Présidentielle du 5 mars au Bénin |
Le 1 er tour de l’élection présidentielle au Bénin a pu finalement avoir lieu le mars dernier, malgré les difficultés rencontrées par la Commission électorale nationale autonome (CENA) qui avait en charge l’organisation globale du scrutin.Les résultats provisoires publiés par la Cour constitutionnelle du Bénin, mercredi 15 mars 2006, envoient au second tour un novice, le Dr Yayi Boni, qui n’a pas de parti politique, et un vieux routier de la scène politique béninoise, Adrien Houngbedji, président du Parti pour un renouveau démocratique (PRD), qui était toujours arrivé en troisième position à toutes les élections présidentielles depuis 1991. Selon ces résultats, Yayi Boni est crédité de 1 074 308 suffrages (35,64 %) et Adrien Houngbédji de 727 239 voix (24,12 %) Une autre vieille figure de la classe politique, Bruno Amoussou, leader du Parti social démocrate (PSD), n’a pas réussi son pari pour arriver au deuxième tour d’élargir sa base électorale, traditionnellement confinée dans deux départements de l’est du pays, le Mono et le Couffo. Il est crédité de 489 122 voix (16,22 %) Le grand perdant de ce premier tour est le parti Renaissance du Bénin (RB) de l’ancien président Nicéphore Soglo, dont le fils Léhady, qui était candidat, n’arrive qu’en 4 ème position avec seulement 253 478 voix (8,40 %).A toutes les élections présidentielles depuis 1991, Nicépohore Soglo avait toujours franchi ou frôlé la barre des 30 % de suffrages au premier tour. Le parti Renaissance du Bénin semble payer les multiples dissensions qui l’ont miné depuis des années, y compris au sein de la famille Soglo elle-même, puisqu’un frère de Léhady, Ganiou Soglo était aussi candidat à ce scrutin du 5 mars. Enfin, le candidat du parti MADEP, l’actuel président de l’Assemblée nationale, Idji Kolawale, n’a pas non plus réussi à s’imposer sur le plan national puisqu’il n’est crédité que de 97 595 suffrages (3,23%). Incertitude sur la poursuite du processus électoral ? Mais ce qui retient toujours le souffle des Béninois, ce sont les propos tenus le jour du vote par le président sortant, le général Mathieu Kérékou, qui a laissé entendre que ce scrutin ne s’était pas déroulé dans des conditions acceptables pour lui-même. Après avoir déposé son bulletin de vote dans l’urne, Mathieu Kérékou n’a pas mâché ses mots pour dire tout ce qu’il pensait de cette élection : « Aujourd'hui, c’est une fête pour chacun de nous. Cependant, il serait un peu incompréhensible que je ne dise pas ici publiquement, sur la base de ce que nous avons appris et que nous avons nous-même constaté, que les élections que nous devons souhaiter être transparentes, ne le seront pas effectivement ». Et le président de poursuivre : « Quoi qu’il en soit, vous devez savoir que le gouvernement n’est mêlé de près ou de loin en ce qui concerne la perte de plus d’un million trois cent mille cartes d’électeurs. (…) Il ne sera jamais dit au Bénin que le Bénin a organisé des élections présidentielles dans la confusion. ». Suite à ces propos quelque peu ambigus voire menaçant du chef de l’Etat, les farouches partisans du report de la présidentielle, et maintenant, puisqu’elle a eu lieu, de son annulation pure et simple, notamment un groupe de « patriotes » emmenés par Andoche Amégnissé, à la tête d’une « Coalition Génération Kérékou », ont continué à donner de la voie en s’appuyant sur les propos du président. Certains candidats eux-mêmes ne sont pas en reste pour critiquer vigoureusement les modalités de ce scrutin : l’actuel ministre des Mines et de l’Energie, Kamarou Fassasi, qui n’a obtenu que 29 494 voix, après avoir dénoncé une multitude d’irrégularité, a conclu dans un communiqué : « Au regard de tout ce qui a précédé, les élections qui viennent de se dérouler dans les conditions aussi chaotiques peuvent-elles être validées ? ». Même crédo pour l’actuel ministre du Plan, Zul –Kifl Salami, lui aussi candidat et lui aussi crédité d’un faible score (8 538 voix), qui, après avoir souligné une kyrielle de dysfonctionnements, s’est interrogé en ces termes : « Tous ces faits entachent gravement l’image de l’élection, de notre démocratie et du citoyen béninois tout court. Ils montrent à l’évidence que ce premier tour de l’élection présidentielle n’est pas crédible. » Et le ministre de s’interroger si « le peuple béninois peut se permettre d’être gouverné par un président mal élu ». Autant de propos et de déclarations, qui, ajoutés aux recours que certains candidats envisagent de déposer devant la Cour constitutionnelle (Marie Elise Gbédo ou Léhady Soglo qui réclament la reprise du vote dans les départements de l’Atlantique et du Littoral), ne manquent pas d’inquiéter les partisans du changement qui ont voté pour Yayi Boni et qui demeurent encore sceptiques quant à la tenue effective du second tour. Mais, a contrario, le premier verdict prononcé ce mercredi 14 mars par la Cour constitutionnelle, peut laisser penser que ladite Cour a d’ores et déjà tranché sur toutes ces irrégularités et autres dérèglements qui ont eu lieu le 5 mars. Dans son arrêt, la Cour constitutionnelle a en effet écrit : « Considérant qu’il a été observé lors des opérations électorales un retard général dans l’ouverture des bureaux de vote, mais aussi la répercussion effective des heures de retard constatées sur l’heure de clôture du scrutin, le retard dans l’acheminent du matériel électoral dans la quasi-totalité des bureaux de vote, l’insuffisance momentanée de bulletins de vote entraînant une perturbation des opérations ; Que les dysfonctionnements ainsi constatés dans l’organisation des opérations de vote n’ont pas entaché le bon déroulement des dépouillements et ne sont pas de nature à compromettre la régularité, la sincérité, la fiabilité, la crédibilité et la transparence du scrutin ; » Et, pour être plus précise et sans doute pour couper l’herbe sous le pied à de futurs contestataires, la Cour constitutionnelle d’ajouter : « Considérant qu’il résulte toutefois de l’examen de l’ensemble des documents transmis à la Cour que, dans certains bureaux de vote, des irrégularités ont été commises, notamment : - le défaut de signature des membres de bureau de votre sur la feuille de dépouillement et le procès verbal de déroulement du scrutin ; - les décomptes fantaisistes ; - l’absence de décompte par pictogrammes ; - la disproportion entre le nombre d’inscrits et le nombre de votants ; - l’absence de procès verbal de déroulement du scrutin et de feuille de dépouillement ; - la tentative de vote de mineurs et d’étrangers ; - la tentative de votes multiples, - la pression sur les électeurs, - la propagande sur les lieux de vote ; - le vote avec empreintes digitales au lieu du cachet ; - la transmission tardive de quelques plis scellés à la Cour ; Considérant que toutes ces irrégularités ont été commises en méconnaissance et/ou en violation de la Constitution et des lois électorales dont les dispositions visent à assurer la régularité et la sincérité du scrutin ; que la Cour Constitutionnelle, seul juge du contentieux en matière d’élection présidentielle, après les avoir sanctionnés, arrête et proclame les résultats du 5 mars 2006. » De facto, la Cour constitutionnelle, avec cette décision, n’a guère laissé de place à d’autres recours majeurs, et elle a rappelé, sans doute volontairement, qu’elle était la seule institution habilitée à valider un scrutin présidentiel. Il est donc à l’heure actuelle difficile d’imaginer par quel artifice juridique ou constitutionnel, les partisans de l’annulation du scrutin pourraient arriver à leur fin, d’autant que la quasi-totalité des observateurs et des pays ou entités partenaires du Bénin (France, Etats-Unis, Union européenne entre autres) ont donné leur quitus à cette élection. RJ Lique |