ratsiraka a eu beau instauré " l'état de nécessité " qui s'apparente à un état d'urgence, la ferveur des sympathisants du maire de la capitale n'a pas faibli d'un pouce. Au contraire. Une bonne partie des Malgaches vouent en effet à leur " président-autoproclamé " une sainte passion, voyant en lui l'homme providentiel venu sauver le pays, voire le purifier. C'est cette ferveur, cette croyance qui confine au mysticisme, que n'ont peut-être pas suffisamment jaugées les diplomates en poste à Antananarivo qui pensaient que le maire de la capitale n'oserait pas franchir le Rubicon en se faisant proclamer "président".
"Dieu est avec nous et nous sommes en quelque sorte ses soldats pour barrer la route du mal", poursuit notre interlocuteur. C'est dire si l'écart est grand entre ce sentiment de justice divine et les préceptes de la diplomatie internationale.
Quand le secrétaire général adjoint de l'OUA, Saïd Djinnit, parlait de "légalité constitutionnelle" à la table de négociations entre les partisans du maire et ceux de l'amiral Ratsiraka, une partie de la rue pensait en son fort intérieur qu'avec l'arrivée de Marc Ravalomanana dans l'arène politique, Jésus avait enfin fait un signe en direction de Madagascar.
Certains adeptes du maire vont même jusqu'à penser que son arrivée au pouvoir signifierait une véritable "libération nationale", après des années de colonisation forcée puis mentale. Ratsiraka, bien qu'il ne fut pas toujours un partenaire facile ni docile pour le monde occidental, leur apparaît aujourd'hui comme la simple marionnette de Paris qui a fait son temps, puisque l'heure serait à de " nouveaux rapports " entre colonisateurs et colonisés.
Les pro-Ravalomanana se soucient peu du bilan de leur idole en matière de gestion financière, alors que le maire de la capitale est parfois vigoureusement critiqué pour sa tendance à confondre la caisse de sa société privée, Tiko, avec les caisses de la mairie. Et d'ailleurs pas forcément dans le mauvais sens puisque selon certaines sources, les salaires des employés municipaux doivent beaucoup à la caisse de la société Tiko.
 
Un étonnant jeu de balancier
Marc Ravalomanana a-t-il vraiment réussi à forger une nouvelle conscience nationale autour de sa personnalité ? A Antananarivo, sans doute, où la population semble vivre en symbiose totale avec lui. Il y a eu dans ces jours de tension post électorale un étonnant jeu de balancier entre le maire et ses administrés qui se rassemblaient chaque jour, par centaines de milliers, sur la place du 13 mai.
"Emportés par la foule qui nous traîne, nous entraîne... " Sur trois petites notes de musique, la chanteuse du cabaret "La Romance", qui chaque soir, dans les hauteurs d'Antananarivo entonne le répertoire d'Edith Piaf, chante sans malice la scène qui se joue chaque matin, dans la ville basse, sur la place du 13 mai.
Un jour, c'était "Marc", comme l'appellent les Malgaches, qui donnait le ton, en promettant du concret et de l'action pour le lendemain. Le lendemain justement, c'était la foule qui imposait à "Marc" de prendre les décisions qu'il n'avait peut-être pas envie de prendre tout de suite. C'est ainsi qu'après avoir tergiversé pendant vingt quatre heures, le maire d'Antananarivo n'eut plus d'autres choix que de s'en aller au stade de Mahamasina pour une cérémonie d'investiture, cérémonie elle aussi teintée de ferveur religieuse, puisque l'on a pu voir sur l'estrade du grand stade de la capitale, aux côtés du "président Marc", les chefs des confessions religieuses réunis au sein du FFKM (le Conseil Chrétien des Eglises Malgaches).
Depuis la contestation des résultats du premier tour de la présidentielle, la place du 13 mai est aussi devenue un haut lieu de prière. En semaine, on y défile, le dimanche, on y prie.
Ravalomanana s'adapte d'ailleurs fort bien à cette rythmique, en se montrant pugnace les jours ordinaires à la tribune de fortune installée sur un trottoir de la place du 13 mai, tribune du haut de laquelle il distille à la foule ses mots d'ordre et l'état d'avancement de son programme de conquête du pouvoir. Le dimanche, par contre, il y prie comme tout le monde, et se contente de lire quelques chapitres des écritures saintes, en guise de bonne parole.
Le jour du seigneur, ce sont les hommes d'église qui ont la vedette et se bousculent à la tribune du 13 mai. Chacun y va de sa parole biblique, avec un thème récurent celui de la "vérité". En langage politique, traduisez la "vérité des urnes", en langage populaire, traduisez la "vérité c'est que c'est Marc a été élu dès le premier tour". Injectée à doses régulières, cette "vérité" fut si bien ancrée dans les esprits qu'il a été impossible à Marc Ravalomanana de repousser son "investiture" qu'il avait annoncée pour le vendredi 25 février. Lorsqu'il émit seulement l'idée de repousser de quelques jours cette cérémonie, la foule du 13 mai lui a rapidement signifier par quelques sifflets qu'il ne fallait pas prendre les enfants du bon dieu pour des marionnettes.
 
Dans ce jeu de ping pong, entre les forces religieuses, Marc Ravalomanana et la population, il est bien difficile de savoir qui entraîne qui.
La volonté de changement exprimée par une large partie de la population de la capitale, et sans doute par d'autres couches de la population en province, est une évidence. Pour séduire l'électorat pauvre - il n'y a pas d'autres mots - l'AREMA, le parti de Didier Ratsiraka avait installé dans les quartiers populaires de la capitale des stands baptisés "Vary+Laoka= 250 Fmg". Traduction: un plat de riz avec une peu de viande pour 250 Fmg. Une manière bien maladroite d'étaler au grand jour l'extrême pauvreté d'une partie de la population puisque 250 Fmg n'équivalent à rien du tout. Pas même le prix d'un bonbon. Il n'y a plus guère que dans les mains des mendiants de la capitale que l'on trouve encore des pièces de 250 Fmg. Autant dire que si après plus de 20 ans de pouvoir (1975-1991 puis 1997-2001), l'amiral Ratsiraka n'avait pas grand chose de plus à proposer qu'un "Vary+Laoka" pour faire rêver ou enthouisiasmer la jeunesse, pas la peine de s'étonner de la volonté d'une grande partie des Malgaches de tirer un trait sur le passé.
Les forces religieuses, elles aussi, n'apprécient guère l'amiral, qui a laissé s'infiltrer dans le pays sectes et autres groupuscules obscures qui, avec le temps, sont entrés en concurrence directe avec les Eglises officielles. L'Amiral, peu féru de religiosité, l'a-t-il fait volontairement pour "casser" justement l'influence des Eglises ou tout simplement par désintérêt des affaires spirituelles ? Toujours est-il que l'opposition que lui manifestent les religieux est quasi officielle depuis le lancement des travaux de rénovation du siège du FFKM, travaux fort opportunément financés par þ le maire d'Antananarivo. Ce jour-là, Marc Ravalomanana a reçu la bénédiction des quatre chefs d'église du FFKM. A partir de cet instant, il fallait être bien naïf pour penser que les chrétiens allaient rester neutres dans la joute électorale.
Aussi ont-ils - et quoi qu'ils en disent - complètement noyauté le "Consortium des observateurs des élections", organisme dit "indépendant" qui a été le premier à contester les résultats officiels publiés par le ministère de l'intérieur.
Ce Consortium est formé par trois organisations toutes proches ou directement issues des milieux religieux : le KMF/CNOE ( Comité National pour l'Observation des eléctions), Andrimaso FFKM ("vigilance" FFKM) et l'organisation Justice et Paix (une émanation de la commission épiscopale locale).
André Rasolo, coordonnateur national d'Andrimaso FFKM qui avait la même fonction au sein du Consortium des observateurs, professeur de sociologie à l'université, ancien ministre sous le président Albert Zafy, a beau se targuer d'indépendance et de neutralité, il est on ne peut plus affirmatif quand il s'agit de démontrer que Marc Ravalomanana a "gagné dès le premier tour". Que cela soit son droit le plus absolu n'enlève rien aux évidentes connivences entre l'église et le maire d'Antananarivo.
Des politiciens malgaches, qui pour l'heure sont restés prudemment à l'écart du débat sur les résultats du premier tour, s'étonnent toutefois de certains résultats publiés par le Consortium, alors qu'il n'avait pas fait enregistrer des délégués dans ces zones. D'où le Consortium a -t-il sorti ces résultats, si ce n'est des mains du Comité de soutien à Marc Ravalomanana laissent entendre ces dubitatifs ? Un point de vue exprimé sous couvert de l'anonymat car il est effectivement devenu de plus en plus difficile, à Antananarivo, de mettre en doute les chiffres des uns et des autres, sans risquer une vigoureuse salve d'insultes.
 
Quant à Marc Ravalomanana, qui est depuis le mois d'octobre dernier vice-président et principal financier de l'Eglise de Jésus-Christ à Madagascar (FJKM, église réformée), l'un des quatre piliers du FFKM, il a su s'appuyer sur les courants religieux, formidables relais de propagande pour qui ne dispose pas d'un parti politique, comme c'est le cas du maire d'Antananarivo qui ne préside qu'une association dénommée "Tiako Madagasikara" (J'aime Madagascar). Aussi, en annonçant sa candidature à la présidence par un dimanche d'août, à Imerinkasinina, son village natal, sur le parvis du temple protestant FJKM local, ce faisant, il s'est placé d'emblée dans un courant d'inspiration politico-religieuse. Par ferveur ou tactique ? Lui seul doit le savoir comme il sait aussi très bien que 70% des 15 millions de Malgaches sont de religions chrétiennes. Et que 45% des chrétiens sont des fidèles de son église, l'église réformée FJKM...
R-J L.


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