BURKINA FASO
Afrique Express N° 195 - juillet 1999
Après l'assassinat du journaliste Norbert Zongo, et les manifestations qui s'en sont suivi, il semble que le président Blaise Compaoré ait réussi à obtenir un peu de répit en instaurant un Collège des sages chargé d'auditionner toute personne ayant des doléances à lui soumettre. La classe politique, toutes tendances confondues, reste dans l'attente des propositions que devra soumettre ce Collège, à la date du 31 juillet. L'opposition, réunie et apparemment soudée au sein du groupe du 14 février, a placé la barre très haut dans ses revendications en ayant réclamé la démission pure et simple du président. Pour l'heure, elle s'en tient à ce mot d'ordre et déclare que le Collège des sages ne pourra que la suivre dans cette revendication, un espoir qui semble quelque peu irréaliste, même si ce Collège des sages a fait preuve d'une certaine indépendance en réclamant et obtenant l'arrestation de trois militaires suspectés d'avoir torturé à mort David Ouédraogo, le chauffeur du frère du président, affaire sur laquelle enquêtait le journaliste Norbert Zongo avant sa mort.
Toutefois, les tourments du pouvoir n'en sont pas finis pour autant, une révolte d'une partie de l'armée étant venue s'ajouter aux tensions sociopolitiques consécutives à l'assassinat de Norbert Zongo. Rien ne laisse supposer que cette grogne des militaires ait eu des motivations politiques bien qu'il soit encore trop tôt pour prévoir les conséquences de ce mouvement d'humeur. Un mouvement qui pour beaucoup est le signe que "rien ne sera plus jamais comme avant" au Burkina. Il était en effet impensable d'imaginer qu'une partie de l'armée ose se rebeller pour des questions salariales, et que de surcroît aucune sanction ne soit prise contre ces "mutins". Ce vent de liberté ne sera pas sans poser de problèmes à l'avenir au gouvernement, le ministre de la Défense ayant dû par exemple publier un démenti dans le journal gouvernemental Sidwaya à propos de détournements de fonds supposés par la rumeur publique.
Il reste que les nombreuses " affaires obscures " qui ont émaillé la vie politique depuis l'indépendance, si elles sont débattues au grand jour, sur la place publique ou dans les prétoires des tribunaux, pourraient malmener certains dignitaires du régime. C'est aussi l'un des tâches qui est assignée au Collège des sages, et non la moindre. La mission confiée à ce collège s'apparente sur certains à celle de la Commission Vérité et réconciliation d'Afrique du Sud, à une différence près, mais de taille, le Collège n'ayant pas le pouvoir de juger ni d'amnistier d'éventuels coupables. Cette lourde tâche restera du ressort de la justice ordinaire, une justice critiquée par toute la classe politique, la société civile et les syndicats. Sa réforme est une urgence et figure en bonne place des revendications couchées noir sur blanc par le Collectif des organisations démocratiques de Masses et de partis politiques, créé au lendemain de la mort de Norbert Zongo. Ce Collectif, qui regroupe les partis politiques, les syndicats et des organisations de défense des droits de l'homme, et qui est présidé par Halidou Ouédraogo, reste le fer de lance de la contestation. S'il a mis en veilleuse ses actions spectaculaires, ce n'est que dans l'attente du rapport final du Collège des sages.
Vu l'immensité des questions soulevées par le Collectif; le gouvernement aura du mal a faire l'impasse sur tant de doléances, et des hauts responsables du parti présidentiel, le Congrès pour la démocratie (CDP) reconnaissent qu'à tout le moins, un "forum de réconciliation" dont la formule reste à trouver, sera indispensable pour expurger la société burkinabé de tous ses travers, présents et passés. Les débats risquent d'être longs, avant même la création d 'un tel forum, car la classe politique, les syndicats comme la puissante Confédération générale du travail du Burkina (CGT-B), dirigée par Tolé Sagnon, et même le Mouvement burkinabé des droits de l'homme et des peuples (MBDHP, dirigé par Halidou Ouédraogo (qui préside également le Collectif), espèrent obtenir un Forum dont les décisions seront souveraines et s'imposeront au gouvernement. D'aucuns se plaisent même à rêver d'un gouvernement de transition ou d'union nationale qui serait issu de cette assemblée, gouvernement qui serait seulement chargé d'appliquer les décisions et réformes adoptées par consensus. De là à parler aussi d'Assemblée constituante, il n'y a qu'un pas.
Ainsi se résume la situation politique au Burkina Faso, avec d'un côté, l'opposition, les syndicats et la société civile, qui pensent que "trop c'est trop", et que l'heure de l'alternance est venue, et de l'autre, un pouvoir quasiment muet, qui n'avance que par concessions. Il a fallu des manifestations violentes pour que soit mises sur pied une Commission d'enquête indépendante sur l'assassinat de David Ouédraogo, enquête qui avait abouti à désigner nommément six suspects, tous militaires. Il a fallu que le Collège de sages pose comme préalable au démarrage de ses travaux qu'au moins trois de ses militaires soient arrêtés et mis en détention. François Compaoré, le frère du président Blaise Compaoré, qui est inculpé dans l'assassinat de David Ouédraogo, est pour l'heure encore en liberté, en attendant de passer devant un tribunal militaire.
Le pouvoir peut malgré tout reprendre l'initiative, à l'occasion de la tenue du Congrès du CDP, qui doit avoir lieu début août. Le parti présidentiel, pourrait proposé de lui-même ce grand débat national tant attendu, mais reste à savoir sous quelle forme. Singe des temps toutefois, des barons du régime, comme Simon Compaoré, secrétaire général du parti, et actuel maire de Ouagadougou, qui fut longtemps à la pointe du combat contre l'opposition et les mouvements de défense des droits de l'homme a incontestablement mis ses idées en sourdine, et fait savoir qu'il ne postulerait pas à de nouvelles responsabilités à l'occasion du Congrès du CDP.
Frédéric Guirma, candidat malheureux à la dernière présidentielle et président du Front du refus/RDA (opposition mais qui n'appartient à la coalition d'opposition dite "Groupe du 14 février"), a écrit dans le rapport qu'il a remis au Collège des sages a proposé le tenue des Etats généraux de la nation. Il écrit, non sans lucidité : "ainsi, ce ne serait plus uniquement l'assassinat de Norbert Zongo, les autres crimes et l'impunité qui seraient à l'ordre du jour, mais tout le système et ses conditions qui auront permis que de tels crimes aient pu se perpétrer en toute impunité." Et le même Frédéric Guirma de conclure : "Il faut une catharsis nationale".
Face à ces espoirs, d'aucuns rappelle ironiquement le surnom du président : le "moucca", qui en langue Mossi signifie "le sourd-muet".