N° 236
du 01/10/2001

Tchad


Grande manoeuvre libyenne pour amener
le MDJT à négocier avec le président Deby ?
Avec Adoum Togoï comme pion de rechange...

L'attaque le dimanche 15 juillet de la localité de Fada, située (dans le nord-est du Tchad, à quelque 500 kilomètres de la capitale N'Djaména) par des éléments divers pourrait être le point de départ d'une opération visant à créer un MDJT-bis, plus malléable par la Libye, afin d'amener ce mouvement à négocier avec le président Idriss Deby.
Même si cette attaque a été revendiquée par le Mouvement pour la justice et la démocratie au Tchad (MDJT), actuellement dirigé par Youssouf Togoïmi, il semble, selon plusieurs sources, que ce mouvement n'a pas eu la capacité opérationnelle pour descendre des montages du Tibesti où il est basé, jusqu'à la ville de Fada. Les affrontement qui ont eu lieu à la garnison militaire de Fada auraient eu pour point de départ une révolte d'une partie des militaires, essentiellement Gorane, mécontents de leurs conditions de vie. Ils auraient été rejoints par des sympathisants du MDJT qui sont légions dans la région, mais aussi par un groupe dirigé par Adoum Togoï, dépêché à toute allure à partir de la Libye, et avec le feu vert des autorités de Tripoli. Objectif de cette manŠuvre, créé un MDJT-bis, contrôlé par Adoum Togoï, ce dernier étant beaucoup plus disposé à négocier avec N'Djaména que Youssouf Togoïmi, qui reste sur son préalable: négocier, oui, mais seulement le départ d'Idriss Deby du pouvoir.
Si cette opération se confirme, on comprendrait mieux pourquoi dans un premier temps le gouvernement de N'Djaména a réfuté toute attaque sur Fada, puis l'a reconnu ultérieurement. Une manière comme une autre de donner du crédit à ce groupe rebelle, qui, selon nos informations, n'a pas rejoint les bases du MDJT sous contrôle de Youssouf Togoïmi dans le Tibesti mais resterait localisé au nord de Fada.
Adoum Togoï, qui fut successivement collaborateur du premier président tchadien, le sudiste Tombalbaye, puis chef d'état major des Forces armées populaires (FAP) de Goukouni Weddeye, puis ministre de la Défense du gouvernement de transition de 1981 à 1982, est d'ethnie Bidéyat (sous groupe Gorane).
Les Goranes qui l'entourent gardent toutefois pas mal de rancŠur au régime d'Idriss Deby qui a "chassé" leur frère du pouvoir, Hissen Habre en 1990. Adoum Togoï arrivera-t-il à les convaincre de faire allégeance au régime de N'Djaména ? L'avenir le dira.
Pour mémoire, Adoum Togoï avait déjà été chargé par Tripoli il y a quelques mois d'organiser en Libye une table ronde de l'opposition politico-militaire, avec pour finalité d'amener les groupes rebelles à négocier avec le président Deby. A l'époque, Adoum Togoï, selon plusieurs sources, avait surtout conservé par devers lui les fonds que lui avait fait remettre Khadafi pour organiser cette table ronde.

Une opération à double tranchant

Mais cette opération, qui vise en fait à détrôner de la tête du MDJT Youssouf Togoïmi, pourrait a contrario renforcer ce mouvement. La crise qui sévit actuellement au sein de la Coordination des mouvements armés et partis politiques du Tchad (CMAP) entre le président de cette organisation, Antoine Bangui et un de ses principaux membres, l'ancien président tchadien Goukouni Weddeye (1979-82), semble être la conséquence de ces grandes manŠuvres libyennes.
Un bref rappel des faits s'impose. Le 23 août dernier à Cotonou au Bénin, Goukouni Weddeye s'était fait "investir" comme "unique" représentant des mouvements tchadiens en exil sur la scène internationale. Une annonce qui avait suscité la colère d'Antoine Bangui et qui a finalement abouti à l'exclusion de Goukouni de la CMAP, le 17 septembre.
Pourquoi ce coup de force de Goukouni pour s'emparer de la CMAP ? Là encore, on pourrait y retrouver la main de la Libye. Il est de notoriété publique - même si certains membres du MDJT le démentent - que Goukouni Weddeye et Youssouf Togoïmi ne s'entendent pas, essentiellement pour une question de leadership sur la communauté toubou. Sans entrer dans le détail, Goukouni Weddeye se considère comme le "chef" des toubous de par son origine traditionnelle (sultanat), alors que Youssouf Togoïmi n'est pas un toubou à cent pour cent (seule sa mère est toubou, son père serait d'ethnie Bidéyat).
Aussi, Goukouni Weddeye, en prenant la tête de la CMAP, aurait pu lui aussi avec le soutien libyen amener ce mouvement à négocier avec les autorités de N'Djaména, ce à quoi se refuse jusqu'à présent Antoine Bangui.
L'échec de la mainmise de Goukouni sur la CMAP devrait, et c'est là le retour de bâton, conduire Antoine Bangui à se rapprocher de Youssouf Togoïmi, ce qui jusqu'à présent n'a guère eu lieu, malgré divers contacts informels entre les deux mouvements.
Si la CMAP se lie maintenant par des accords de collaboration avec le MDJT de Youssouf Togoïmi, l'opération déstabilisation du MDJT aura complètement échoué, renforçant même davantage ce mouvement en lui donnant une autre envergure que celle d'un simple mouvement rebelle forgé sur une seule ethnie, en l'occurrence les Toubous.
La CMA, outre le sudiste Antoine Bangui, compte dans ses rangs divers groupuscules de toutes ethnies confondues. C'est peut-être une nouvelle chance pour Youssouf Togoïmi de donner un début d'envergure nationale à son mouvement, et d'apparaître par la suite, non pas comme un simple guérillero, mais comme le patron d'un vaste mouvement d'opposition politico-militaire.


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