N° 257
du 17/10/2002

Côte d'Ivoire


France : le piège ivoirien ?

Quel que soit le qualificatif qu'on emploie - enlisement, implication, ingérence, bourbier - la France, même si elle s'en défend, est de plus en plus impliquée dans la crise en Côte d'Ivoire, une crise qui s'installe dans la durée. Au départ, lorsqu'un soulèvement militaire a ébranlé le régime du président Laurent Gbagbo à Abidjan le 19 septembre à l'aube, la France est intervenue assez rapidement, trois jours plus tard, le 22.
Cette intervention était officiellement destinée à assurer la sécurité, et uniquement cela, des quelque 20.000 Français qui vivent dans ce pays d'Afrique de l'Ouest en proie à une instabilité endémique et des violences politiques à répétition depuis trois ans.
Depuis le coup d'Etat de Noël 1999, le premier de l'histoire de la Côte d'Ivoire indépendante, Paris suit de très près la vie politique locale qui n'a été qu'une succession de putschs ratés, de mutineries, de rébellions, d'élections plus ou moins violentes, plus ou moins défendables.
Mais lorsque le président légal Henri Konan Bédié avait été renversé il y a trois ans, la France n'avait pas jugé utile de dépêcher des troupes, alors que la sécurité de ses ressortissants était tout autant en jeu qu'aujourd'hui. Il est vrai que la France était en pleine cohabitation, et que le dossier ivoirien divisait l'Elysée et Matignon.
Cette fois, forte d'un unisson présidence-gouvernement, l'ancienne métropole a décidé d'agir, sachant que cette crise aurait valeur de test : la France peut-elle intervenir militairement, même pour sauver des compatriotes, sans pour autant renouer avec les vieux démons de l'époque post-coloniale ?
L'opération d'évacuation d'un millier de Français et d'Américains a été de ce point de vue saluée comme un modèle du genre. Techniquement impeccable, avec les félicitations et remerciements remarqués de Washington, elle s'est inscrite strictement dans la ligne de la nouvelle doctrine française : non ingérence mais pas indifférence.
Il reste qu'au fil des jours, la crise ivoirienne s'est aggravée. D'une simple mutinerie, on est passé à une véritable lutte pour le pouvoir avec une partition de facto du pays. Les forces gouvernementales ont gardé le contrôle d'Abidjan. Mais au bout de deux semaines, elles n'ont toujours pas réussi à reconquérir Bouaké, deuxième ville du pays, et encore moins Korhogo, la grande ville du nord, tenues par des rebelles aussi déterminés que fortement armés.
Du coup, les forces françaises se sont retrouvées au centre du pays dans une position inconfortable. Malgré les dénégations officielles, elles font actuellement de plus en plus l'effet d'une force tampon, d'un verrou, qui empêche des forces rebelles de descendre vers le sud, vers Yamoussoukro, voire Abidjan.
"La mission des militaires français reste la protection de ressortissants français et autres étrangers", insiste-t-on au Quai d'Orsay, mais en ajoutant tout de même que Paris veille à l'"intégrité et la souveraineté de la Côte d'Ivoire".
Des observations irréfutables sur le terrain font pourtant état de mouvements français, non quantifiables, vers l'ouest et vers l'est, comme pour établir un "cordon sanitaire" de protection.
De plus, Paris a décidé d'installer un "état-major tactique" en Côte d'Ivoire pour coordonner son action militaire sur place.
Dans un contexte d'hostilité médiatique anti-française orchestrée pendant plusieurs jours, les autorités ivoiriennes n'ont par ailleurs cessé de crier à l'agression étrangère dans l'espoir de "forcer la main" de la France pour qu'elle active les accords de défense bilatéraux.
Il aura fallu un gros coup de poing diplomatique sur la table et l'annonce d'un "soutien logistique", certes limité, aux forces gouvernementales pour réduire momentanément les tensions entre les deux capitales.
C'est au tour maintenant des rebelles, qui semblent selon des sources militaires concordantes disposer d'une certaine supériorité de feu, d'appeler la France à une "stricte neutralité".

Changement de ton vis à vis de Gbagbo ?

Malgré la présence de troupes françaises sur le terrain, qui pour l'heure ont empêché de facto les rebelles de descendre sur Abidjan, Paris a durci le ton, le 7 octobre, à l'égard du président Laurent Gbagbo, lui demandant de signer un accord de cessez-le-feu avec la rébellion. "Il est important que Laurent Gbagbo signe l'accord (car) il n'y a pas de solution militaire à la crise", a déclaré le ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, s'exprimant sur la radio privée française RTL. "La France demande à la Côte d'Ivoire d'avancer dans la seule voie possible qui est celle de la réconciliation", a souligné plus tard M. de Villepin, à l'occasion d'une rencontre avec la presse diplomatique. "Nous ne cautionnerons pas et nous ne participerons pas à une solution qui n'irait pas dans le sens de la réconciliation de tous les Ivoiriens", a averti M. De Villepin.
Ce message a été "clairement et fortement" transmis à Abidjan où les autorités ivoiriennes sont vivement incitées à ouvrir le dialogue.
M. de Villepin a également insisté sur son soutien à la médiation africaine qualifiée d'"efficace" sur RTL et de "mieux placée", devant la presse diplomatique. "La France ne peut pas se substituer aux Africains", a-t-il dit sur ce point.
Une mini-crise a même failli éclaté entre Paris et Abidjan, quand ce même 7 octobre, l'ambassadeur de France, Renaud Vignal, a écrit à Laurent Gbagbo après avoir été censuré par la télévision d'Etat ivoirienne à la sortie d'un entretien avec le chef de l'Etat plus tôt dans la journée.
Dans sa lettre, l'ambassadeur français s'est étonné auprès du président de la "conception de l'information" de la RTI (Radio Télévision Ivoirienne) dont une équipe l'a interrogé à l'issue de son audience avec M. Gbagbo et n'a pas diffusé ses réponses aux questions qui lui avaient été posées.
Dans l'une de ses réponses, selon le document, M. Vignal rappelait que l'ancien Premier ministre Alassane Ouattara avait trouvé refuge chez lui "à la demande expresse de M. Lida Kouassi, ministre d'Etat, ministre de la Défense".
Au passage, dans la même réponse, l'ambassadeur avait rappelé qu'il avait également hébergé dès le début des troubles le 19 septembre, l'épouse du ministre de la Défense, brièvement enlevée par des rebelles, ainsi que ses enfants.
"Curieusement, ces propos n'ont pas été rapportés", a écrit M. Vignal en ajoutant que des propos similaires tenus en public devant le gouvernement et le corps diplomatique le 23 septembre dernier, avaient déjà été "caviardés, pour ne pas employer un terme plus désagréable, par la même RTI".
Réagissant d'autre part à des déclarations du directeur du quotidien Fraternité Matin, qui a dénoncé la "capitulation honteuse que veut (nous) imposer la France", Renaud Vignal a exprimé son "indignation".
Le patron de "Frat Mat", Honorat de Yedagne, avait déclaré que l'appel de Dominique de Villepin aux belligérants à signer un cessez-le-feu équivalait à une "capitulation honteuse" et que la France refusait "de verser son sang, mais qu'elle ne pouvait empêcher les Ivoiriens de le faire".
Dénonçant l'existence à Abidjan de "bourreurs de crânes stupides dans leur nationalisme exacerbé et xénophobe", l'ambassadeur s'est étonné que le directeur du plus grand et plus respecté journal ivoirien se laisse aller à une "hystérie nationaliste" et se mette "à hurler avec les loups les plus imbéciles contre la France."
Au début du mois, la ministre française de la Défense, Michèle Alliot-Marie, avait résumé la position française en ces termes : "Il n'est pas question que les soldats français s'engagent dans une guerre contre qui que ce soit" en Côte d'Ivoire car "c'est une affaire purement interne à la Côte d'Ivoire". Jusqu'à quand ?


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