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Tout avait pourtant bien
commencé. A Paris, les amis socialistes de Laurent
Gbagbo dont le parti, le Front populaire ivoirien est
affilié à l'Internationale socialiste (IS)
n'ont pas manqué de mots élogieux à son
égard pour l'aider à prendre pied sur la
scène internationale alors qu'il se débat
depuis son arrivée au pouvoir, en octobre 2000, entre
d'énormes problèmes économiques et
financiers et les plaies ouvertes résultant des
violentes répressions des manifestations qui ont
émaillé les élections
présidentielle et législatives de l'an
dernier, plaies qui sont loin d'être
cicatrisées.
Cette plainte fait dorénavant peser une
incertitude quant à la reprise totale de la
coopération avec l'Union européenne.
"La décision de l'Union européenne est
injuste et inopportune. La Côte d'Ivoire n'a jamais eu
un gouvernement aussi démocratique que le
nôtre. Je demande à la France de faire pression
et de dire que cette situation n'est pas moralement
acceptable", a déclaré le président
Gbagbo à Paris. Le tout est de savoir si une petite
élection municipale qui s'est déroulée
en mars effacera aux yeux des partenaires extérieurs
de la Côte d'Ivoire les tueries et autres tortures
d'octobre et de décembre 2000, restées
jusqu'à ce jour totalement impunies. Le
président ivoirien a beau marteler que "La Côte
d'Ivoire n'a jamais eu un gouvernement aussi
démocratique" que le sien, il reste que l'Union
européenne va se trouver face à un
sérieux dilemme si d'aventure la plainte
déposée en Belgique permettait d'étaler
au grand jour les failles d'un régime "aussi
démocratique".
Pour sa part, le FMI, qui a suspendu sa
coopération financière avec Abidjan depuis
décembre 1998, a placé la Côte d'Ivoire
en période probatoire (track record line).
Une mission du Fonds s'est rendue à Abidjan fin
juin-début juillet pour examiner le "budget
sécurisé" adopté en mai par le
gouvernement ivoirien. A l'issue de cette mission, un
programme intérimaire de 3 à 6 mois pourrait
être conclu avec Abidjan et ce n'est qu'au terme de
cette période que le Fonds monétaire
décidera s'il doit ou non apporter un appui financier
à la Côte d'Ivoire. Mais si l'Union
européenne freine à nouveau ses relations avec
la Côte d'Ivoire, on voit mal le FMI et la Banque
mondiale (BM) soutenir seuls ce pays.
La reprise totale de la coopération avec l'Union
européenne, au delà de son impact "moral" sur
les futures décisions du FMI et de la BM, est aussi
capitale sur le plan strictement financier. Le montant des
sommes en jeu ne laisse pas de place au doute : 400 millions
d'euros (262 milliards de FCA) provenant des fonds du F.E.D.
(Fonds européen de développement) sur les 3
à 4 ans à venir. Grosso modo une centaine de
millions d'Euros par an, alors que la Côte d'Ivoire ne
reçoit plus qu'une petite dizaine de millions par an
de l'UE depuis 1999, en raison de l'"instabilité
politique".
Pour répondre aux exigences de l'UE, les
autorités ivoiriennes doivent à la fois faire
montre d'une extrême rigueur dans la gestion des
finances publiques - et donc pas de largesses
budgétaires possibles pour s'attirer les faveurs de
la population - mais aussi, et ce sera sûrement le
plus dur, pour les Quinze, si la Côte d'Ivoire a fait
des progrès sensibles en vue de tourner la page sur
un an de violence et d'instabilité politique, elle
n'en a pas encore assez fait pour assainir le climat
politique passablement délétère.
Sur ce plan, selon un diplomate occidental, les
Européens attachaient par exemple de l'importance
à la tenue du "Forum national de
réconciliation" qui devait s'ouvrir le 9 juillet en
Côte d'Ivoire. Manque de chance, ce Forum a
été reporté sine die, officiellement en
raison du sommet de l'Organisation de l'unité
africaine (OUA) qui a lieu du 9 au 11 juillet en Zambie.
En fait, il y a tout lieu de penser que ce Forum se
serait déroulé en l'absence des principaux
intéressés, en l'occurrence les militants du
Rassemblement des républicains (RDR), le parti de
l'ancien Premier ministre Alassane Ouattara,
aujourd'hui le principal opposant du régime.
Lors de sa visite à Paris, Laurent Gbagbo avait
ironisé devant les députés
français sur le "vagabondage de nationalité"
d'Alassane Ouattara. "Il est malsain pour quelqu'un qui veut
être président d'un pays de prendre de
façon opportuniste, une nationalité ici et
là, au gré de ses intérêts
personnels", avait-il déclaré, provoquant la
fureur de la direction du RDR en Côte d'Ivoire.
"Le chef de l'Etat ne rate aucune occasion de torpiller
les espoir d'une réconciliation vraie et durable",
lui avait rétorqué à Abidjan la
secrétaire générale du RDR, Henriette
Diabaté, ajoutant que dans ces conditions, la
participation de son parti au Forum de réconciliation
serait "réexaminée". Et Henriette
Diabaté de conclure pour être toujours bien
claire : "le RDR n'envisage pas de réconciliation
sans la reconnaissance des droits civiques et politiques de
son président", Alassane Ouattara en personne,
interdit de candidature à chaque élection, la
justice ivoirienne jugeant sa "nationalité douteuse"
Retour à la case départ puisque, toujours
à Paris, Laurent Gbagbo a répété
qu'il n'allait "pas modifier la Constitution pour M.
Ouattara".
Ces dernières violentes passes d'armes entre le
gouvernement et son principal opposant ne sont donc pas de
nature à rassurer les partenaires étrangers.
Le général Gueï "gronde" encore
Mais le plus grave pour Laurent Gbagbo pourrait
peut-être venir du général Gueï,
qui pour l'heure profite d'une retraite dorée, tapi
dans son village natale Gouessesso, à quelque 600 km
au nord-ouest d'Abidjan, tout près de la
frontière avec le Liberia.
Deux jours avant que la plainte en Belgique qui le vise
lui aussi ne soit déposée, le
général Robert Gueï, chef de la junte au
pouvoir en Côte d'Ivoire de décembre 1999
à octobre 2000, a accusé nomément le
régime de Laurent Gbagbo d'avoir ordonné la
tuerie de manifestants lors des manifesations qui ont
émaillé l'élection
présidentielle.
Dans un entretien accordé à l'Agence
France-Presse (AFP), il a déclaré que "s'il y
a eu des coups de feu, c'est eux-mêmes (le
régime de M. Gbagbo) qui ont autorisé
certaines personnes à tirer sur la foule", ajoutant :
"Ils savent ce qu'ils ont fait". Selon lui, les heurts
sanglants d'octobre avaient été
planifiés depuis le 24 octobre, soit deux jours
après l'élection présidentielle. "Ceux
qui voulaient être coûte que coûte au
pouvoir, avaient alors opté pour le désordre,
les troubles, les violences".
"Le 25 octobre, avec tous les moyens, ils ont tenu par
la violence à s'emparer du Palais. Je suis parti le
25 octobre, mais vous avez vu dès le 26 octobre ce
qui est arrivé", a-t-il poursuivi, faisant allusion
aux affrontements entre partisans de Laurent Gbagbo,
appuyé par les forces de l'ordre, et ceux d'Alassane
Ouattara.
Pas question donc pour le général,
d'être mis dans le même panier que Laurent
Gbagbo concernant les tueries d'octobre 2000 et a fortiori
dans celles de décembre, lors des
législatives, puisqu'il n'était plus au
pouvoir.
Les rapports entre Robert Gueï et le nouveau
pouvoir sont des plus ambigus. Si le régime du
président Gbagbo a cru bon de faire juger les
généraux Palenfo et Coulibaly, anciens
numéro deux et trois de la junte militaire pour une
tentative présumée d'assassinat contre Robert
Gueï en septembre 2000, par contre, aucune action
judiciaire n'a été ouverte contre ce dernier
en Côte d'Ivoire même. Pourtant, il y a
maintenant déjà huit mois, le 20 novembre
dernier exactement, le ministre de la Défense,
Moïse Lida Kouassi, avait affirmé qu'"il y a un
certain nombre de dossiers dans lesquels le
général Gueï est concerné." "Il
appartiendra à la justice de faire son travail",
avait-il cru bon d'ajouter. La justice ivoirienne a
semble-t-il cru bon de ne pas se presser avec le dossier
Robert Gueï. Celui-ci en sait-il trop sur les
conditions de l'arrivée au pouvoir de Laurent Gbagbo
? Aurait-il des révélations à faire sur
une éventuelle entente entre eux pour évincer
de l'élection présidentielle à la fois
Alassane Ouattara mais aussi Henri Konan
Bédié, le président renversé par
Gueï en décembre 1999 ?
Pour ce qui est de la réconciliation nationale, le
général Gueï ne se sent pas plus
concerné que pour les questions judiciaires.
Toujours dans cet entretien avec l'AFP, il a d'abord
noté qu'il n'avait pas été
"invité" à participer au Forum ajoutant que la
réconciliation ne pourra se faire qu'avec tous les
dirigeants politiques, y compris Alassane Ouattara et
l'ancien président Henri Konan Bédié.
"Et puis, sincèrement, qui va réconcilier qui
? Qui est fâché avec qui ? s'ils croient me
reprocher quelque chose, est-ce qu'ils m'ont demandé
si moi je n'ai pas quelque chose à leur reprocher ?",
s'est-il interrogé. "S'il doit y avoir
réconciliation, à ce moment-là les
quatre concernés, c'est à dire M. Gbagbo, M.
Bédié, M. Ouattara et moi-même, chacun
aura quelque chose à reprocher à l'autre
éventuellement".
Le général Gueï va même
jusqu'à dénier toute éventuelle
prééminence de M. Gbagbo dans le processus:
"aucun de nous ne peut prétendre être le
président d'une séance de travail au cours de
laquelle on va mettre en cause trois individus et le
quatrième fera semblant d'échapper" à
la critique, a-t-il ajouté.
Quant à savoir s'il s'est définitivement
retiré de la vie politique, rien n'est moins
sûr. Non seulement il a réaffirmé qu'il
n'avait pas perdu l'élection présidentielle,
mais quand l'AFP lui demande quel rôle il compte jouer
désormais en Côte d'Ivoire, le
général répond tout simplement : "Je
suis à la disposition du peuple."
Quand un militaire est convaincu d'avoir gagné
une élection présidentielle et qu'il
déclare être "à la disposition du
peuple", c'est mauvais signe, surtout si on le gratte un peu
sur des questions de droits de l'homme.
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