N° 237
du 15/10/2001

Côte d'Ivoire


La "question Ouattara"
au centre du Forum de réconciliation

La première semaine de débats du Forum pour la réconciliation nationale en Côte d'Ivoire a remis sur le devant de la scène la question de la nationalité et de l'éligibilité de l'ancien Premier ministre Alassane Dramane Ouattara.
Depuis l'ouverture des auditions le 10 octobre, la plupart des intervenants ont abordé, à un moment ou l'autre des 15 minutes qui leur sont accordées, cette question qui domine la vie politique ivoirienne depuis plusieurs années.
Chacun y va de son analyse, de ses propositions, parfois véhémentes: le "cas ADO" (surnom de M. Ouattara) est-il le symbole d'une vraie fracture entre le sud chrétien du pays et le nord musulman, ou se réduit-il à un affrontement politique? Jusqu'où chacun est-il prêt à faire des compromis?
Exclu des élections présidentielle et législatives de l'an 2000 par la Cour suprême - installée par le régime militaire - qui a jugé sa "nationalité douteuse", M. Ouattara demande sa "réhabilitation dans ses droits civiques et politiques" pour venir au Forum.
La question de sa nationalité devrait trouver "rapidement" une solution juridique, expliquent de nombreuses sources proches des négociations en cours. Car paradoxalement, c'est justement en coulisses, hors Forum, que se joue cette partie du dossier.
Reste l'éligibilité, problème plus épineux: la Constitution adoptée par référendum en août 2000 souligne que les candidats à la magistrature suprême ne doivent "s'être jamais prévalu d'une autre nationalité". Or M. Ouattara a représenté le Burkina Faso dans plusieurs organismes internationaux, notamment à la Banque centrale des Etats d'Afrique de l'Ouest. Et si les partisans de l'ancien Premier ministre dénoncent cette clause et réclament aujourd'hui une révision de la Constitution, ils avaient néanmoins appelé à voter "oui" au référendum.
Le Rassemblement des Républicains (RDR), parti de M. Ouattara, a de son côté demandé à reporter son intervention devant le Forum. Le Front populaire ivoirien (FPI), du président Laurent Gbagbo, a proposé devant le Forum la création d'une "commission d'enquête internationale" chargée "d'élucider" cette question.
Il a également dénoncé "la récupération politique de la conscience islamique". "Ainsi, au nom de l'Islam, il y a eu tendance à diviser la nation ivoirienne et à nier l'Etat-Nation", a déclaré son représentant.
Les partisans de l'ex-chef de la junte, le général Robert Gueï, réunis au sein de l'Union pour la démocratie et la paix (UDPCI), ont prudemment proposé "pour mettre un terme définitif à la lancinante question de la nationalité ivoirienne de (...) M. Ouattara, que la nationalité ivoirienne lui soit officiellement reconnue et qu'il puisse en jouir dans les limites prescrites par la Constitution". Une manière bien hypocrite de lui interdire toute candidature.
Le Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI), quatrième poids-lourd du paysage politique, ne s'est pas prononcé directement sur le "cas ADO", mais son représentant, Koffi Niamkey, est revenu sur "l'ivoirité".
Le PDCI "assume l'ivoirité sans honte et sans mauvaise conscience, la Côte d'Ivoire appartient d'abord aux Ivoiriens", a-t-il déclaré, "l'ivoirité n'est, en aucune manière, un instrument d'exclusion ou de hiérarchisation des Ivoiriens mais au contraire une affirmation de l'identité nationale".
Développé sous l'ex-président Henri Konan Bédié (PDCI), ce concept a contribué à aviver les tensions socio-politiques autour des élections présidentielle et législatives d'octobre et décembre 2000, qui ont fait 303 morts, selon un bilan officiel. Il est évident que si Henri Konan Bédié a lancé le premier ce concept de l'ivoirité, c'était à l'époque, lui aussi pour écarter Ouattara de toute compétition électorale, alors qu'il le craignait comme son principal adversaire.

Commentaire
L'hypocrisie des hommes politiques

Personne ne veut vraiment voir cette réalité en face mais tout un chacun sait très bien que le parti de Ouattara, le RDR, est quasi automatiquement majoritaire en Côte d'Ivoire du simple fait que le vote, dans ce pays comme dans la plupart des autres pays africains, est forgé avant tout sur une préférence ethnique. On vote pour tel ou tel leader politique parce qu'il est le représentant de telle ou telle ethnie.
Hélas pour Laurent Gbagbo, Henri Konan Bédié ou le général Gueï, le groupe des gens originaires du Nord du pays (qui sont répartis depuis des générations sur l'ensemble du territoire ivoirien), et qui sont pour la plupart de confession musulmane, est majoritaire dans le pays. A ce groupe, s'ajoute la très forte communauté étrangère, principalement burkinabé.
Les seules élections auxquelles a pu participer le RDR de Ouattara, les municipales, ont démontré que ce parti était bel et bien le plus important en terme d'électeurs. Et il le serait encore davantage si la Côte d'Ivoire initiait un jour une procédure de régularisation des étrangers qui vivent sur son sol. Certains, même au sein du PDCI, ont réfléchi sur cette question, en souhaitant que l'on propose aux étrangers qui résident depuis des générations en Côte d'Ivoire, qui y vivent, qui y travaillent et qui y payent des impôts, de pouvoir acquérir la nationalité ivoirienne afin de clarifier une fois pour toute leur situation. Mais c'était sans compter sur les "politiques", qui se servent aussi de cette situation ambiguë des étrangers. Si d'aventure le parti de Ouattara remporte une élection, on l'accusera immédiatement d'avoir fraudé en ayant fait s'inscrire sur les listes électorales des Étrangers qui lui sont proches ethniquement et religieusement parlant.
On aurait aimé qu'un "socialiste" comme M. Gbagbo prenne une telle initiative - la régularisation de la nationalité des Etrangers qui le souhaitent - au nom du socialisme, ou, si c'était trop lui demander, au nom de l'intégration africaine, concept dont on se gargarise dans la sous-région d'Afrique de l'Ouest. Mais il faut croire que M. Gbagbo a oublié depuis longtemps ce qu'est le "socialisme", et qu'il n'est pas non plus un farouche partisan de l'intégration ouest-africaine. Il reste donc pour l'heure un homme politique soucieux de préserver un pouvoir qu'il a acquis dans une lutte totalement inégale, sans adversaire politique pour lui disputer la présidence. Tout le reste n'est que poudre aux yeux et hypocrisie, et même les braves gens de la Communauté de Sant'Egidio (présente à ce Forum) qui pensent qu"il est important qu'après avoir frôlé la catastrophe les leaders s'en rendent compte et qu'on en revienne à faire de la politique" font erreur. C'est justement parce qu'ils font de la pure politique que les leaders ivoiriens ont fait couler le sang dans leur pays.


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