- " Nous avons le
sentiment d'être des missionnaires de Dieu pour
rétablir la paix et la vérité ".
L'homme qui parle ainsi est l'un des bras droit de
Marc Ravalomanana à la communauté
urbaine d'Antananarivo que l'opposant au
président Ratsiraka a conquis par la voie des
urnes en 1999. La veille au soir, le président en
exercice, l'amiral Ratsiraka a eu beau instauré "
l'état de nécessité " qui
s'apparente à un état d'urgence, la ferveur
des sympathisants du maire de la capitale n'a pas faibli
d'un pouce. Au contraire. Une bonne partie des Malgaches
vouent en effet à leur "
président-autoproclamé " une sainte
passion, voyant en lui l'homme providentiel venu sauver
le pays, voire le purifier. C'est cette ferveur, cette
croyance qui confine au mysticisme, que n'ont
peut-être pas suffisamment jaugées les
diplomates en poste à Antananarivo qui pensaient
que le maire de la capitale n'oserait pas franchir le
Rubicon en se faisant proclamer "président".
- "Dieu est avec nous et nous sommes en quelque sorte
ses soldats pour barrer la route du mal", poursuit notre
interlocuteur. C'est dire si l'écart est grand
entre ce sentiment de justice divine et les
préceptes de la diplomatie internationale.
- Quand le secrétaire général
adjoint de l'OUA, Saïd Djinnit, parlait de
"légalité constitutionnelle" à la
table de négociations entre les partisans du maire
et ceux de l'amiral Ratsiraka, une partie de la rue
pensait en son fort intérieur qu'avec
l'arrivée de Marc Ravalomanana dans l'arène
politique, Jésus avait enfin fait un signe en
direction de Madagascar.
- Certains adeptes du maire vont même
jusqu'à penser que son arrivée au pouvoir
signifierait une véritable "libération
nationale", après des années de
colonisation forcée puis mentale. Ratsiraka, bien
qu'il ne fut pas toujours un partenaire facile ni docile
pour le monde occidental, leur apparaît aujourd'hui
comme la simple marionnette de Paris qui a fait son
temps, puisque l'heure serait à de " nouveaux
rapports " entre colonisateurs et colonisés.
- Les pro-Ravalomanana se soucient peu du bilan de leur
idole en matière de gestion financière,
alors que le maire de la capitale est parfois
vigoureusement critiqué pour sa tendance à
confondre la caisse de sa société
privée, Tiko, avec les caisses de la mairie. Et
d'ailleurs pas forcément dans le mauvais sens
puisque selon certaines sources, les salaires des
employés municipaux doivent beaucoup à la
caisse de la société Tiko.
-
- Un étonnant jeu de balancier
- Marc Ravalomanana a-t-il vraiment réussi
à forger une nouvelle conscience nationale autour
de sa personnalité ? A Antananarivo, sans doute,
où la population semble vivre en symbiose totale
avec lui. Il y a eu dans ces jours de tension post
électorale un étonnant jeu de balancier
entre le maire et ses administrés qui se
rassemblaient chaque jour, par centaines de milliers, sur
la place du 13 mai.
- "Emportés par la foule qui nous traîne,
nous entraîne... " Sur trois petites notes de
musique, la chanteuse du cabaret "La Romance", qui chaque
soir, dans les hauteurs d'Antananarivo entonne le
répertoire d'Edith Piaf, chante sans malice la
scène qui se joue chaque matin, dans la ville
basse, sur la place du 13 mai.
- Un jour, c'était "Marc", comme l'appellent les
Malgaches, qui donnait le ton, en promettant du concret
et de l'action pour le lendemain. Le lendemain justement,
c'était la foule qui imposait à "Marc" de
prendre les décisions qu'il n'avait
peut-être pas envie de prendre tout de suite. C'est
ainsi qu'après avoir tergiversé pendant
vingt quatre heures, le maire d'Antananarivo n'eut plus
d'autres choix que de s'en aller au stade de Mahamasina
pour une cérémonie d'investiture,
cérémonie elle aussi teintée de
ferveur religieuse, puisque l'on a pu voir sur l'estrade
du grand stade de la capitale, aux côtés du
"président Marc", les chefs des confessions
religieuses réunis au sein du FFKM (le Conseil
Chrétien des Eglises Malgaches).
- Depuis la contestation des résultats du
premier tour de la présidentielle, la place du 13
mai est aussi devenue un haut lieu de prière. En
semaine, on y défile, le dimanche, on y prie.
- Ravalomanana s'adapte d'ailleurs fort bien à
cette rythmique, en se montrant pugnace les jours
ordinaires à la tribune de fortune
installée sur un trottoir de la place du 13 mai,
tribune du haut de laquelle il distille à la foule
ses mots d'ordre et l'état d'avancement de son
programme de conquête du pouvoir. Le dimanche, par
contre, il y prie comme tout le monde, et se contente de
lire quelques chapitres des écritures saintes, en
guise de bonne parole.
- Le jour du seigneur, ce sont les hommes
d'église qui ont la vedette et se bousculent
à la tribune du 13 mai. Chacun y va de sa parole
biblique, avec un thème récurent celui de
la "vérité". En langage politique,
traduisez la "vérité des urnes", en langage
populaire, traduisez la "vérité c'est que
c'est Marc a été élu dès le
premier tour". Injectée à doses
régulières, cette "vérité"
fut si bien ancrée dans les esprits qu'il a
été impossible à Marc Ravalomanana
de repousser son "investiture" qu'il avait
annoncée pour le vendredi 25 février.
Lorsqu'il émit seulement l'idée de
repousser de quelques jours cette
cérémonie, la foule du 13 mai lui a
rapidement signifier par quelques sifflets qu'il ne
fallait pas prendre les enfants du bon dieu pour des
marionnettes.
-
- Dans ce jeu de ping pong, entre les forces
religieuses, Marc Ravalomanana et la population, il est
bien difficile de savoir qui entraîne qui.
- La volonté de changement exprimée par
une large partie de la population de la capitale, et sans
doute par d'autres couches de la population en province,
est une évidence. Pour séduire
l'électorat pauvre - il n'y a pas d'autres mots -
l'AREMA, le parti de Didier Ratsiraka avait
installé dans les quartiers populaires de la
capitale des stands baptisés "Vary+Laoka= 250
Fmg". Traduction: un plat de riz avec une peu de viande
pour 250 Fmg. Une manière bien maladroite
d'étaler au grand jour l'extrême
pauvreté d'une partie de la population puisque 250
Fmg n'équivalent à rien du tout. Pas
même le prix d'un bonbon. Il n'y a plus
guère que dans les mains des mendiants de la
capitale que l'on trouve encore des pièces de 250
Fmg. Autant dire que si après plus de 20 ans de
pouvoir (1975-1991 puis 1997-2001), l'amiral Ratsiraka
n'avait pas grand chose de plus à proposer qu'un
"Vary+Laoka" pour faire rêver ou enthouisiasmer la
jeunesse, pas la peine de s'étonner de la
volonté d'une grande partie des Malgaches de tirer
un trait sur le passé.
- Les forces religieuses, elles aussi,
n'apprécient guère l'amiral, qui a
laissé s'infiltrer dans le pays sectes et autres
groupuscules obscures qui, avec le temps, sont
entrés en concurrence directe avec les Eglises
officielles. L'Amiral, peu féru de
religiosité, l'a-t-il fait volontairement pour
"casser" justement l'influence des Eglises ou tout
simplement par désintérêt des
affaires spirituelles ? Toujours est-il que l'opposition
que lui manifestent les religieux est quasi officielle
depuis le lancement des travaux de rénovation du
siège du FFKM, travaux fort opportunément
financés par þ le maire d'Antananarivo. Ce
jour-là, Marc Ravalomanana a reçu la
bénédiction des quatre chefs
d'église du FFKM. A partir de cet instant, il
fallait être bien naïf pour penser que les
chrétiens allaient rester neutres dans la joute
électorale.
- Aussi ont-ils - et quoi qu'ils en disent -
complètement noyauté le "Consortium des
observateurs des élections", organisme dit
"indépendant" qui a été le premier
à contester les résultats officiels
publiés par le ministère de
l'intérieur.
- Ce Consortium est formé par trois
organisations toutes proches ou directement issues des
milieux religieux : le KMF/CNOE ( Comité
National pour l'Observation des eléctions),
Andrimaso FFKM ("vigilance" FFKM) et
l'organisation Justice et Paix (une émanation
de la commission épiscopale locale).
- André Rasolo, coordonnateur national
d'Andrimaso FFKM qui avait la même fonction au sein
du Consortium des observateurs, professeur de sociologie
à l'université, ancien ministre sous le
président Albert Zafy, a beau se targuer
d'indépendance et de neutralité, il est on
ne peut plus affirmatif quand il s'agit de
démontrer que Marc Ravalomanana a "gagné
dès le premier tour". Que cela soit son droit le
plus absolu n'enlève rien aux évidentes
connivences entre l'église et le maire
d'Antananarivo.
- Des politiciens malgaches, qui pour l'heure sont
restés prudemment à l'écart du
débat sur les résultats du premier tour,
s'étonnent toutefois de certains résultats
publiés par le Consortium, alors qu'il n'avait pas
fait enregistrer des délégués dans
ces zones. D'où le Consortium a -t-il sorti ces
résultats, si ce n'est des mains du Comité
de soutien à Marc Ravalomanana laissent entendre
ces dubitatifs ? Un point de vue exprimé sous
couvert de l'anonymat car il est effectivement devenu de
plus en plus difficile, à Antananarivo, de mettre
en doute les chiffres des uns et des autres, sans risquer
une vigoureuse salve d'insultes.
-
- Quant à Marc Ravalomanana, qui est depuis le
mois d'octobre dernier vice-président et principal
financier de l'Eglise de Jésus-Christ à
Madagascar (FJKM, église réformée),
l'un des quatre piliers du FFKM, il a su s'appuyer sur
les courants religieux, formidables relais de propagande
pour qui ne dispose pas d'un parti politique, comme c'est
le cas du maire d'Antananarivo qui ne préside
qu'une association dénommée "Tiako
Madagasikara" (J'aime Madagascar). Aussi, en
annonçant sa candidature à la
présidence par un dimanche d'août, à
Imerinkasinina, son village natal, sur le parvis du
temple protestant FJKM local, ce faisant, il s'est
placé d'emblée dans un courant
d'inspiration politico-religieuse. Par ferveur ou
tactique ? Lui seul doit le savoir comme il sait aussi
très bien que 70% des 15 millions de Malgaches
sont de religions chrétiennes. Et que 45% des
chrétiens sont des fidèles de son
église, l'église réformée
FJKM...
- R-J L.
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