N° 247
du 02/04/2002

Madagascar


Ravalomanana-Rastiraka
A chacun "son" pays, à chacun ses morts
Ravalomanana sous la menace d'un coup de force

Un mois après son auto-proclamation le 22 février, comme "président" de Madagascar, Marc Ravalomanana grignote chaque jour un peu plus le pouvoir, sans parvenir à diriger véritablement le pays qui est plus que jamais coupé en deux. Physiquement d'abord, par la présence de barrages tenus par les partisans de Didier Ratsiraka, qui bloquent les principaux axes routiers menant à la capitale, Antananarivo. Politiquement aussi, tant est fort le contraste entre les provinces de Toamasina et d'Antananarivo, par exemple.
Même si Marc Ravalomanana a nommé un "gouvernement" et un "Premier ministre", Jacques Sylla, remplacé de nombreux directeurs et secrétaires généraux des ministères, et des dirigeants des principales sociétés d'Etat (eaux et électricité, carburants, transport aérien), la population, y compris dans la capitale, commence à se gausser des pouvoirs réduits de ces nouveaux responsables. A peine nommé par Ravalomanana, le nouveau "gouverneur" de la province d'Antananarivo (dont la fonction est dorénavant Président de la Délégation de la Province (PDS)), le général Ferdinand Razakarimanana assurait à la presse qu'il allait mettre fin aux barrages civils dans la capitale, source de mécontentement de la population. Las, faute d'hommes à sa disposition, le général Ferdinand Razakarimanana n'a pu rien faire. Les barrages-civils sont toujours là, et la population ironise. Par contre, les Malgaches qui ont amené Ravalomanana au pouvoir ironisent moins en allant faire leur course. Le principale barrage tenu par les partisans de Ratsiraka, qui coupe l'approvisionnement de la capitale à partir du principal port du pays, Toamasina, a entraîné une inflation sur les produits de premières nécessité, à la limite de l'insoutenable. Sans parler du prix de l'essence qui a été multiplié par dix (40 000 Fmg le litre d'essence au marché noir, contre 4 000 Fmg en temps ordinaire), des produits comme le riz, l'huile, le sel ou encore le sucre, ont atteint des prix inabordables pour le commun des Malgaches, quand ils sont encore en vente sur les marchés de la capitale.
Sur les quelque 100 000 employés de la zone franche d'Antananarivo, 70 000 ont été mis en chômage technique, soit purement licenciés. Dans beaucoup de sociétés de service, la moitié du personnel a été mis au travail à mi-temps avec les conséquences salariales qui s'imposent.
Dans ce contexte - des ministres qui n'ont aucun pouvoir d'action, le coût de la vie qui devient insupportable - une frange de l'armée favorable à Marc Ravalomanana, ne cachait pas son impatience à bousculer le cours des événements. Pour certains colonels, Ravalomanana manque de "courage" politique, en refusant de donner le feu vert pour la prise en force les garnisons de la capitale, et ce faisant, de se donner les moyens de faire dégager par la force si nécessaire, les gouverneurs pro-Ratsiraka qui s'accrochent à leur poste, et les barrages qui asphyxient la capitale. Ainsi, certains, du côté de la capitale, se plaisent à rêver d'une sorte de Haut conseil de la République, qui allierait militaires et civils, et qui confinerait Marc Ravalomanana dans un rôle de "gentil" président mais pas comme véritable patron des affaires publiques. De fait dans l'entourage de Ravalomanana, même les grandes pointures politiques, qui le soutiennent, commencent à ironiser sur sa propension à prier davantage qu'il ne le faut, et à croire, qu'avec "quelques robes blanches" (les religieuses) en tête des manifs, tout va se régler.
Les partisans de la ligne dure, qui ont tenté, sans succès jusqu'à présent, de prendre en force le gouvernorat de la province de Fianarantsoa (centre), ont compris assez vite que faute de moyens militaires et de troupes acquises à leur cause ils ne pourront rien faire.
La prise de Fianarantsoa sera déterminante pour l'avenir du pays. Si les pro-Ravalomanana arrivent à installer leur gouverneur en lieu et place du tenant du poste, resté fidèle au président Ratsiraka, il leur aura fallu, à la fois faire montre de détermination, obtenir le soutien réel et engagé d'une partie de l'armée et des forces de l'ordre, et ne pas redouter les conséquences d'un tel coup de force, en l'occurrence des pertes en vie humaines. S'ils y arrivent, ils pourront aussi, sur le plan économique, donner une bouffée d'air frais à la capitale, puisque Fianarantsoa ouvre la voix au port de Manakara, sur la côte est.
Pour l'heure, la première tentative de prise du gouvernorat de Fianarantsoa s'est soldée par la mort de trois partisans de M. Ravalomanana, tués par balles lorsque les forces de l'ordre ont ouvert le feu sur des milliers de manifestants qui marchaient en direction du palais du gouverneur.
 
Dans l'autre camp, on n'a pas ces états d'âmes. A Toamasina, les sympathisants du KMMR (le mouvement de soutien à Ravalomanana) vivent dans une quasi-terreur permanente, après les affrontements du début du mois de mars, au cours desquels, il ne s'en est fallu d'un rien pour qu'un confit ethnique n'éclate. Au barrage de Brickaville, entre Antananarivo et Toamasina, il ne fait pas bon de s'afficher "pro-Ravalomanana". On y risque tout simplement le lynchage par une bande de jeunes civils excités, sous l'oeil narquois de gradés, fidèles à Ratsiraka.
Le président sortant semble jouer une guerre d'usure, histoire de forcer la partie adverse à négocier sous la pression internationale, et afin de pouvoir se remettre en scelle à l'occasion d'un autre scrutin. Ratsiraka joue la durée. Il n'a plus la capitale ? Peu importe, il a fait acheminer du matériel audiovisuel à Toamasina, fourni par l'Algérie, afin de monter une télévision capable d'arroser tout le pays.
Un signe qui montre que l'amiral n'a pas du tout la volonté de quitter le pouvoir, même avec toutes les garanties d'impunité que sont prêts à lui accorder les hommes de Ravalomanana. Ratsiraka n'a de cesse de sillonner les quatre provinces qui sont encore sous son contrôle (Mahajanga, Diego, Tuliar et Toamasina), histoire de remonter le moral à ses sympathisants en leur montrant que le capitaine est encore aux commandes d'une partie du navire.
Dans un tel contexte il paraît peu probable qu'une quelconque solution diplomatique puisse encore faire accepter aux deux parties une solution politique. Les premiers affrontements qui ont eu lieu à Fianarantsoa devraient obliger l'armée à prendre clairement position pour l'un ou l'autre camp, avec toutes les conséquences qui s'en suivront.
R-J L.


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