N° 245
du 28/02/2002

Centrafrique


Procès du putsch manqué de mai 2001
Démafouth charge Bozizé

L'ancien ministre de la Défense, Jean-Jacques Démafouth, et deux militaires de haut rang ont fortement mis en doute, devant la Cour criminelle de Bangui, la loyauté de l'ancien chef d'état-major des armées, François Bozizé, lors du putsch manqué du 28 mai 200.
"J'ai constaté des actes qui m'ont amené à douter de la sincérité du chef d'état-major", a déclaré M. Démafouth au procès des auteurs présumés de cette tentative, imputée par l'accusation à l'ex-président André Kolingba, et auquel il comparaît lui-même pour "atteinte à la sûreté de l'Etat".
Le chef de l'Unité de sécurité présidentielle (USP), le général Ferdinand Bombayaké, et le sous-chef d'état-major des armées, le général André Mazi, entendus comme témoins, ont confirmé un certain flottement dans la direction des forces loyalistes durant les jours ayant suivi l'attaque, dans la nuit du 28 mai, de la résidence du président Ange-Félix Patassé.
Jean-Jacques Démafouth, limogé et arrêté le 26 août 2001 pour avoir ourdi, selon l'accusation, un complot parallèle contre le chef de l'Etat, a raconté avoir confié au président Patassé ses doutes sur l'attitude de M. Bozizé: "Je lui ai dit: «le général (ndlr: Bozizé) dirige, mais je sens qu'il va remettre nos éléments à l'ennemi et que l'ennemi va se retourner contre nous»".
François Bozizé, limogé à son tour fin octobre 2001, s'est réfugié début novembre au Tchad, après avoir résisté à Bangui par les armes à une tentative d'arrestation des autorités pour tentative de coup d'Etat.
M. Démafouth a précisé qu'au matin du 30 mai, il avait obtenu du matériel supplémentaire pour le général Bozizé et ses hommes, afin qu'ils reprennent aux putschistes le camp Kassaï, au sud-est de Bangui, mais que ces hommes et leur équipement avaient été aperçus à l'opposé de la ville, dans les quartiers sud-ouest tenus par les mutins.
Il a ajouté avoir ordonné à M. Bozizé d'envoyer des éléments pour sécuriser le terminal pétrolier de Bangui, mais que le général n'y avait envoyé que 12 hommes, rapidement encerclés par les putschistes.
L'ancien ministre a en outre réaffirmé avoir, avant le 28 mai, débloqué au général Bozizé et au chef de la gendarmerie, le général François N'Djadder, des primes destinées aux soldats composant les patrouilles de nuit et les piquets d'alerte mis en place préventivement au sein de l'armée.
Or ces sommes n'ont jamais été versées aux soldats, rendant ces mesures d'alerte inopérantes, s'est-il étonné.
M. Démafouth a indiqué avoir informé, dès janvier 2001, le président Patassé, de la préparation de trois complots: le premier par des proches de M. Kolingba, le second par M. Bozizé, le troisième par le général N'Djadder, abattu la nuit du 28 mai dans des circonstances mystérieuses.
"A un moment, le commandement militaire a flotté et l'autorité suprême (ndlr: le chef de l'Etat) a été obligée de le confier au ministre de la Défense", a pour sa part révélé le général Bombayake, chef de l'USP.
M. Bombayake et l'ex-adjoint de M. Bozizé, le général Mazi, ont également témoigné du comportement, à leurs yeux, ambigu du général Bozizé, et du fait que les opérations s'étaient mieux déroulées lorsqu'elles avaient été prises en main par M. Démafouth, à partir du 30 mai.
Le ministre jouissait alors visiblement de la confiance du chef de l'Etat. C'est à lui, a-t-il affirmé, que le président avait demandé de contacter le chef rebelle congolais, Jean-Pierre Bemba, pour lui demander des renforts en hommes contre les putschistes.
Deux mois après, M. Démafouth était arrêté sur la foi d'une écoute téléphonique dont il conteste l'authenticité, mais d'après laquelle il réclamait en vain à M. Bemba un soutien en hommes... pour renverser à son tour le président Patassé.
Cette partie du dossier Démafouth n'a pas encore été abordée lors de ce procès qui s'est ouvert le 15 février et au cours duquel seront jugées 680 personnes, dans leur immense majorité par contumace.
Dès sa première comparution, M. Démafouth, comparaît pour "atteinte à la sûreté de l'Etat", avait déclaré : "Je ne reconnais rien et je plaide non coupable".
 
Par ailleurs, ces premières audiences ont révélé que les services de sécurité centrafricains disposaient d'informations sur un complot en préparation par l'ex-président André Kolingba, mais n'ont pu, faute de coordination, prévenir le putsch avorté du 28 mai 2001.
Bien avant le 28 mai 2001, "toutes les informations reçues avaient trait à un coup d'Etat préparé par l'ancien président André Kolingba", a ainsi déclaré à la barre le général Maurice Regonessa, ministre de l'Intérieur de 1999 à avril 2001. Un témoignage confirmé par celui du délégué général au Désarmement, Michel Dognéné, membre comme M. Kolingba de l'ethnie yakoma, selon qui "le coup d'Etat d'André Kolingba était préparé depuis 1993, aussitôt après sa défaite à la présidentielle".
Le directeur général de la police, Joel Moidamsé Sinféi, a quant à lui affirmé que "plusieurs fiches faisant état de réunions dans certains quartiers de Bangui, regroupant des militaires et des personnalités politiques ont été adressées à la hiérarchie, en 2000 et 2001, relatives à des projets de coup d'Etat".
Ces dépositions viennent conforter l'idée, déjà largement évoquée au cours des précédentes audiences, que les autorités disposaient, bien avant l'attaque nocturne de la résidence présidentielle le 28 mai, de nombreuses informations sur des préparatifs de coup de force. Jean-Jacques Démafouth a également confirmé la tenue, une semaine avant les événements du 28 mai, d'une réunion de sécurité au cours de laquelle M. Patassé aurait révélé avoir connaissance d'une tentative de renversement.
Comment, avec cette masse d'informations, l'attaque du 28 mai a-t-elle donc été possible? Selon le général Régonessa, les renseignements dont il disposait "étaient directement envoyés au chef de l'Etat pour savoir la conduite à tenir". Mais "parfois, ces informations (nous) étaient renvoyées pour plus de précisions".
Le procès a été prorogé jusqu'au 30 mars.


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