N° 231
du 02/07/2001

Côte d'Ivoire


Le président Gbagbo
invité à répondre de ses actes devant la justice belge

Tout avait pourtant bien commencé. A Paris, les amis socialistes de Laurent Gbagbo dont le parti, le Front populaire ivoirien est affilié à l'Internationale socialiste (IS) n'ont pas manqué de mots élogieux à son égard pour l'aider à prendre pied sur la scène internationale alors qu'il se débat depuis son arrivée au pouvoir, en octobre 2000, entre d'énormes problèmes économiques et financiers et les plaies ouvertes résultant des violentes répressions des manifestations qui ont émaillé les élections présidentielle et législatives de l'an dernier, plaies qui sont loin d'être cicatrisées.
Cette plainte fait dorénavant peser une incertitude quant à la reprise totale de la coopération avec l'Union européenne.
"La décision de l'Union européenne est injuste et inopportune. La Côte d'Ivoire n'a jamais eu un gouvernement aussi démocratique que le nôtre. Je demande à la France de faire pression et de dire que cette situation n'est pas moralement acceptable", a déclaré le président Gbagbo à Paris. Le tout est de savoir si une petite élection municipale qui s'est déroulée en mars effacera aux yeux des partenaires extérieurs de la Côte d'Ivoire les tueries et autres tortures d'octobre et de décembre 2000, restées jusqu'à ce jour totalement impunies. Le président ivoirien a beau marteler que "La Côte d'Ivoire n'a jamais eu un gouvernement aussi démocratique" que le sien, il reste que l'Union européenne va se trouver face à un sérieux dilemme si d'aventure la plainte déposée en Belgique permettait d'étaler au grand jour les failles d'un régime "aussi démocratique".

Pour sa part, le FMI, qui a suspendu sa coopération financière avec Abidjan depuis décembre 1998, a placé la Côte d'Ivoire en période probatoire (track record line).
Une mission du Fonds s'est rendue à Abidjan fin juin-début juillet pour examiner le "budget sécurisé" adopté en mai par le gouvernement ivoirien. A l'issue de cette mission, un programme intérimaire de 3 à 6 mois pourrait être conclu avec Abidjan et ce n'est qu'au terme de cette période que le Fonds monétaire décidera s'il doit ou non apporter un appui financier à la Côte d'Ivoire. Mais si l'Union européenne freine à nouveau ses relations avec la Côte d'Ivoire, on voit mal le FMI et la Banque mondiale (BM) soutenir seuls ce pays.
La reprise totale de la coopération avec l'Union européenne, au delà de son impact "moral" sur les futures décisions du FMI et de la BM, est aussi capitale sur le plan strictement financier. Le montant des sommes en jeu ne laisse pas de place au doute : 400 millions d'euros (262 milliards de FCA) provenant des fonds du F.E.D. (Fonds européen de développement) sur les 3 à 4 ans à venir. Grosso modo une centaine de millions d'Euros par an, alors que la Côte d'Ivoire ne reçoit plus qu'une petite dizaine de millions par an de l'UE depuis 1999, en raison de l'"instabilité politique".
Pour répondre aux exigences de l'UE, les autorités ivoiriennes doivent à la fois faire montre d'une extrême rigueur dans la gestion des finances publiques - et donc pas de largesses budgétaires possibles pour s'attirer les faveurs de la population - mais aussi, et ce sera sûrement le plus dur, pour les Quinze, si la Côte d'Ivoire a fait des progrès sensibles en vue de tourner la page sur un an de violence et d'instabilité politique, elle n'en a pas encore assez fait pour assainir le climat politique passablement délétère.
Sur ce plan, selon un diplomate occidental, les Européens attachaient par exemple de l'importance à la tenue du "Forum national de réconciliation" qui devait s'ouvrir le 9 juillet en Côte d'Ivoire. Manque de chance, ce Forum a été reporté sine die, officiellement en raison du sommet de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) qui a lieu du 9 au 11 juillet en Zambie.
En fait, il y a tout lieu de penser que ce Forum se serait déroulé en l'absence des principaux intéressés, en l'occurrence les militants du Rassemblement des républicains (RDR), le parti de l'ancien Premier ministre Alassane Ouattara, aujourd'hui le principal opposant du régime.
Lors de sa visite à Paris, Laurent Gbagbo avait ironisé devant les députés français sur le "vagabondage de nationalité" d'Alassane Ouattara. "Il est malsain pour quelqu'un qui veut être président d'un pays de prendre de façon opportuniste, une nationalité ici et là, au gré de ses intérêts personnels", avait-il déclaré, provoquant la fureur de la direction du RDR en Côte d'Ivoire.
"Le chef de l'Etat ne rate aucune occasion de torpiller les espoir d'une réconciliation vraie et durable", lui avait rétorqué à Abidjan la secrétaire générale du RDR, Henriette Diabaté, ajoutant que dans ces conditions, la participation de son parti au Forum de réconciliation serait "réexaminée". Et Henriette Diabaté de conclure pour être toujours bien claire : "le RDR n'envisage pas de réconciliation sans la reconnaissance des droits civiques et politiques de son président", Alassane Ouattara en personne, interdit de candidature à chaque élection, la justice ivoirienne jugeant sa "nationalité douteuse"
Retour à la case départ puisque, toujours à Paris, Laurent Gbagbo a répété qu'il n'allait "pas modifier la Constitution pour M. Ouattara".
Ces dernières violentes passes d'armes entre le gouvernement et son principal opposant ne sont donc pas de nature à rassurer les partenaires étrangers.

Le général Gueï "gronde" encore

Mais le plus grave pour Laurent Gbagbo pourrait peut-être venir du général Gueï, qui pour l'heure profite d'une retraite dorée, tapi dans son village natale Gouessesso, à quelque 600 km au nord-ouest d'Abidjan, tout près de la frontière avec le Liberia.
Deux jours avant que la plainte en Belgique qui le vise lui aussi ne soit déposée, le général Robert Gueï, chef de la junte au pouvoir en Côte d'Ivoire de décembre 1999 à octobre 2000, a accusé nomément le régime de Laurent Gbagbo d'avoir ordonné la tuerie de manifestants lors des manifesations qui ont émaillé l'élection présidentielle.
Dans un entretien accordé à l'Agence France-Presse (AFP), il a déclaré que "s'il y a eu des coups de feu, c'est eux-mêmes (le régime de M. Gbagbo) qui ont autorisé certaines personnes à tirer sur la foule", ajoutant : "Ils savent ce qu'ils ont fait". Selon lui, les heurts sanglants d'octobre avaient été planifiés depuis le 24 octobre, soit deux jours après l'élection présidentielle. "Ceux qui voulaient être coûte que coûte au pouvoir, avaient alors opté pour le désordre, les troubles, les violences".
"Le 25 octobre, avec tous les moyens, ils ont tenu par la violence à s'emparer du Palais. Je suis parti le 25 octobre, mais vous avez vu dès le 26 octobre ce qui est arrivé", a-t-il poursuivi, faisant allusion aux affrontements entre partisans de Laurent Gbagbo, appuyé par les forces de l'ordre, et ceux d'Alassane Ouattara.
Pas question donc pour le général, d'être mis dans le même panier que Laurent Gbagbo concernant les tueries d'octobre 2000 et a fortiori dans celles de décembre, lors des législatives, puisqu'il n'était plus au pouvoir.
Les rapports entre Robert Gueï et le nouveau pouvoir sont des plus ambigus. Si le régime du président Gbagbo a cru bon de faire juger les généraux Palenfo et Coulibaly, anciens numéro deux et trois de la junte militaire pour une tentative présumée d'assassinat contre Robert Gueï en septembre 2000, par contre, aucune action judiciaire n'a été ouverte contre ce dernier en Côte d'Ivoire même. Pourtant, il y a maintenant déjà huit mois, le 20 novembre dernier exactement, le ministre de la Défense, Moïse Lida Kouassi, avait affirmé qu'"il y a un certain nombre de dossiers dans lesquels le général Gueï est concerné." "Il appartiendra à la justice de faire son travail", avait-il cru bon d'ajouter. La justice ivoirienne a semble-t-il cru bon de ne pas se presser avec le dossier Robert Gueï. Celui-ci en sait-il trop sur les conditions de l'arrivée au pouvoir de Laurent Gbagbo ? Aurait-il des révélations à faire sur une éventuelle entente entre eux pour évincer de l'élection présidentielle à la fois Alassane Ouattara mais aussi Henri Konan Bédié, le président renversé par Gueï en décembre 1999 ?

Pour ce qui est de la réconciliation nationale, le général Gueï ne se sent pas plus concerné que pour les questions judiciaires.
Toujours dans cet entretien avec l'AFP, il a d'abord noté qu'il n'avait pas été "invité" à participer au Forum ajoutant que la réconciliation ne pourra se faire qu'avec tous les dirigeants politiques, y compris Alassane Ouattara et l'ancien président Henri Konan Bédié. "Et puis, sincèrement, qui va réconcilier qui ? Qui est fâché avec qui ? s'ils croient me reprocher quelque chose, est-ce qu'ils m'ont demandé si moi je n'ai pas quelque chose à leur reprocher ?", s'est-il interrogé. "S'il doit y avoir réconciliation, à ce moment-là les quatre concernés, c'est à dire M. Gbagbo, M. Bédié, M. Ouattara et moi-même, chacun aura quelque chose à reprocher à l'autre éventuellement".
Le général Gueï va même jusqu'à dénier toute éventuelle prééminence de M. Gbagbo dans le processus: "aucun de nous ne peut prétendre être le président d'une séance de travail au cours de laquelle on va mettre en cause trois individus et le quatrième fera semblant d'échapper" à la critique, a-t-il ajouté.
Quant à savoir s'il s'est définitivement retiré de la vie politique, rien n'est moins sûr. Non seulement il a réaffirmé qu'il n'avait pas perdu l'élection présidentielle, mais quand l'AFP lui demande quel rôle il compte jouer désormais en Côte d'Ivoire, le général répond tout simplement : "Je suis à la disposition du peuple."
Quand un militaire est convaincu d'avoir gagné une élection présidentielle et qu'il déclare être "à la disposition du peuple", c'est mauvais signe, surtout si on le gratte un peu sur des questions de droits de l'homme.


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