N° 256
du 02/10/2002

Côte d'Ivoire


Un coup d’Etat sans visage, mais pas sans causes

Même si fin août, le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, en visite à Abidjan, avait crû bon de se dire “très content de voir le déroulement politique ici, l’ouverture et la réconciliation qui marchent”, aucun des problèmes de fond que connaît la Côte d’Ivoire depuis la mort du président Félix Houphouët Boigny n’a en fait véritablement été réglé.

Depuis l’entrée dans l’arène politique d’Alassane Ouattara, tous les régimes successifs - que ce soit celui du successeur d’Houphouët, Henri Konan Bédié, celui de la junte dirigée par Gueï ou celui de Gbagbo - ont voulu “écarter” ce redoutable adversaire en utilisant les pires armes qui soient, celles du tribalisme et de la xénophobie, en s’appuyant sur une idée initiée par Bédié, le fameux concept d’Ivoirité.
En voulant exclure Ouattara de toute compétition électorale au motif qu’il ne serait pas 100 % Ivoirien, les hommes politiques au pouvoir à Abidjan ont aussi mis à l’index une grande partie de la population ivoirienne, soupçonnée d’être favorable à Ouattara. Ainsi, tout Ivoirien, dont le nom a une consonance étrangère (malienne ou burkinabé), a toutes les peines du monde à faire reconnaître ses droits, quand il ne lui est pas tout simplement impossible de se faire reconnaître comme simple citoyen.
La dernière opération lancée par l’administration pour attribuer des cartes d’identité à tous les Ivoiriens dans le cadre d’une politique dite “d’identification”, a ainsi permis au régime de laisser sur le bas côté de la citoyenneté un grand nombre de ressortissants du Nord du pays, au motif qu’ils n’étaient pas capables de prouver leur filiation “made in Côte d’Ivoire”.
Laurent Gbagbo, le “socialiste” d’antan, a semble-t-il complètement évacué de sa mémoire l’époque où, allié avec le RDR dans un Front républicain en lutte contre le régime de Bédié, il déclarait à qui voulait l’entendre que cette question de nationalité était “absurde”, se demandant même lors de quelque conférence de presse : “qui était Ivoirien avant 1960, puisque la Côte d’Ivoire était une colonie française ?”

Le problème de la Côte d’Ivoire est simple, il est arithmétique

Et si tous, de Bédié à Gueï en finissant par Gbagbo, ont voulu écarter Ouattara de la politique c’est parce qu’ils savent très bien que lui ou son parti seront majoritaires à n’importe quel scrutin, qu’il soit présidentiel ou législatif. Le problème de la Côte d’Ivoire est simple, il est arithmétique : si les Ivoiriens votaient en fonction des idées et pas pour des hommes politiques porte-fanion d’une région ou d’une ethnie, ça se saurait, et ce n’est malheureusement pas le cas.
Alors en Côte d’Ivoire comme à peu près partout ailleurs en Afrique, on vote d’abord pour le représentant de sa région ou de son ethnie. Si regrettable que cela soit, c’est un fait incontournable. Et il suffit de prendre une calculette pour savoir que Ouattara est pour l’heure et de manière tout à fait logique, le porte-fanion de la majorité des Ivoiriens - nordistes et musulmans (environ 40 % de la population), que Bédié qui passe pour être le “leader” des Akans (Baoulés du centre-est, environ 23%), peut tout au plus le talonner, et que Laurent Gbagbo, en tant que Bété ne captera jamais guère plus que 18% que représente en terme de population cette ethnie de l’Ouest du pays.
Certes on nous rétorquera qu’il y a bien des “nordistes” et des “musulmans” dans le Front patriotique ivoirien (FPI), le parti du président, mais il n’en demeure pas moins que ces gens sont minoritaires et que ces cas particuliers ne représentent pas les grandes tendances de l’électorat.
Gueï avait cru résoudre ce problème arithmétique en invalidant les candidatures de Bédié et de Ouattara lors de la présidentielle d’octobre 2000 qui a porté Gbagbo au pouvoir. En battant le médiocre général lors de cette élection, Laurent Gbagbo savait pertinemment qu’il remportait une victoire à la Pyrrhus.
Peut-on vraiment se croire “président légitime” lorsque l’on sait qu’aucun des autres véritables représentants des grands groupes de population du pays n’est en compétition contre vous dans une élection en Afrique ?

“Je suis sûr qu’à partir du moment où la situation politique est calme, on va pouvoir se concentrer sur les problèmes économiques et sociaux et je suis sûr que les investisseurs vont venir aussi”, avait encore déclaré Koffi Anan, lors de sa dernière visite à Abidjan, fin août. Des propos qui montrent à l’envi le décalage entre la Côte d’Ivoire profonde et les milieux d’affaires internationaux.
Oublié le massacre de Yopougon d’octobre 2000 pour lequel la justice ivoirienne n’a trouvé aucun coupable ! Oubliés les cas de tortures et la répression de l’an 2000 pour faire taire les contestataires qui réclamaient la reprise de la présidentielle, avec Ouattara en lice ! Passées en pertes et profits, les humiliations, les tracasseries administratives vis à vis des ressortissants du Nord, vis à vis des étrangers ! Classées dans les Home Pages d’une Afrique qu’on ne veut pas voir en face, les conflits fonciers qui ont poussé sur les routes les milliers de Maliens et de Burkinabé, avec pour tout bagage, la “chance” de ne pas avoir été lynchés par des autochtones en quête de terres !
Pas de justice, des enquêtes qui n’aboutissent jamais, des arrestations puis des libérations sans autres formes de procès, est-ce tout cela le “calme” perçu par Koffi Anan ? Quand une population ne se révolte pas, ne descend pas dans la rue, cela veut-il dire que tout va bien ?
Même si aujourd’hui, le pouvoir, Laurent Gbagbo en tête, accuse les rebelles d’avoir bénéficié d’appuis à l’étranger, en l’occurrence du Burkina Faso, le mal de la Côte d’Ivoire et bel et bien “ivoirien” à 100 %.
Quand le conseiller en communication du président Gbagbo, Alain Toussaint , évoque “un Etat voyou dans la sous-région” en parlant des soutiens extérieurs apportés aux rebelles, on peut se demander quel est l’Etat le plus “voyou” des deux ?
Que penser d’un chef d’Etat qui promet enquête et justice sur le charnier de Yopougon, mais dont la justice justement ne trouve aucun coupable ? Que penser d'une justice, encore, qui dans l’affaire de la tentative de coup d’Etat de janvier 2001 ne trouve que comme seul coupable et instigateur, un médiocre homme d’affaires, à l’issue d’un procès rocambolesque ?(cf. Afrique Express 252).
Une justice “complètement indépendante” qui pendant des années ne reconnaît pas la nationalité ivoirienne à Alassane Ouattara, mais lui délivre, le 29 juin dernier, sur injonction du pouvoir politique, un “certificat de nationalité ivoirienne”.
Que penser encore d’un Etat qui réforme le code foncier de manière à interdire l’accès à la propriété au étrangers, sachant pertinemment que seront touchés en premier par cette réforme des dizaines de milliers d’étrangers qui ont mis en valeur le pays pendant des décennies ?
On a entendu beaucoup de critiques sur la réforme agraire initiée au Zimbabwe par Robert Mugabe mais peu de commentaires sur cette réforme en Côté d’Ivoire.
Faut-il donc être surpris aujourd’hui que des Ivoiriens prennent les armes pour se faire entendre et imposer au régime en place une nouvelle ligne de conduite ?
“Dans ce pays il faut qu’on sache une fois pour toute qui est qui et qui veut quoi!”, a lancé Laurent Gbagbo dans un message à la nation au deuxième jour de cette rébellion. Effectivement.

R-J Lique


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