N° 233
du 20/08/2001

Côte d'Ivoire


Charnier de Yopougon:
acquittement pour les gendarmes

Le tribunal militaire d'Abidjan a acquitté huit gendarmes accusés dans l'affaire du charnier de Yopougon (banlieue d'Abidjan), où 57 corps avaient été découverts le 27 octobre 2000, estimant que leur implication n'avait pu être prouvée.
"Compte tenu du caractère exceptionnel du procès", le président Deli Sépleu a exposé après la lecture du verdict une série de "zones d'ombres" expliquant la décision du tribunal.
Au terme de quatre jours d'audience, le président Sépleu a longuement critiqué l'instruction, entamée par la justice civile, puis transmise au parquet militaire, qui ne l'a pas complétée.
"Le problème clé est l'imputabilité: les débats n'ont pas permis d'établir de façon irréfutable si ce sont les huit gendarmes qui ont participé au charnier", a souligné le président.
Absence d'expertises sur les balles ayant tué les victimes et sur des traces de pneus retrouvées sur place, présence de morts par noyade ou à l'arme blanche, aucun témoignage recueilli sur place pour corroborer les rafles qu'auraient menées les gendarmes: les insuffisances de l'instruction étaient importantes.
Le commissaire du gouvernement (procureur) avait requis la perpétuité contre les inculpés, affichant son "intime conviction" qu'ils avaient procédé dans le quartier populaire d'Abobo à des rafles de partisans supposés de l'ancien Premier ministre Alassane Ouattara, qui manifestaient pour réclamer un nouveau scrutin. La tuerie aurait été une "vengeance" après qu'un de leurs officiers eut été tué.
En l'absence de tout témoin à charge - douze ont refusé de venir déposer, soulignant craindre pour leur sécurité puisque le procès se déroulait dans un camp de gendarmerie - l'accusation a échoué à apporter des preuves.
Une commission d'enquête de l'ONU avait estimé fin juillet dans un rapport que l'implication dans la tuerie de gendarmes du camp d'Abobo "semble être indiscutable".
Elle avait recommandé des expertises supplémentaires, notamment balistiques, et avait pu interroger deux hommes se présentant comme des rescapés, jugés crédibles par la commission, mais qui ont toujours refusé de répondre à la justice ivoirienne.

Réactions :

Le Mouvement ivoirien des droits de l'Homme (MIDH), dont la demande de constitution de partie civile avait été déclarée irrecevable, s'est dit "déçu", tout en estimant que "notre justice elle-même a ¦uvré de sorte à rendre une telle décision". "Cette décision prouve la pertinence du conseil que nous avions donné aux victimes de porter plainte devant la justice belge, (...) on voit aujourd'hui que cette démarche était nécessaire", a déclaré Me Ibrahima Doumbia, vice-président du MIDH.
Le parquet de Bruxelles a en effet jugé recevable le 1er août la plainte pour crime contre l'humanité déposée en Belgique par plus de 150 personnes contre le président de la Côte d'Ivoire Laurent Gbagbo, deux de ses ministres et aussi contre le chef de l'ex-junte, le général Robert Gueï.

La Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme (FIDH) et Reporters sans frontières (RSF) se sont indignés de ce jugement qui, selon les deux ONG "renforce le sentiment qu'en Côte d'Ivoire les militaires bénéficient d'une totale impunité". La FIDH et RSF affirment également qu'"il est absolument inadmissible que les soldats étant à l'origine de la mort de 57 personnes ne soient pas condamnés à une peine de prison". "La FIDH et RSF estiment que ce procès ne s'est pas déroulé de manière juste et équitable", poursuit leur communiqué, soulignant qu'"une trentaine de témoins clef ne sont pas venus au tribunal, par peur de représailles".

Le procureur de la justice militaire, Ange Kessy, va engager un pourvoi en cassation contre l'acquittement des huit gendarmes. "Les témoins à charge qui devaient appuyer mon action pour démontrer la culpabilité des gendarmes m'ont fait défaut. Ils ne sont pas venus témoigner, cette fois-ci je souhaite qu'ils viennent, d'autant que le pourvoi ne se fera pas dans un camp de gendarmerie", a-t-il ajouté.


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