N° 241
du 17/12/2001

Côte d'Ivoire


Alassane Ouattara
L'opposant n'est pas rentré au pays
pour jouer les faire-valoir,
et ambitionne toujours la présidence

"Je suis venu pour rester. Ma place est ici. Je suis de retour en Côte d'Ivoire". Après un an d'exil, l'ancien Premier ministre ivoirien Alassane Ouattara entend clairement se battre pour un objectif: la présidence.
"Bien sûr que je reviens pour être président de la République! Comme Bédié, comme Gueï", a déclaré M. Ouattara dans un entretien avec l'AFP, le 5 décembre.
Malgré son retour le 31 novembre et sa participation le lendemain au Forum, M. Ouattara ne renie ni ne cède rien.
Le pouvoir actuel? "Illégitime", martèle-t-il. "Les dernières élections (présidentielle et législatives) ne sont pas légitimes. M. Gbagbo a été élu avec environ 400.000 voix sur 5,5 millions d'électeurs", rappelle-t-il. Ce qui est on ne peut plus vrai.
"Les Ivoiriens sont très élégants de le laisser encore au pouvoir. Il n'a aucune légitimité", poursuit-il. "On peut trouver des formules pour que ce régime dure quelques années. Mais s'il veut servir la totalité des cinq ans (de mandat), je crois que ça ne sera pas facile", a estimé encore Ouattara, dans cet entretien avec l'Agence France-Presse.
Pour lui, il est hors de question, comme l'a proposé le président Gbagbo, que son parti, le Rassemblement des Républicains (RDR), participe au gouvernement "sans (sa) réhabilitation et sans législatives" au préalable.
Estimant que l'Assemblée actuelle "n'est pas nationale, mais plutôt partielle", le leader du RDR réclame de nouvelles législatives qui "peuvent avoir lieu dans les six mois". A charge pour la future assemblée de "toiletter" la constitution, dont M. Ouattara dénonce l'inadaptation et le caractère discriminatoire. La présidentielle, à laquelle il serait candidat, suivrait tout naturellement, dans un délai d'un à deux ans.
"Si nous avions participé aux dernières législatives (boycottées par le RDR), nous aurions eu 100 sièges (sur un total de 225), selon nos estimations et celles du ministre de l'intérieur", rappelle le dirigeant, dont le parti a remporté les municipales de mars dernier.
 
Un rien menaçant
 
Et si le pouvoir refuse toute discussion, il n'hésite pas à avertir: "Tôt ou tard, nous, ou d'autres partis, aurons des gens dans la rue pour réclamer de nouvelles élections. C'est le rôle de tout parti d'opposition de réclamer par toutes les voies démocratiques, y compris des manifestations".
Interrogé sur les nécessaires discussions que devront avoir les quatre principaux leaders politique du pays (Gbagbo, Bédié, Gueï et lui-même), il est clair: "Ce qui est à négocier, c'est la légitimité du pouvoir. Ils savent bien qu'il y a un problème de légitimité".
La normalisation progressive des relations entre la Côte d'Ivoire, l'Union Européenne et les bailleurs de fonds, lui inspire un commentaire quelque peu amer: "Que la communauté internationale estime que le déficit démocratique en Afrique ne pose pas problème, et qu'on peut se contenter de quart de mesures, c'est tant mieux pour le pouvoir en place".
En matière économique, l'ancien directeur général adjoint du FMI n'est pas tendre pour l'équipe Gbagbo: "Ce gouvernement n'a ni l'expérience ni la capacité de gérer une économie de crise. Equilibrer un budget ne veut pas dire qu'on gère un Etat". "Encore faut-il faire venir les investisseurs, qui représentent 4/5ème de l'économie. Vous en voyez des investisseurs? Pour attirer les investisseurs privés, il faut un degré de confiance beaucoup plus fort que celui que nous avons actuellement", note-t-il, prévoyant des "difficultés dans six mois (...) Le gouvernement prend des engagements à tour de bras (enseignants, policiers, gendarmes, couverture maladie universelle). Il ne pourra pas faire face à tous ces engagements".
Quant à la reprise prochaine des décaissements des bailleurs internationaux (FMI/Banque mondiale), il estime que "tout ce que nous recevrons sera utilisé pour rembourser nos dettes au club de Londres et au club de Paris. Cet argent ne sera donc pas injecté dans l'économie".

Devant le Forum : "Faisons tout pour que

la Côte d'Ivoire ne sombre pas dans le chaos"
 
S'exprimant devant le Forum de réconciliation, le 1er décembre, Alassane Ouattara a réitéré l'essentiel de ses propos, réclamant "l'élaboration d'une nouvelle Constitution" et de nouvelles élections présidentielle et législatives.
Il a également souhaité une rencontre avec ses principaux adversaires politiques "pour trouver de vraies solutions à la crise que traverse notre pays".
"Notre crise est la conséquence d'une crise de légitimité. Il ne faut pas se voiler la face, pour sortir de cette crise il faut sérieusement nous atteler à l'élaboration d'une nouvelle constitution qui réaffirmera clairement l'égalité des droits et des devoirs de tous les citoyens", a-t-il déclaré.
"La crédibilité des institutions étant mise en doute, et parce qu'elles ne sont pas représentatives de l'ensemble du peuple ivoirien, de nouvelles élections générales doivent être organisées", a-t-il affirmé.
 
Dénonçant une "véritable campagne de dénigrement" il a remis au "directoire" du Forum un certain nombre de pièces administratives, dont un passeport de son grand-père. "Ils savent bien (ses détracteurs) que je suis Ivoirien, que je suis Ivoirien à titre exclusif et que juridiquement je ne me suis jamais prévalu d'une autre nationalité", clause constitutionnelle qui selon ses adversaires le rend inéligible à la magistrature suprême, a-t-il lancé.
Evoquant les déclarations du président Gbagbo, qui a reconnu devant le Forum que certaines conditions d'éligibilité de la Constitution avaient pour but "d'éliminer" M. Ouattara, l'ancien Premier ministre a dénoncé "une loi fondamentale dirigée contre un citoyen et tous ceux qui le soutiennent". Il a fustigé "une manipulation de la part d'un certaine classe politique qui rechigne à la compétition".
"J'ai pardonné à tous mes frères, à tous mes adversaires politiques et je les invite à en faire autant et à tenir compte de la nécessité de notre cohésion nationale", a-t-il poursuivi. "Faisons tout pour que la Côte d'Ivoire ne sombre pas dans le chaos", a-t-il conclu.
Avant son retour et ses déclarations, M. Ouattara avait indiqué avoir finalement décidé de participer à Forum sur les conseils des chefs d'Etats Omar Bongo, Gnassingbé Eyadéma, Matthieu Kérékou et Abdoulaye Wade.


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