(Afrique Express N° 196 - 04/11/1999)
Toute la classe politique était suspendue au rapport que devait publier début août le Collège des sages chargé de se pencher sur les "crimes impunis" au Burkina Faso, un Collège qui a auditionné pendant des semaines les familles de victimes ou des témoins à propos des nombreuses affaires criminelles restées sans suites judiciaires jusqu'à ce jour, et qui ont émaillé l'histoire du pays depuis son indépendance.
Au sortir de ce travail d'archivistes sans compétences juridiques, le Collège a préconisé une simple ouverture politique qui passerait par la création d'un gouvernement d'union nationale et des législatives anticipées, et souhaité une amnistie que serait à même d'attribuer une "commission vérité, justice pour la réconciliation nationale".
Selon le président du Collège, Mgr Anselme Sanou, évêque de Bobo-Dioulasso (320 km à l'ouest de Ouagadougou), cette mesure d'amnistie devra s'accompagner de l'indemnisation des victimes.
Composé de 16 membres, ce Collège avait été mis en place par un décret du président Blaise Compaoré au mois de juin, après la vague de protestation qui a suivi l'assassinat, en décembre de l'année dernière, du journaliste Norbert Zongo, un assassinat sans doute lié à l'enquête que menait ce journaliste sur la disparition de David Ouédraogo, chauffeur de François Compaoré, frère cadet du président.
Dans un calendrier d'application de leurs recommandations, les "sages" ont proposé la mise en place du gouvernement d'union nationale et souhaité que la "commission ad hoc consensuelle" chargée de retoucher la Constitution et les textes relatifs aux partis politiques, achève ses travaux pour la fin de l'année. Ils préconisent aussi la tenue d'élections législatives anticipées en mars-avril 2000.
Le Collectif des organisations démocratiques de masses et de partis politiques, après mûre réflexion, a estimé que le jugement des crimes politiques était un préalable à la constitution d'un gouvernement d'union nationale.
Dans une déclaration, ce Collectif (1) a estimé que l'"on ne peut pas parler de gouvernement d'union nationale sans la vérité et la justice sur les dossiers David Ouédraogo, Norbert Zongo et autres (2)".
Pour le Collectif, "les questions de vérité et justice doivent être préalablement résolues pour donner toutes leurs chances au pardon et à la réconciliation nationale". "C'est pourquoi le collectif a fait de la résolution judiciaire des questions de crimes de sang, le préalable à la résolution de tous les problèmes pendants", poursuit le texte.
Le collectif a ainsi demandé que "les six "sérieux suspects" et François Compaoré soient arrêtés et écroués en attendant leur jugement" ainsi que "les opérateurs économiques mis en cause dans le rapport de la Commission d'enquête indépendante".
Il a réclamé également une "réforme profonde de la justice sans délai" et invité à "désarmer les milices recrutées et dirigées pour la plupart par des ministres, députés, maires". Le collectif enfin estimé que "le chef de l'Etat lui-même doit se mettre à la disposition du juge d'instruction parce qu'il est établi qu'il a été régulièrement informé, du début à la fin, de la présence de David Ouédraogo au sein du Conseil de l'Entente (NDLR, le lieu où a été détenu et torturé le chauffeur du frère du président)", nom donné au groupe de bâtiment abritant la présidence de la république.
(1) Mis en place après la mort du journaliste Norbert Zongo, ce " Collectif des organisations démocratiques de Masses et de partis politiques", regroupe les partis politiques, les syndicats et des organisations de défense des droits de l'homme. Il est présidé par Halidou Ouédraogo, qui est également président du Mouvement burkinabé des droits de l'homme et des peuples (MBDHP).
(2) David Ouédraogo, chauffeur de François
Compaoré, frère cadet du chef de l'Etat, a
été torturé à mort en janvier 1998 par
des éléments de la garde présidentielle alors
qu'il était interrogé dans le cadre d'une enquête
sur un vol commis au domicile de son patron.
Norbert Zongo, directeur de publication de l'hebdomadaire
l'Indépendant, qui enquêtait sur cette affaire, a
été retrouvé en décembre dernier
carbonisé dans sa voiture, ainsi que les trois personnes qui
l'accompagnaient. Une commission d'enquête indépendante
avait été mise en place et avait conclu à un
"assassinat" et désigné six membres de la garde
présidentielle comme de "sérieux suspects".