- Un mois après
son auto-proclamation le 22 février, comme
"président" de Madagascar, Marc
Ravalomanana grignote chaque jour un peu plus le
pouvoir, sans parvenir à diriger
véritablement le pays qui est plus que jamais
coupé en deux. Physiquement d'abord, par la
présence de barrages tenus par les partisans de
Didier Ratsiraka, qui bloquent les principaux axes
routiers menant à la capitale, Antananarivo.
Politiquement aussi, tant est fort le contraste entre les
provinces de Toamasina et d'Antananarivo, par exemple.
- Même si Marc Ravalomanana a nommé un
"gouvernement" et un "Premier ministre",
Jacques Sylla, remplacé de nombreux
directeurs et secrétaires généraux
des ministères, et des dirigeants des principales
sociétés d'Etat (eaux et
électricité, carburants, transport
aérien), la population, y compris dans la
capitale, commence à se gausser des pouvoirs
réduits de ces nouveaux responsables. A peine
nommé par Ravalomanana, le nouveau "gouverneur" de
la province d'Antananarivo (dont la fonction est
dorénavant Président de la
Délégation de la Province (PDS)), le
général Ferdinand Razakarimanana
assurait à la presse qu'il allait mettre fin
aux barrages civils dans la capitale, source de
mécontentement de la population. Las, faute
d'hommes à sa disposition, le
général Ferdinand Razakarimanana n'a pu
rien faire. Les barrages-civils sont toujours là,
et la population ironise. Par contre, les Malgaches qui
ont amené Ravalomanana au pouvoir ironisent moins
en allant faire leur course. Le principale barrage tenu
par les partisans de Ratsiraka, qui coupe
l'approvisionnement de la capitale à partir du
principal port du pays, Toamasina, a
entraîné une inflation sur les produits de
premières nécessité, à la
limite de l'insoutenable. Sans parler du prix de
l'essence qui a été multiplié par
dix (40 000 Fmg le litre d'essence au marché noir,
contre 4 000 Fmg en temps ordinaire), des produits comme
le riz, l'huile, le sel ou encore le sucre, ont atteint
des prix inabordables pour le commun des Malgaches, quand
ils sont encore en vente sur les marchés de la
capitale.
- Sur les quelque 100 000 employés de la zone
franche d'Antananarivo, 70 000 ont été mis
en chômage technique, soit purement
licenciés. Dans beaucoup de sociétés
de service, la moitié du personnel a
été mis au travail à mi-temps avec
les conséquences salariales qui s'imposent.
- Dans ce contexte - des ministres qui n'ont aucun
pouvoir d'action, le coût de la vie qui devient
insupportable - une frange de l'armée favorable
à Marc Ravalomanana, ne cachait pas son impatience
à bousculer le cours des événements.
Pour certains colonels, Ravalomanana manque de "courage"
politique, en refusant de donner le feu vert pour la
prise en force les garnisons de la capitale, et ce
faisant, de se donner les moyens de faire dégager
par la force si nécessaire, les gouverneurs
pro-Ratsiraka qui s'accrochent à leur poste, et
les barrages qui asphyxient la capitale. Ainsi, certains,
du côté de la capitale, se plaisent à
rêver d'une sorte de Haut conseil de la
République, qui allierait militaires et civils, et
qui confinerait Marc Ravalomanana dans un rôle de
"gentil" président mais pas comme véritable
patron des affaires publiques. De fait dans l'entourage
de Ravalomanana, même les grandes pointures
politiques, qui le soutiennent, commencent à
ironiser sur sa propension à prier davantage qu'il
ne le faut, et à croire, qu'avec "quelques robes
blanches" (les religieuses) en tête des manifs,
tout va se régler.
- Les partisans de la ligne dure, qui ont tenté,
sans succès jusqu'à présent, de
prendre en force le gouvernorat de la province de
Fianarantsoa (centre), ont compris assez vite que faute
de moyens militaires et de troupes acquises à leur
cause ils ne pourront rien faire.
- La prise de Fianarantsoa sera déterminante
pour l'avenir du pays. Si les pro-Ravalomanana arrivent
à installer leur gouverneur en lieu et place du
tenant du poste, resté fidèle au
président Ratsiraka, il leur aura fallu, à
la fois faire montre de détermination, obtenir le
soutien réel et engagé d'une partie de
l'armée et des forces de l'ordre, et ne pas
redouter les conséquences d'un tel coup de force,
en l'occurrence des pertes en vie humaines. S'ils y
arrivent, ils pourront aussi, sur le plan
économique, donner une bouffée d'air frais
à la capitale, puisque Fianarantsoa ouvre la voix
au port de Manakara, sur la côte est.
- Pour l'heure, la première tentative de prise
du gouvernorat de Fianarantsoa s'est soldée par la
mort de trois partisans de M. Ravalomanana, tués
par balles lorsque les forces de l'ordre ont ouvert le
feu sur des milliers de manifestants qui marchaient en
direction du palais du gouverneur.
-
- Dans l'autre camp, on n'a pas ces états
d'âmes. A Toamasina, les sympathisants du KMMR
(le mouvement de soutien à Ravalomanana)
vivent dans une quasi-terreur permanente, après
les affrontements du début du mois de mars, au
cours desquels, il ne s'en est fallu d'un rien pour qu'un
confit ethnique n'éclate. Au barrage de
Brickaville, entre Antananarivo et Toamasina, il ne fait
pas bon de s'afficher "pro-Ravalomanana". On y risque
tout simplement le lynchage par une bande de jeunes
civils excités, sous l'oeil narquois de
gradés, fidèles à Ratsiraka.
- Le président sortant semble jouer une guerre
d'usure, histoire de forcer la partie adverse à
négocier sous la pression internationale, et afin
de pouvoir se remettre en scelle à l'occasion d'un
autre scrutin. Ratsiraka joue la durée. Il n'a
plus la capitale ? Peu importe, il a fait acheminer du
matériel audiovisuel à Toamasina, fourni
par l'Algérie, afin de monter une
télévision capable d'arroser tout le pays.
- Un signe qui montre que l'amiral n'a pas du tout la
volonté de quitter le pouvoir, même avec
toutes les garanties d'impunité que sont
prêts à lui accorder les hommes de
Ravalomanana. Ratsiraka n'a de cesse de sillonner les
quatre provinces qui sont encore sous son contrôle
(Mahajanga, Diego, Tuliar et Toamasina), histoire de
remonter le moral à ses sympathisants en leur
montrant que le capitaine est encore aux commandes d'une
partie du navire.
- Dans un tel contexte il paraît peu probable
qu'une quelconque solution diplomatique puisse encore
faire accepter aux deux parties une solution politique.
Les premiers affrontements qui ont eu lieu à
Fianarantsoa devraient obliger l'armée à
prendre clairement position pour l'un ou l'autre camp,
avec toutes les conséquences qui s'en suivront.
- R-J L.
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