N° 257
du 17/10/2002

Côte d'Ivoire


Exactions et arrestations, bidonvilles brûlés et pillés …
Le "doux" climat dans la zone sous contrôle gouvernemental

Deux élus et deux militants du Rassemblement des républicains (RDR) de l'ancien Premier ministre Alassane Ouattara, ont été arrêtés le 15 octobre. Selon le RDR, le maire de San Pedro, deuxième port du pays, et le premier adjoint au maire de Vavoua (ouest), tombée aux mains des mutins le 7 octobre, ont tous deux été arrêtés à Abidjan par des gendarmes. Par ailleurs, deux enseignants d'Agnibilékro (est) ont été interpellés par des membres de la police judiciaire.
Le vendredi 11 octobre, le porte-parole du parti, Aly Coulibaly, avait été arrêté au domicile d'un ami à Abidjan, avant d'être remis en liberté 24 heures plus tard.
Dans une déclaration, le RDR a déploré que ses membres et responsables soient "continuellement traqués, pourchassés et vilipendés". "Nous sommes pris pour cibles dans une campagne de diabolisation et d'intimidation. Nous sommes victimes d'assassinats ou de tentatives de meurtres", a écrit le parti d'Alassane Ouattara, dont le domicile avait été incendié après le début du soulèvement militaire, et qui a trouvé refuge à la résidence de l'ambassadeur de France à Abidjan.

Le Niger en colère

Le gouvernement nigérien a vigoureusement dénoncé le 8 octobre des "exactions" et des "pillages" perpétrés sur ses ressortissants et leurs biens en Côte d'Ivoire. "Lorsqu'on parle d'exactions sur les Burkinabè, les Ghanéens, cela touche aussi les Nigériens", a déploré la ministre nigérienne des Affaires étrangères, Mme Aïchatou Mindaoudou, devant les députés réunis en session à Niamey. Selon la ministre, plusieurs centaines de Nigériens ont vu leurs maisons brûlées et pillées par les forces de sécurité dans les quartiers périphériques d'Abidjan.
Selon un bilan provisoire dressé par la ministre, un Nigérien a été tué et trois autres ont été blessés par balles à Abidjan. Un autre est porté disparu. Une cinquantaine de Nigériens ont été arrêtés lors de "ratissages" dans des quartiers populaires par les forces de sécurité, mais seuls deux restaient encore détenus à la gendarmerie, toujours selon Mme Mindaoudou.
Même pendant le couvre-feu, "beaucoup d'exactions" sont commises sur des Nigériens par les forces de sécurité qui pillent leurs magasins, a affirmé la ministre. De nombreux Nigériens sont régulièrement rançonnés ou se font confisquer leurs pièces d'identité par les forces de sécurité, a ajouté Mme Mindaoudou, qui a dénoncé aussi "le ton" xénophobe adopté par la télévision et la presse ivoiriennes.
Selon la ministre, un Nigérien "déficient mental" a même été présenté à la télévision nationale ivoirienne comme étant un mercenaire à la solde des mutins.
Mme Mindaoudou, qui faisait partie de la délégation du groupe de contact de la CEDEO, a imputé "l'échec" de la médiation au gouvernement ivoirien, qui a refusé de signer "un cessez-le-feu sans conditions" avec les rebelles. "Sur le principe du cessez-le-feu, nous n'avons absolument rencontré aucune réticence ni hésitation des mutins", a-t-elle déclaré.
Près d'un million de Nigériens vivent en Côte d'Ivoire. Les députés nigériens ont demandé à leur gouvernement de "mettre tout en œuvre pour sécuriser" leurs compatriotes en Côte d'Ivoire et d'envisager leur rapatriement.

La Francophonie préoccupée par la xénophobie

D'ordinaire experte en langue de bois, l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) a exprimé sa préoccupation face aux manifestations de xénophobie en Côte d'Ivoire. "L'OIF, déplorant l'absence de cessez-le-feu et la poursuite des combats en Côte d'Ivoire, exprime sa préoccupation face aux manifestations de xénophobie et condamne toute prise de position qui inciterait à porter atteinte à des minorités nationales ou à des populations immigrées", indique un communiqué de l'OIF, publié à Paris.
"L'OIF, qui a condamné la tentative de déstabilisation militaire dès le 19 septembre, exprime sa solidarité avec le gouvernement et avec l'ensemble de la population ivoirienne affectée par la crise actuelle", poursuit le communiqué. Toutefois, ajoute l'OIF, le "secrétaire général, M. Boutros-Ghali, tient à rappeler que tous les Etats et gouvernements membres ont adopté, en novembre 2000, la Déclaration de Bamako, qui comporte, notamment, les engagements de «développer l'esprit de tolérance, promouvoir la culture démocratique dans toutes ses dimensions et de veiller au respect de la dignité des personnes immigrées»".
La télévision d'Etat ivoirienne avait estimé que "la clé de la victoire" du gouvernement sur les rebelles résidait dans l'expulsion des immigrés burkinabè, au nombre de trois millions.

Destruction programmée des bidonvilles d'Abidjan

Plusieurs milliers de "déguerpis", immigrés ouest-africains et Ivoiriens, tentent de survivre à Abidjan après avoir fui l'incendie de leurs bidonvilles dans la nuit qui a suivi le soulèvement militaire du 19 septembre. Dans le quartier de la polyclinique, environ 400 personnes ont envahi une villa en construction. Matelas roulés rougis par la latérite, marmites en zinc, armoires ou plaques électriques s'entassent par terre, au mieux sous des bâches sales.
Les baraques de bois du "trou d'Agban", "quartier précaire" de Cocody, ont été particulièrement visées par ces incendies, à cause de leur proximité du camp de gendarmerie.
"Selon la mairie de Cocody, ces quartiers sont illicites et un repaire de bandits. Elle a annoncé leur destruction probablement dans le mois", a indiqué Dominique Kramo, responsable à la Croix-Rouge.
Le 1er octobre, la Croix-Rouge de Côte d'Ivoire, en coopération avec le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a été la première organisation à fournir une assistance à ces "déguerpis" : couvertures, nattes, seaux et bâches ont été remis aux "chefs" de trois sites, parmi neuf recensés à Abidjan où les gens se sont spontanément regroupés. Mais ces "déguerpis", qui ne sont pas considérés comme des déplacés, ni des réfugiés, et ne sont pas tous des immigrés ouest-africains, échappent aux schémas habituels des humanitaires.
Les quartiers détruits étaient majoritairement peuplés d'immigrés maliens, guinéens et surtout burkinabé, mais des Ivoiriens dont la maison a été brûlée en ont fait aussi les frais.
Ce n'est que le 8 octobre, une fois que le mal était fait, que le président ivoirien Laurent Gbagbo a annoncé, dans un discours radiotélévisé à la nation, l'arrêt de la destruction des bidonvilles d'Abidjan. Mais il a ordonné la sécurisation des périmètres autour des camps militaires, annonçant un effort financier pour le reclassement de tous ceux qui ont été déplacés. "Puisque l'opinion s'émeut, j'arrête la destruction des bidonvilles en général, mais j'ordonne qu'on continue de sécuriser" les périmètres des camps militaires, "en balayant tout autour d'un périmètre de sécurité que les soldats eux-mêmes pourront définir", a déclaré le président.
"On a vu dans la destruction des bidonvilles le signe nouveau de la xénophobie des Ivoiriens", a-t-il déclaré. "Les armes qui ont servi pour les attaques des 18 et 19 septembre sont rentrées en Côte d'Ivoire depuis longtemps" et celles qui ont servi à certaines attaques contre des bâtiments militaires le jour de l'insurrection "étaient précisément cachées dans des bidonvilles autour de Cocody et d'Adjamé (deux quartiers d'Abidjan, ndlr)", a affirmé le président, ajoutant : "Il ne s'agit pas là d'un problème d'étrangers mais d'un problème de sécurité".

Timide contre-feu gouvernemental

Le 14 octobre, la Présidence ivoirienne, dans un communiqué, a dénoncé des tortures et des viols dans les zones du pays tenues par les forces rebelles. "Les assaillants, aidés de leurs mercenaires ouest-africains, assassinent sommairement, torturent et violentent les civils, violent les femmes et les filles, et enlèvent des civils, notamment des mineurs, pour les forcer à combattre à leurs côtés", a affirmé ce communiqué.
Le 3 octobre, le conseiller à la communication du président Gbagbo, Alain Toussaint, avait de son côté sorti un communiqué dans le quel il affirmait que "plusieurs sources signalent des viols à grande échelle de femmes et de jeunes filles parfois âgées de douze ans à peine". Rien de moins.
Seul problème, malgré la présence de nombreux journalistes en zone rebelle, jusqu'à présent, aucune information de ce type n'a été corroborée de source indépendante.
Les exactions avérées commises par les rebelles sont les exécutions sommaires de pilleurs et voleurs.
Le 10 octobre, le président du Mouvement ivoirien des droits humains (MIDH, jugé proche de l'opposition par le pouvoir), Me Ibrahima Doumbia, a de son côté affirmé n'avoir recensé aucune violation des droits de l'Homme par les rebelles dans les zones qu'ils contrôlent, mais a au contraire dénoncé des exactions commises notamment à Abidjan par les forces de l'ordre.
"Nous relevons notamment dans les zones occupées par les mutins une insécurité alimentaire et médico-sociale, l'exécution sommaire de délinquants présumés ou la rétention contre leur gré d'habitants", a souligné Me Ibrahima Doumbia dans un entretien avec l'AFP.
Et d'ajouter : "Depuis l'instauration de la IIe République (Ndlr : avec l'élection à la présidence de Laurent Gbagbo en octobre 2000,), l'Etat a créé et entretenu l'impunité de forces de l'ordre. Depuis des mois, nous dénonçons les exécutions sommaires de chauffeurs de taxi par exemple, sans qu'aucun policier ne soit jamais condamné. Aujourd'hui, l'impunité est encore plus forte."


Retour au sommaire COTE D'IVOIRE

Retour Home
Haut de page