N° 258
du 04/11/2002

Côte d'Ivoire


Massacres de civils à Daloa,
poursuite de la destruction des bidonvilles,
arrestations dejournalistes,
mise à sac de journaux,
ainsi va la vie en zone gouvernementale

Chaque jour qui passe donne des arguments moraux aux rebelles du MPCI et permettra peut-être de faire comprendre un peu plus à la communauté internationale que leur combat n’a pas forcément été engagé uniquement pour recaser dans l’armée quelque militaires en mal d’exil forcé.
On avait déjà pu juger de la violence du régime de Laurent Gbagbo en octobre 2000, lorsqu’il s’agissait pour lui de s’installer à la présidence après une élection surréaliste face au seul Robert Gueï.
On avait pu s’inquiéter de la résurgence de ces mêmes méthodes - étonnantes pour un régime dont le parti dominant, le Front patriotique ivoirien (FPI) est affilié à l’Internationale Socialiste - lorsque eurent lieu les élections législatives, en décembre de cette même année 2000. A l’époque une répression des plus sévères s’était abattue sur les militants et sympathisants du Rassemblement des Républicains (RDR), le parti d’Alassane Ouattara, qui protestaient justement parce que ce dernier était une nouvelle fois interdit de candidature. Militants du RDR ou tout simplement “nordistes” et assimilés, tous ceux qui sont passés dans les mains des forces de l’ordre à cette époque-là, et notamment à l’école de police d’Abidjan, en ressortaient dans un triste état.
Aujourd’hui, alors que le régime est une nouvelle fois confronté à un vaste mouvement de contestation, c’est la même violence qu'il adresse comme une réponse sordide aux doléances de ses adversaires.
Pillage, meurtre, et avec toujours cette même pointe de cynisme qui consiste à condamner les bavures - peut-on encore parler de bavure ?- et à ouvrir des enquêtes qui n’aboutiront jamais à trouver les coupables et les commanditaires de ces exactions.

Ainsi, plusieurs dizaines de civils ivoiriens ont été tués sans procès par des personnes portant des treillis militaires, depuis la reprise de la ville de Daloa (ouest, tombée brièvement aux mains des mutins) par les forces gouvernementales, le 16 octobre. Tous les témoignages concordent sur ces faits. Les victimes ? Tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un musulman ou à un étranger, forcément soupçonnés de soutenir les forces du MPCI.
Le samedi 19 octobre, 56 corps ont été enterrés au cimetière de la ville et le lundi suivant, le 21 octobre, 19 autres corps ont été enterrés, selon une enquête menée par Amnesty International. Amnesty a pu se procurer les noms de plus de 25 victimes dont 22 Maliens, deux Burkinabés et deux Guinéens. Parmi les personnes tuées figurent Bakary Touré, président de la communauté malienne de Daloa, son frère Amadou Touré, Chérif Ousmane, un imam adjoint, ainsi qu’un homme d’affaires burkinabé, Tinta Saïd Tahirou. Divers témoignages recueillis par Amnesty mais aussi rapportés par la presse internationale indiquent aussi clairement qu’ont été vus des éléments de la Brigade anti-émeute (BAE) participer à ces épurations.

Tout cela n’a finalement rien d’étonnant quand le journal qui reflète les positions du régime ivoirien, Notre Voie, a pu écrire dans son édition du 14/10 : “Enfin, les terroristes et leurs sales commanditaires pourraient bientôt se retrouver en train de régner sur un cimetière dans les zones occupées, en compagnie de leurs parents de la même communauté ethnique ou religieuse. Que Dieu nous garde ! “

Comme à son habitude, face au flot de critiques, le gouvernement a annoncé l’ouverture d’une enquête sur ces exactions et même osé imputer ces exactions à des individus étrangers à l’armée et voulant jeter le discrédit sur les autorités. “En ce qui concerne les cas d’exécutions par des hommes en treillis signalés à Daloa, le gouvernement déplore ces cas flagrants de violations des droits de l’homme, dégage la responsabilité des forces républicaines et informe (...) qu’il a diligenté une enquête en vue de démasquer les auteurs de ces actes répréhensibles”, a écrit le gouvernement dans sa lettre quotidienne. Pour faire bonne mesure, les autorités d'Abidjan ont aussi dénoncé dans la foulée les “cas de tueries, exactions, viols en réunion et de pillage” auxquels se livrent selon lui des mutins dans les zones qu’ils contrôlent. Où, quand, par qui ? Auncune réponse pour l'heure.
Si les journalistes sont manipulés, si les organisations de défense sont manipulées, le président du Mali n’est lui sans doute pas “manipulé” puisqu’il a reçu les “excuses officielles” du gouvernement ivoirien pour “les victimes maliennes” de Daloa.
C’est l’ambassadeur ivoirien au Mali, Aboubacar Sidiki Diabaté, qui a été chargé de faire le dos rond à Bamako et de transmettre ces excuses au président Amadou Toumani Touré, après que ce dernier eut vivement exprimé sa colère. Parmi les victimes de Daloa, figurait notamment le président de la communauté malienne de la ville et plusieurs autres Maliens ont été retrouvés criblés de balles en brousse.
Le soir du 23 octobre, à son retour d’Abidjan où il avait assisté à la réunion du groupe de contact de la CEDEAO, le président Toumani Touré avait déclaré qu’il “attendait” que les autorités ivoiriennes protègent les ressortissants maliens en Côte d’Ivoire. “C’est une exigence non négociable”, avait-il fermement ajouté.
Le gouvernement du Burkina Faso a averti lui qu’il ne pouvait plus “tolérer” les exactions dont ses ressortissants en Côte d’Ivoire sont victimes depuis le début de l’insurrection militaire.

Mais ces exécutions sommaires n’ont pas lieu qu’à Daloa. A Abidjan même, le Mouvement ivoirien des droits humains (MIDH) a appelé le gouvernement de Côte d’Ivoire à mettre fin aux “exécutions sommaires”, qui se font selon elle souvent “sur simples dénonciations”. “Certaines exécutions se font souvent sur simples dénonciations de personnes prétendant avoir découvert des «assaillants» et utilisant des numéros verts mis expressément à la disposition des populations”, a souligné le MIDH, selon lequel de telles exécutions ont déjà été signalées dans trois quartiers d’Abidjan.
“En outre, en invitant explicitement les populations à s’impliquer de plus en plus dans la guerre en cours, l’armée loyaliste à travers son porte-parole, prend sur elle de donner au conflit une coloration civile qui ne peut être qu’un facteur aggravant”, a encore écrit le MIDH, qui affirme qu’il va mener des enquêtes sur l’ensemble du territoire, y compris en zone rebelle.

Ce qui s’est passé à Daloa ayant rapidement fait craindre à certains un remake de ce qui s’est passé au Rwanda en 1994, deux rapporteurs spéciaux de la Commission des droits de l’homme de l’ONU ont mis en garde les autorités ivoiriennes contre les risques de conflits ethniques.
Doudou Diene, rapporteur spécial sur le racisme, la xénophobie et l’intolérance, et Ambeyi Ligabo, rapporteur sur la liberté d’opinion et d’expression, se référaient à des informations qu’ils ont reçues sur des incitations à la haine ethnique émanant de médias et de certains secteurs de la population à l’encontre de groupes ethniques et de certains ressortissants étrangers. Ils ont rappelé, dans un communiqué publié à Genève, que plusieurs conventions internationales interdisent toute propagande ou discours “s’inspirant d’idées ou théories fondées sur la supériorité d’une race” ou encourageant la haine et la discrimination raciales et ont invité les autorités ivoiriennes à “redoubler de vigilance”, conformément à leurs obligations découlant des traités internationaux qu’elles ont ratifiés.
Avec les mêmes inquiétudes, l’association française Survie a appelé le président Gbagbo à condamner “les incitateurs aux crimes contre l’humanité” et à interdire “les journaux extrémistes” en Côte d’Ivoire. Les dérapages du discours xénophobe se situent principalement dans le camp de la “légitimité” en Côte d’Ivoire a souligné Survie.

Poursuite des destructions des “quartiers précaires” d’Abidjan

La destruction de certains quartiers d’Abidjan, dits “précaires”, par les forces de l’ordre s’est poursuivie malgré l’annonce par le président Gbagbo de l’arrêt de leur démolition.
Selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), trois bidonvilles d’Abidjan ont été rasés fin octobre. Le HCR souligne aussi qu’au moins un des bidonvilles rasés, situé dans le quartier des Deux Plateaux, ne se trouve pas à proximité d’aucun camp militaire. Plusieurs centaines de cabanes de ce bidonville, abritant entre 1.000 et 2000 habitants, ont été rasées les 23 et 24 octobre par les forces de l’ordre, sans préavis aux populations. L’électricité et l’eau ont été coupées.
Certains habitants contraints de quitter les lieux dans la précipitation, ont perdu leurs documents d’identité et ont affirmé avoir été rackettés par des policiers.
Les autorités ivoiriennes avaient annoncé le 4 octobre la destruction dans un délai d’un mois de tous les bidonvilles d’Abidjan, censés servir de refuge et de caches d’armes à des “assaillants” ayant pris part à l’insurrection qui a débuté le 19 septembre.
Critiqué par une partie de l’opinion nationale et internationale, le président Gbagbo s’était ravisé quatre jours plus tard. “Puisque l’opinion s’émeut, j’arrête la destruction des bidonvilles en général, mais j’ordonne qu’on continue de sécuriser” les périmètres des camps militaires, “en balayant tout autour d’un périmètre de sécurité que les soldats eux-mêmes pourront définir”, avait-il déclaré dans un discours radiotélévisé.
Quelque 30% des Abidjanais résident dans les quartiers dits “précaires” et non-viabilisés de la capitale économique ivoirienne, parmi lesquels une importante proportion de travailleurs étrangers.

La presse malmenée

Côté medias, la situation n’est guère meilleure. Le dirigeant de Reporters sans frontières - Robert Ménard - interpellé, un réalisateur français, Gaël Mocaer de Radio-France Outremer - arrêté pendant six jours, une télévision privée ivoirienne - Radio Nostalgie - saccagée par des hommes en treillis, le saccage d’un journal privé” proche du RDR, - Le Patriote (1) - mais cette fois par des jeunes civils, toujours à Abidjan, la fermeture de la diffusion en FM de toutes les radios étrangères (2) (RFI, BBC, Africa numéro 1). Ainsi plane comme un régime de terreur au-dessus de tous les medias qui ne répercutent pas que la “bonne parole” des autorités. La situation s’est aggravée au point que Reporters sans frontières a demandé au Conseil de sécurité des Nations unies de saisir la Cour pénale internationale à propos de la situation des journalistes en Côte d’Ivoire.
L’organisation, qui a enquêté sur place et publie un rapport sur la liberté de la presse intitulé “Patriotisme exacerbé et diabolisation de la presse internationale”, “a notamment demandé qu’une enquête internationale soit diligentée au plus vite afin d’examiner les exactions commises tant du côté des rebelles que du côté des forces loyalistes.
RSF a aussi demandé au ministère ivoirien de la Communication de saisir la direction des médias d’Etat afin que “les employés de la radio et de la télévision publiques mis à l’écart en raison de leur ethnie ou de leur sensibilité politique puissent réintégrer leurs postes au plus vite”.

(1) Le Pdg de Radio Nostalgie, Hamed Bakayoko, est également actionnaire du groupe Mayama, qui édite le quotidien Le Patriote. Le siège de ce journal, proche du RDR d’Alassane Ouattara, a été saccagé le 16 octobre par une quarantaine de jeunes. Reparu le 10 octobre, Le Patriote a dû “s’absenter des kiosques” en raison de “graves menaces exercées par certaines associations de jeunesse proche du régime”, avait expliqué son rédacteur en chef.
Par ailleurs, le rédacteur en chef du journal le Nouveau Réveil, proche du Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), a décidé de suspendre jusqu’à nouvel ordre lui aussi sa publication “en raison de menaces répétées”. Dans ses derniers numéros, le Nouveau Réveil s’était démarqué nettement des positions du gouvernement.

(2) Les télévisions étrangères ne sont pas épargnées non plus. Après le sabotage par des inconnus durant la nuit du 4 au 5 octobre de l’émetteur hertzien diffusant TV5 et Canal Horizon, les Abidjanais qui n’ont pas accès au satellite ou aux abonnements sont privés de tout accès à des médias francophones étrangers.


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