|
Chaque jour qui passe donne des arguments moraux aux rebelles du MPCI et permettra peut-être de faire comprendre un peu plus à la communauté internationale que leur combat na pas forcément été engagé uniquement pour recaser dans larmée quelque militaires en mal dexil forcé.
On avait déjà pu juger de la violence du régime de Laurent Gbagbo en octobre 2000, lorsquil sagissait pour lui de sinstaller à la présidence après une élection surréaliste face au seul Robert Gueï.
On avait pu sinquiéter de la résurgence de ces mêmes méthodes - étonnantes pour un régime dont le parti dominant, le Front patriotique ivoirien (FPI) est affilié à lInternationale Socialiste - lorsque eurent lieu les élections législatives, en décembre de cette même année 2000. A lépoque une répression des plus sévères sétait abattue sur les militants et sympathisants du Rassemblement des Républicains (RDR), le parti dAlassane Ouattara, qui protestaient justement parce que ce dernier était une nouvelle fois interdit de candidature. Militants du RDR ou tout simplement nordistes et assimilés, tous ceux qui sont passés dans les mains des forces de lordre à cette époque-là, et notamment à lécole de police dAbidjan, en ressortaient dans un triste état.
Aujourdhui, alors que le régime est une nouvelle fois confronté à un vaste mouvement de contestation, cest la même violence qu'il adresse comme une réponse sordide aux doléances de ses adversaires.
Pillage, meurtre, et avec toujours cette même pointe de cynisme qui consiste à condamner les bavures - peut-on encore parler de bavure ?- et à ouvrir des enquêtes qui naboutiront jamais à trouver les coupables et les commanditaires de ces exactions.
Ainsi, plusieurs dizaines de civils ivoiriens ont été tués sans procès par des personnes portant des treillis militaires, depuis la reprise de la ville de Daloa (ouest, tombée brièvement aux mains des mutins) par les forces gouvernementales, le 16 octobre. Tous les témoignages concordent sur ces faits. Les victimes ? Tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un musulman ou à un étranger, forcément soupçonnés de soutenir les forces du MPCI.
Le samedi 19 octobre, 56 corps ont été enterrés au cimetière de la ville et le lundi suivant, le 21 octobre, 19 autres corps ont été enterrés, selon une enquête menée par Amnesty International. Amnesty a pu se procurer les noms de plus de 25 victimes dont 22 Maliens, deux Burkinabés et deux Guinéens. Parmi les personnes tuées figurent Bakary Touré, président de la communauté malienne de Daloa, son frère Amadou Touré, Chérif Ousmane, un imam adjoint, ainsi quun homme daffaires burkinabé, Tinta Saïd Tahirou. Divers témoignages recueillis par Amnesty mais aussi rapportés par la presse internationale indiquent aussi clairement quont été vus des éléments de la Brigade anti-émeute (BAE) participer à ces épurations.
Tout cela na finalement rien détonnant quand le journal qui reflète les positions du régime ivoirien, Notre Voie, a pu écrire dans son édition du 14/10 : Enfin, les terroristes et leurs sales commanditaires pourraient bientôt se retrouver en train de régner sur un cimetière dans les zones occupées, en compagnie de leurs parents de la même communauté ethnique ou religieuse. Que Dieu nous garde !
Comme à son habitude, face au flot de critiques, le gouvernement a annoncé louverture dune enquête sur ces exactions et même osé imputer ces exactions à des individus étrangers à larmée et voulant jeter le discrédit sur les autorités. En ce qui concerne les cas dexécutions par des hommes en treillis signalés à Daloa, le gouvernement déplore ces cas flagrants de violations des droits de lhomme, dégage la responsabilité des forces républicaines et informe (...) quil a diligenté une enquête en vue de démasquer les auteurs de ces actes répréhensibles, a écrit le gouvernement dans sa lettre quotidienne. Pour faire bonne mesure, les autorités d'Abidjan ont aussi dénoncé dans la foulée les cas de tueries, exactions, viols en réunion et de pillage auxquels se livrent selon lui des mutins dans les zones quils contrôlent. Où, quand, par qui ? Auncune réponse pour l'heure.
Si les journalistes sont manipulés, si les organisations de défense sont manipulées, le président du Mali nest lui sans doute pas manipulé puisquil a reçu les excuses officielles du gouvernement ivoirien pour les victimes maliennes de Daloa.
Cest lambassadeur ivoirien au Mali, Aboubacar Sidiki Diabaté, qui a été chargé de faire le dos rond à Bamako et de transmettre ces excuses au président Amadou Toumani Touré, après que ce dernier eut vivement exprimé sa colère. Parmi les victimes de Daloa, figurait notamment le président de la communauté malienne de la ville et plusieurs autres Maliens ont été retrouvés criblés de balles en brousse.
Le soir du 23 octobre, à son retour dAbidjan où il avait assisté à la réunion du groupe de contact de la CEDEAO, le président Toumani Touré avait déclaré quil attendait que les autorités ivoiriennes protègent les ressortissants maliens en Côte dIvoire. Cest une exigence non négociable, avait-il fermement ajouté.
Le gouvernement du Burkina Faso a averti lui quil ne pouvait plus tolérer les exactions dont ses ressortissants en Côte dIvoire sont victimes depuis le début de linsurrection militaire.
Mais ces exécutions sommaires nont pas lieu quà Daloa. A Abidjan même, le Mouvement ivoirien des droits humains (MIDH) a appelé le gouvernement de Côte dIvoire à mettre fin aux exécutions sommaires, qui se font selon elle souvent sur simples dénonciations. Certaines exécutions se font souvent sur simples dénonciations de personnes prétendant avoir découvert des «assaillants» et utilisant des numéros verts mis expressément à la disposition des populations, a souligné le MIDH, selon lequel de telles exécutions ont déjà été signalées dans trois quartiers dAbidjan.
En outre, en invitant explicitement les populations à simpliquer de plus en plus dans la guerre en cours, larmée loyaliste à travers son porte-parole, prend sur elle de donner au conflit une coloration civile qui ne peut être quun facteur aggravant, a encore écrit le MIDH, qui affirme quil va mener des enquêtes sur lensemble du territoire, y compris en zone rebelle.
Ce qui sest passé à Daloa ayant rapidement fait craindre à certains un remake de ce qui sest passé au Rwanda en 1994, deux rapporteurs spéciaux de la Commission des droits de lhomme de lONU ont mis en garde les autorités ivoiriennes contre les risques de conflits ethniques.
Doudou Diene, rapporteur spécial sur le racisme, la xénophobie et lintolérance, et Ambeyi Ligabo, rapporteur sur la liberté dopinion et dexpression, se référaient à des informations quils ont reçues sur des incitations à la haine ethnique émanant de médias et de certains secteurs de la population à lencontre de groupes ethniques et de certains ressortissants étrangers. Ils ont rappelé, dans un communiqué publié à Genève, que plusieurs conventions internationales interdisent toute propagande ou discours sinspirant didées ou théories fondées sur la supériorité dune race ou encourageant la haine et la discrimination raciales et ont invité les autorités ivoiriennes à redoubler de vigilance, conformément à leurs obligations découlant des traités internationaux quelles ont ratifiés.
Avec les mêmes inquiétudes, lassociation française Survie a appelé le président Gbagbo à condamner les incitateurs aux crimes contre lhumanité et à interdire les journaux extrémistes en Côte dIvoire. Les dérapages du discours xénophobe se situent principalement dans le camp de la légitimité en Côte dIvoire a souligné Survie.
Poursuite des destructions des quartiers précaires dAbidjan
La destruction de certains quartiers dAbidjan, dits précaires, par les forces de lordre sest poursuivie malgré lannonce par le président Gbagbo de larrêt de leur démolition.
Selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), trois bidonvilles dAbidjan ont été rasés fin octobre. Le HCR souligne aussi quau moins un des bidonvilles rasés, situé dans le quartier des Deux Plateaux, ne se trouve pas à proximité daucun camp militaire. Plusieurs centaines de cabanes de ce bidonville, abritant entre 1.000 et 2000 habitants, ont été rasées les 23 et 24 octobre par les forces de lordre, sans préavis aux populations. Lélectricité et leau ont été coupées.
Certains habitants contraints de quitter les lieux dans la précipitation, ont perdu leurs documents didentité et ont affirmé avoir été rackettés par des policiers.
Les autorités ivoiriennes avaient annoncé le 4 octobre la destruction dans un délai dun mois de tous les bidonvilles dAbidjan, censés servir de refuge et de caches darmes à des assaillants ayant pris part à linsurrection qui a débuté le 19 septembre.
Critiqué par une partie de lopinion nationale et internationale, le président Gbagbo sétait ravisé quatre jours plus tard. Puisque lopinion sémeut, jarrête la destruction des bidonvilles en général, mais jordonne quon continue de sécuriser les périmètres des camps militaires, en balayant tout autour dun périmètre de sécurité que les soldats eux-mêmes pourront définir, avait-il déclaré dans un discours radiotélévisé.
Quelque 30% des Abidjanais résident dans les quartiers dits précaires et non-viabilisés de la capitale économique ivoirienne, parmi lesquels une importante proportion de travailleurs étrangers.
La presse malmenée
Côté medias, la situation nest guère meilleure. Le dirigeant de Reporters sans frontières - Robert Ménard - interpellé, un réalisateur français, Gaël Mocaer de Radio-France Outremer - arrêté pendant six jours, une télévision privée ivoirienne - Radio Nostalgie - saccagée par des hommes en treillis, le saccage dun journal privé proche du RDR, - Le Patriote (1) - mais cette fois par des jeunes civils, toujours à Abidjan, la fermeture de la diffusion en FM de toutes les radios étrangères (2) (RFI, BBC, Africa numéro 1). Ainsi plane comme un régime de terreur au-dessus de tous les medias qui ne répercutent pas que la bonne parole des autorités. La situation sest aggravée au point que Reporters sans frontières a demandé au Conseil de sécurité des Nations unies de saisir la Cour pénale internationale à propos de la situation des journalistes en Côte dIvoire.
Lorganisation, qui a enquêté sur place et publie un rapport sur la liberté de la presse intitulé Patriotisme exacerbé et diabolisation de la presse internationale, a notamment demandé quune enquête internationale soit diligentée au plus vite afin dexaminer les exactions commises tant du côté des rebelles que du côté des forces loyalistes.
RSF a aussi demandé au ministère ivoirien de la Communication de saisir la direction des médias dEtat afin que les employés de la radio et de la télévision publiques mis à lécart en raison de leur ethnie ou de leur sensibilité politique puissent réintégrer leurs postes au plus vite.
(1) Le Pdg de Radio Nostalgie, Hamed Bakayoko, est également actionnaire du groupe Mayama, qui édite le quotidien Le Patriote. Le siège de ce journal, proche du RDR dAlassane Ouattara, a été saccagé le 16 octobre par une quarantaine de jeunes. Reparu le 10 octobre, Le Patriote a dû sabsenter des kiosques en raison de graves menaces exercées par certaines associations de jeunesse proche du régime, avait expliqué son rédacteur en chef.
Par ailleurs, le rédacteur en chef du journal le Nouveau Réveil, proche du Parti Démocratique de Côte dIvoire (PDCI), a décidé de suspendre jusquà nouvel ordre lui aussi sa publication en raison de menaces répétées. Dans ses derniers numéros, le Nouveau Réveil sétait démarqué nettement des positions du gouvernement.
(2) Les télévisions étrangères ne sont pas épargnées non plus. Après le sabotage par des inconnus durant la nuit du 4 au 5 octobre de lémetteur hertzien diffusant TV5 et Canal Horizon, les Abidjanais qui nont pas accès au satellite ou aux abonnements sont privés de tout accès à des médias francophones étrangers.
|