Centrafrique


Chronologie d'un coup d'Etat raté (mai 2001)

Nuit du 27 mai 2001: Des tirs d'armes automatiques et d'armes lourdes retentissent à Bangui près de la résidence du président Ange-Félix Patassé et dans d'autres quartiers de la ville. Dans la capitale, les 600.000 Banguissois passent la nuit calfeutrés chez eux et c'est la confusion totale.

Lundi 28 mai : la radio nationale n'émet plus. Des combats ont lieu à proximité du camp Kassaï, la principale caserne de la capitale.
Dans l'après-midi, la présidence annonce l'échec d'une attaque visant la résidence du chef de l'Etat, attaque qui a fait "sept morts dans les rangs de la sécurité présidentielle et beaucoup parmi les assaillants".
Le président instaure un couvre-feu sur l'ensemble du territoire.
Les insurgés, pas officiellement identifiés, seraient des éléments des Forces armées centrafricaines (FACA) dont certains avaient déjà participé aux mutineries de 1996-1997.
"Tout est désormais rentré dans l'ordre", déclare le porte-parole du chef de l'Etat, Prosper Ndouba, ajoutant que "le président est sain et sauf".
Les putschistes sont "toujours poursuivis par des unités mixtes de la garde présidentielle, des Forces armées centrafricaines, et de la gendarmerie", précise la présidence.
Le gouvernement invite la population "à garder son calme" et à rester "très vigilante pour démasquer ces fauteurs de troubles".
"Les événements survenus à Bangui restent encore confus", estime pour sa part le ministère français des Affaires étrangères qui dit suivre l'évolution de la situation "avec une attention particulière".
Les assaillants, après l'attaque nocturne, se sont rassemblés dans le sud de la capitale,favorable à l'opposition.
Des centaines d'habitants ont commencé à fuir en direction de Mbaïki (sud-ouest) ou pour rejoindre des quartiers plus calmes.

Alfred Poloko Tainga, conseiller politique du président Patassé, arrêté le 8 juin après son limogeage sur décret présidentiel, a "disparu" des locaux de la Brigade de recherche de la gendarmerie de Bangui.
Il aurait été limogé pour s'être opposé à l'expulsion d'un ressortissant de République démocratique du Congo (RDC) jouissant de la double nationalité, contre l'avis du ministre de la Justice. Selon diverses sources, ce Congolais était soupçonné d'être un mercenaire ayant fomenté un complot contre le président Patassé et était en fuite.

Mardi 29 mai : Le président togolais Gnassingbe Eyadema, l'Organisation de l'Unité africaine (OUA) et le Tchad ont tour à tour "fermement" condamné la tentative de putsch.
"Vivement préoccupée par les événements, la France condamne le recours à la violence contre un gouvernement élu et appelle au retour au calme", déclare-t-on à Paris.
Peu avant le lever du jour, les FACA et l'Unité de sécurité présidentielle ont entamé des opérations de ratissage "maison par maison" dans les quartiers sud de Bangui où se sont repliés les putschistes. C'est le début de l'exode de milliers d'habitants.
Dans le courant de la matinée, le porte-parole de la présidence, Prosper Ndouba, déclare que "tous les quartiers sud sont maintenant sous contrôle, sauf une poche de résistance autour du centre émetteur de la radio nationale".
Des détonations d'armes automatiques et d'armes lourdes continunt à retentir jusqu'en début d'après-midi.
La radio nationale, dont l'émetteur central a été endommagé par les mutins, n'a pas repris ses émissions.
Le bilan officiel des combats, qui faisait état de "sept morts parmi la garde présidentielle" et de "beaucoup de morts parmi les assaillants", pourrait désormais "être beaucoup plus élevé", indique la présidence.
"Nous avons fait des prisonniers, vraisemblablement des dizaines. Ce sont surtout des anciens mutins et des officiers rebelles des FACA", a également indiqué le porte-parole de la présidence.
La présidence annonce le décès du commandant de la gendarmerie nationale, le général François Ndjadder Bedaya, blessé en défendant la résidence de M. Patassé, dont il était l'un des plus fidèles.

Mercredi 30 mai : Des soldats libyens sortent de deux Tupolev avec des véhicules blindés légers à l'aéroport international de M'Poko où Les FACA, restées dans leur grande majorité fidèles au président Patassé, ont entre-temps reçu le soutien de soldats du Front de libération du Congo (FLC), le mouvement rebelle congolais de Jean-Pierre Bemba. Entre 150 et 200 Congolais se sont positionnés sur les rives du fleuve Oubangui, à proximité de l'ambassade de France, afin de prévenir toute fuite des rebelles par le fleuve vers l'ex-Zaïre.

La présidence accuse le matin l'ancien chef de l'Etat André Kolingba d'être l'auteur de cette tentative de coup d'Etat. La présidence accuse en outre les enfants de Kolingba d'avoir "participé à la tentative de putsch" avec "la complicité du général Guillaume Lucien N'Djengbot et du commandant Anicet Saulet".
Cette tentative de renverser le président Patassé aurait été également menée, toujours selon la présidence, "avec le soutien des généraux rwandais 'Safari' et 'Zulu' encadrant plus de 300 ressortissants de certains pays africains recrutés comme mercenaires".
Le général André Kolingba, président-fondateur du Rassemblement démocratique centrafricain (RDC, opposition), avait été chef d'Etat de 1981 à 1993 avant d'être écarté par l'actuel président Ange-Felix Patassé.
Son parti compte -20 députés.
Agé de 64 ans, de l'ethnie Yakoma riveraine du fleuve Oubangui, il a quatre fils dans l'armée centrafricaine, récemment restructurée au profit des autres ethnies du pays, dont un lieutenant-colonel, deux capitaines et un sergent. Le cinquième enfant de M. Kolingba est lui-même député à l'Assemblée nationale.
Le général N'Djengbot, condamné à 10 ans de prison ferme en 1994, a été extrait de sa prison du camp De Roux par les mutins lors de l'attaque de la résidence du président Patassé.
Le commandant Anicet Saulet avait dirigé la 3e mutinerie de 1996/1997.

Dans l'après-midi, s'exprimant pour la première fois publiquement sur une radio associative, le président Patassé promet d'écraser les rebelles qui conservent des positions au sud-ouest de Bangui vers les quartiers Petevo et Bimbo, à la sortie de la capitale, et dans un camp militaire de la capitale. "J'ai pris des mesures pour casser le général Kolingba et les autres officiers supérieurs" qui ont participé à ce coup, déclare-t-il.

Le général Kolingba déclare à Radio France internationale avoir été "approché par les mutins" qui lui auraient demandé de "prendre la direction de l'opération (...) pour ramener l'unité nationale, la paix et assurer la transition". Il appelle les forces loyalistes à "arrêter les tirs" et "à déposer les armes" et demande "l'appui de la France pour sécuriser le pays". "Ce n'est pas un coup d'Etat mais une intervention salutaire que me demandent les mutins", ajoute-t-il, tout en exigeant la "démission" de M. Patassé.
Sur le terrain, les mutins auraient repris le contrôle du camp Kassaï.
Le président Patassé rétrograde le général Kolingba par décret au rang de "soldat 2ème classe".
Muets depuis la tentative de putsch, les hommes politiques centrafricains se manifestent à travers six députés proches de Kolingba, qui se désolidarisent des auteurs du coup d'Etat.

Jeudi 31 mai : La France appelle "instamment" les putschistes à renoncer à leurs visées. Le Mali et la Communauté des Etats sahélo-sahariens (COMESSA) condamnent la tentative de coup d'Etat en Centrafrique
Washington met en garde la Libye contre toute ingérence en Centrafrique; A la question de savoir si Washington condamnerait une éventuelle intervention libyenne, le porte-parole de la Maison Blanche répond: "Oui, nous le ferions".
L'armée mène des opérations de ratissage dans le sud de Bangui.
Kolingba demande maintenant aux putschistes de déposer les armes.
Bangui vit dans l'attente d'une vaste offensive contre les putschistes retranchés dans les quartiers Petevo et Bimbo et dans le camp Kassaï.
Le Conseil de sécurité de l'ONU appelle le régime du président Patassé à respecter "l'esprit de réconciliation" des accords de paix de 1998 et exhorte les auteurs du coup "à renoncer à leur entreprise qui ne mène nulle part, et à revenir à la légalité".

Vendredi 1er juin : La France a eu des contacts avec les protagonistes mais elle n'a pas entrepris de médiation entre le président et les putschistes, affirme le ministère français des Affaires étrangères.
Kofi Annan, consulte les dirigeants de la région sur la situation.
Les forces du président Patassé lancent une vaste offensive contre les mutins et leurs positions, qui fait plusieurs morts et blessés et reprennent le camp Kassaï. L'armée pourchasse les rebelles qui ont fui dans les quartiers périphériques du camp, vers le fleuve Oubangui.
Devant la violence des combats et des opérations de "nettoyage", des centaines de Banguissois s'enfuient ou tentent de s'abriter dans la résidence de l'ambassadeur de France.
La reprise des hostilités militaires révèle la ligne "dure" du régime Patassé. Le porte-parole de la présidence, Prosper Ndouba, évoquant l'appel lancé aux putschistes par Kolingba pour qu'ils déposent les armes, écarte toute négociation: "C'est trop facile. Il a tenté un putsch. Il a échoué. Qu'il assume maintenant. C'est tout", déclare-t-il.
Patassé publie un décret chargeant M. Kolingba et cinq officiers supérieurs centrafricains de sept chefs d'accusation dont "tentative de coup d'Etat" et "assassinat".
Outre M. Kolingba, les militaires ainsi sanctionnés sont le général Guillaume Lucien Ndjengbot, le colonel Maurice Gamba, le lieutenant-colonel Guy Serge Kolingba, le commandant Anicet Saulet et le capitaine Guy-José Gailloty, tous rétrogradés au rang de soldat de deuxième classe.
L'Union européenne condamne aussi cette tentative de coup d'Etat, estimant "inadmissible de recourir à la force pour atteindre des objectifs politiques ou économiques".

Samedi 2 juin : Une nouvelle radio, baptisée "Radio Paix et Liberté" (RPL), émet en FM depuis la résidence du président Patassé.
L'armée lance ses troupes contre les derniers bastions rebelles provoquant à nouveau la fuite de milliers de civils devant les opérations de "ratissage". Après avoir d'abord pilonné le quartier Ouango, l'armée donne l'assaut contre le quartier Bimbo. Mais les FACA continuent aussi leurs opérations de "ratissage", traquant partout les "mutins" qui pourraient se cacher, selon elles, parmi les civils. Elles ont reçu dans cette sale besogne le soutien de rebelles congolais du FLC de Jean-Pierre Bemba.
Kolingba, qui était refugié avec ses hommes au quartier Ouango, a fui.
On commence à s'inquiéter du nombre de victimes que vont faire les opérations de ratissage. "Il y a eu des dérapages, des dérives, lors des opérations dans certains quartiers de Bangui", reconnaît le porte-parole de la présidence, ajoutant: "nous les condamnons de la manière la plus ferme qu'il soit".

Dimanche 3 juin : L'armée est en passe de reprendre le contrôle total de Bangui aux putschistes en multipliant les opérations de "ratissages" dans la capitale.
La résidence du général Kolingba, située à Ouango, quartier au bord du fleuve Oubangui, tombe aux mains des FACA qui y découvrent une "importante quantité d'armes de guerre et de munitions". L'ancien chef de l'Etat est "toujours recherché avec ses complices, des généraux hutus rwandais, pour être jugé de ses actes", souligne la présidence.

Lundi 4 juin : L'ambassadeur de Centrafrique en République démocratique du Congo (RDC) est "convoqué" par le gouvernement de Kinshasa à propos du soutien de Jean-Pierre Bemba aux troupes centrafricaines à Bangui. "Le président Ange-Félix Patassé n'a jamais soutenu Jean-Pierre Bemba", déclare à la radio l'ambassadeur centrafricain, ajoutant: "nous n'avons pas sollicité de façon formelle une aide quelconque".
La tête d'André Kolingba est mise à prix. "Le président Ange-Félix Patassé met à prix la tête de Kolingba" et promet une "récompense de 25 millions de francs CFA (38.000 dollars) à quiconque pourrait le ramener mort ou vivant", indique Prosper Ndouba.
Les hommes de M. Bemba sont accusés de piller les maisons abandonnées par leurs habitants. Dans le sud-est de la capitale, ces pillages visaient principalement les habitations des proches de M. Kolingba, dont le député du Rassemblement démocratique centrafricain (RDC de M. Kolingba) Théophile Touba.
Son corps sera retrouvé plus tard dans les environs de la résidence de Patassé, criblé de balles et portant des traces de torture.
"Les Forces de défense et de sécurité ont reçu des instructions fermes pour éviter les pillages et les exactions sur les particuliers", rappelle le porte-parole du gouvernement. Les Banguissois sont restés terrés chez eux pour la huitième journée de suite.
Le ministre français des Affaires étrangères, Hubert Védrine, déclare de Nouakchott où il est en visite que "le temps de l'ingérence en Afrique est révolue". Une allusion directe à l'intervention libyenne.

Mardi 5 juin : Kofi Annan décide de dépêcher l'ancien président du Mali, le général Amadou Toumani Touré, comme son envoyé spécial en Centrafrique pour apaiser les tensions. Il devra "restaurer un dialogue politique pacifique", indique l'ONU.
Pour la cinquième journée consécutive, des tirs d'armes lourdes sont entendus à Bangui, l'armée centrafricaine poursuivant son "nettoyage" des quartiers sud-ouest où se trouvent retranchés les derniers mutins.
Les FACA, encore appuyées par des rebelles congolais, tentent toujours de déloger la centaine de mutins - selon les chiffres de la présidence - qui refusent encore de se rendre.
Des soldats du FLC de Bemba pillent les quartiers sud-est de Bangui et traversent ensuite le fleuve Oubangui. en pirogue pour ramener leur butin en RD Congo.
Le gouvernement dément à nouveau toute "opération de nettoyage ethnique" affirmant que "seuls les auteurs du coup d'Etat et leurs complices sont recherchés". Des témoignages précis font pourtant état de "massacres" contre des membres de l'ethnie Yakoma, celle d'André Kolingba.
Le gouvernement précise par ailleurs que "les troupes libyennes séjournent à Bangui à la demande de l'Etat centrafricain".

Mercredi 6 juin : Les FACA, poursuivant les derniers mutins, sont allées jusqu'au Kilomètre 12, en direction du sud-ouest de la capitale.
En milieu d'après-midi, le ministre de l'Intérieur, M. Théodore Bikoo, anticipant la victoire des forces loyalistes, s'adresse à la population pour lui assurer que sa sécurité était désormais "garantie".
Plusieurs organisations de la société civile condamnent le coup d'Etat manqué du 28 mai, dans des messages radiodiffusés appelant à "la paix et l'unité nationale".

Jeudi 7 juin : Dix jours après la tentative de coup d'Etat manqué, les FACA, soutenues par les rebelles congolais du Front de libération du Congo (FLC) et la logistique des soldats libyens, ont finalement eu raison des putschistes au terme de cinq jours de combats dévastateurs et meurtriers.
Le ministre de la Défense, Jean-Jacques Demafouth confirme que les FACA ont le "contrôle total" de la capitale.
Il appelle tous les militaires, "même ceux qui ont participé à cette insurrection", à regagner leurs casernes.
Un assaut final contre la dernière poche de résistance n'a finalement pas eu lieu.
Les hommes du FLC commencent à regagner leurs bases, en RDCongo. "Notre mission à présent est terminée. Ordre a été donné aux troupes de rentrer sur notre territoire", déclare Jean-Pierre Bemba.

Le spectacle dans Bangui n'est pas joli : de nombreux cadavres, dont la plupart sont en état de putréfaction, jonchent les rues. Certains ont commencé à être incinérés sur place, alors que des centaines de blessés affluent à l'hôpital.
Le bilan des combats, qui ont été surtout violents dans les quartiers sud-est et sud-ouest de la ville, pourrait largement dépasser les 250 à 300 morts.
Les humanitaires ont reçu la permission de circuler dans certains quartiers seulement, pour des raisons de sécurité, leur a-t-on affirmé.
De nombreux édifices publics et maisons d'habitation ont été totalement ou partiellement détruit. Dans le sud-ouest de la capitale, de nombreuses maisons supposées abriter les mutins lors des opérations de ratissage par les forces armées, ont été partiellement ou entièrement rasées.

A Paris, le ministre français de la Coopération, Charles Josselin déclare qu'il ignore "où se trouve le général André Kolingba, et certainement pas à l'ambassade de France". S'agissant des "contacts" que Paris a eus avec les belligérants pendant la mutinerie, M. Josselin précise que la France avait appelé "à la retenue, comme des chefs d'Etats africains (...) pour éviter un dérapage dans la guerre ethnique".

Vendredi 8 juin : Les représentants de la communauté internationale et des humanitaires se concertent à Bangui sur l'aide à fournir à la population. Au moins 80.000 personnes ont fui Bangui.

Le président Patassé demande un "constat international" sur "l'impressionnant arsenal d'armes" saisi au domicile de l'ex-général Kolingba. M. Patassé précise que les responsables du putsch manqué feront l'objet d'une "procédure judiciaire au niveau national et international". Il souhaite que "la France, le Conseil de sécurité de l'ONU, l'Union européenne, l'OUA, la COMESSA et la CEMAC" envoient une délégation à Bangui à cet effet. Il se dit "surpris que des armes et munitions devant être livrées par l'ambassade de France à la gendarmerie nationale centrafricaine puissent atterrir à la résidence de Kolingba, attenante à la résidence de l'ambassadeur de France" à Bangui.
Enfin, le président "remercie" le colonel Kadhafi et le chef rebelle congolais Jean-Pierre Bemba pour leur "aide à rétablir l'ordre constitutionnel dans notre pays".

En ville, les langues se délient, et les témoignages sur les exactions commises par les forces loyalistes contre les ressortissants de l'ethnie Yakoma ou même d'autres ne manquent pas.
Les familles essaient tant bien que mal de se reconstituer.

Copyright © Afrique Express
230 du 13/06/2001


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