N° 253
du 30/07/2002

Madagascar


La face sordide de la victoire
Ambilobe “libérée”
laisse pourrir vivant les miliciens de M. Ratsiraka

Jao Martin et Abdon étaient des champions de “moraingy”, la boxe malgache traditionnelle, mais ils sont aujourd’hui “les assassins d’Ambilobe” pour les gens de ce petit bourg du nord-ouest, repris fin juin par l’armée du président élu Marc Ravalomanana.
Le chauffeur de taxi-brousse qui a finalement accepté de transporter ces deux chefs de milice du camp du président sortant Didier Ratsiraka, ne peut s’empêcher d’ouvrir la portière et vomir. La cuisse gauche de Jao Martin est perforée d’un trou béant, la chair est gangrenée et l’odeur insoutenable. Les deux hommes, fémur ou tibia brisé par des balles de Kalachnikov lors de la prise d’Ambilobe, étaient livrés à l’infection depuis quatre jours dans l’arrière-cour de la sous-préfecture d’Ambilobe, devenue le QG des forces de M. Ravalomanana sur le front nord-ouest.
“Nous respectons les droits de l’homme, nous les faisons évacuer vers un hôpital”, glisse un officier, très gêné lorsque des journalistes étrangers découvrent les deux hommes gisant dans de hautes herbes au milieu des poules et des chiens galeux. Pourquoi avoir attendu quatre jours?
“Leurs familles viennent seulement de les réclamer. Personne n’a voulu venir les chercher, l’hôpital n’en n’a pas voulu”, plaide-t-il. “Ce sont des ennemis, des miliciens de la pire espèce, nous ne pouvons risquer la vie de nos hommes pour les escorter jusqu’à un autre hôpital”, lance cyniquement un autre officier.
Jao Martin ne survivra probablement pas, son sang étant de toute évidence déjà empoisonné. “C’est vrai, on était dans la milice mais on nous a ramassés de force”, souffle-t-il, avant de jurer : “On ne recommencera pas”.
Paradoxe de cette situation de non-droit, les deux miliciens ne sont pas gardés et sont libres de parler. Jao Martin reconnaît aisément qu’à la tête des milices, le lieutenant-colonel Ancelin Coutiti, un officier extrémiste à la sinistre réputation du camp Ratsiraka, qui écume le nord depuis six mois, a “enlevé des gens de la race Merina” (l’ethnie de M. Ravalomanana), le 24 juin. Deux jours plus tard, il en a fait enchaîner 71 aux grilles du gouvernorat d’Antsiranana, le grand port du nord-ouest, exhibant ces “boucliers humains” pour dissuader l’armée de M. Ravalomanana d’attaquer. Avec Jao Martin et Abdon à leur tête, une trentaine de miliciens équipés par Coutiti ont effectivement fait régner la terreur à Ambilobe, comme partout dans les villes du nord dont l’armée de M. Ravalomanana les a chassés.


Sommaire MADAGASCAR

Sommaire Home Page