N° 259
du 29/11/2002

Côte d'Ivoire


Droits de l’homme
Poursuites des assassinats, des enlèvements,
des exactions et de la chasse aux étrangers

Est-ce parce que la justice belge a mis un terme aux poursuites engagées à Bruxelles contre le président Laurent Gbagbo, à la suite de l’abandon par le principal plaignant d’un ultime recours devant la plus haute instance judiciaire belge, que la culture d’impunité semble avoir toujours cours en Côte d’Ivoire ? *
Les associations de défense des droits de l’Homme sont de plus en plus inquiètes des agissements d’”escadrons de la mort” qui ont fait plusieurs dizaines de victimes à Abidjan depuis le 19 septembre.
“L’insécurité grandissante est due aux escadrons de la mort, des gens dont on n’a pas l’identité et qui sèment la terreur, on est tous comme en sursis, et c’est inquiétant”, a estimé Martin Bléou, président de la Ligue ivoirienne des Droits de l’Homme (LIDHO).
“Il y a des escadrons de la mort, nous l’affirmons, leur mission est de tuer des personnes, pas de faire des enquêtes. Ces escadrons de la mort échappent à la hiérarchie militaire classique”, a déclaré de son côté Me Ibrahima Doumbia, vice-président du Mouvement ivoirien des droits de l’homme (MIDH). “Nous avons dénombré cinquante tués par balles rien qu’à Abidjan dont nous avons pu voir les cadavres nous-mêmes. Il y en a certainement plus mais nous recensons uniquement les cas que nous avons pu confirmer de visu ou par un témoignage direct”, a-t-il ajouté.
Les autorités ivoiriennes ont jusqu’à présent affirmé que ces “hommes en treillis” étaient des “individus mal intentionnés”, étrangers aux forces armées, voire des rebelles infiltrés.

Les cas d’arrestations, d’enlèvements et d’assassinats, souvent politiques, se poursuivent à Abidjan en dépit d’un couvre-feu durci.
Dès les premières heures de l’insurrection, le 19 septembre, des personnalités politiques de premier plan ont été tuées dans des circonstances non élucidées: le ministre de l’Intérieur Emile Boga Doudou, l’ancien chef de la junte le général Robert Gueï.
Plus récemment, le corps d’Emile Téhé, président du Mouvement populaire ivoirien (MPI, parti d’opposition), a été retrouvé criblé de balles dans la forêt du Banco à Abidjan. Selon un responsable de son parti, Emile Téhé avait été arrêté par des gendarmes.
Le Dr Benoît Dacoury-Tabley a été retrouvé mort à Abidjan, deux jours après que son frère, Louis, eut annoncé son ralliement à la rébellion.
Des dizaines d’autres personnes, militants politiques ou simples citoyens, ont connu le même sort.
Les témoignages concordent sur le modus operandi: des hommes en uniforme viennent chercher les victimes, souvent pendant les heures de couvre-feu pour les arrêter et les emmener vers des destinations inconnues.
Le MIDH a répertorié plus de 150 cas d’arrestations depuis le 19 septembre, visant essentiellement des personnes de confession musulmane ou portant un nom originaire du nord du pays, mais aussi des militants de partis d’opposition comme l’Union pour la démocratie et la paix en Côte d’Ivoire (UDPCI) du général Gueï ou le Rassemblement des républicains (RDR) d’Alassane Ouattara. Certains ont été libérés, mais d’autres sont détenus depuis plus de six semaines.
“Pour les disparus, on a dénombré 11 cas de personnes arrêtées par les forces de l’ordre et non localisées. Certains sont détenus dans des lieux inconnus et d’autres sont morts, mais leur corps n’a pas été retrouvé”, a indiqué Me Doumbia.
Plusieurs témoignages font état de “listes noires” qui circulent au sein de certains éléments des forces loyalistes, concernant surtout des habitants des zones contrôlées par les militaires rebelles jugés trop favorables aux mutins.
Le 11 novembre, le Collectif de la société civile pour la paix (CSCP), qui rassemble confessions religieuses et organisations de défense des Droits de l’Homme, s’est lui aussi inquiété de l’”insécurité grandissante en Côte d’Ivoire”. Le collectif a interpellé “les pouvoirs publics et d’abord le Chef de l’Etat, afin que l’Etat (...) fasse toute la lumière sur les exécutions sommaires”.
Dans un point de situation récent, le porte-parole de l’Etat major ivoirien, le lieutenant-colonel Jules Yao Yao, s’est contenté d’indiquer que “des enquêtes ont été ouvertes et déboucheront sur les procédures judiciaires qui seront conduites jusqu’au terme”.

En attendant les crimes continuent. Dans la nuit du 18 novembre, quatre hommes en treillis et un en civil se sont présentés au portail du domicile de Tiégbé Zoumana Ouattara, propriétaire d’une société de transport. Le vieil homme a bien tenté de fuir, mais il a été abattu d’une rafale d’arme automatique. Un journaliste de l’AFP a pu voir le corps de M. Ouattara, criblé de balles, gisant dans les hautes herbes à proximité de sa demeure.
Le quotidien L’oeil du peuple, proche du FPI du président Gbagbo, a publié une liste d’une trentaine de personnes censées être des transporteurs soutenant le défunt général Robert Gueï ou Alassane Ouattara. “Tous ces chauffeurs sont pour l’essentiel dans le secret des caches d’armes” qui auraient servi aux rebelles pour lancer leurs attaques à Abidjan le 19 septembre, a écrit L’Oeil du peuple.

Le HCR dénonce les “conditions inhumaines” des destructions de bidonvilles

Pour sa part, le Haut Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR) a dénoncé la poursuite à Abidjan “dans des conditions inhumaines” de la démolition des bidonvilles, dont treize ont été rasés et trente autres doivent l’être. Quelque 40.000 de leurs habitants ont déjà été déplacés, a déploré le porte-parole de l’agence de l’ONU, Kris Janowski.
Depuis l’éclatement du conflit fin septembre, quelque 200.000 personnes ont été déplacées en Côte d’Ivoire.
Le HCR s’est aussi insurgé "des conditions de plus en plus insalubres et inhumaines" dans lesquelles ces populations défavorisées d’Abidjan —Ivoiriens, immigrés et réfugiés— doivent s’installer ailleurs. La destruction des bidonvilles est effectuée sans avertissement préalable ou après un avis donné très peu de temps à l’avance, selon le HCR. Parfois, alors qu’aucune annonce d’une destruction imminente n’a été faite, des bulldozers sont parqués à proximité, en guise d’avertissement, pour que les habitants s’en aillent.

La loi du silence ?

Il faut être bien courageux pour oser dénoncer en ce moment toutes ces exactions. C’est pourtant ce qu’a osé faire, l’ancien ministre ivoirien de la Santé, Moriféré Bamba, allié politique de Ouattara, qui a “exigé” la mise sur pied d’une commission internationale d’enquête sur les “crimes odieux” en Côte d’Ivoire. Le Parti pour le progrès socialiste (PPS), dont M. Bamba est le dirigeant, a “exigé la mise en place immédiate d’une commission d’enquête internationale chargée de faire toute la lumière sur les crime odieux” en Côte d’Ivoire. M. Bamba a invité l’opinion internationale notamment la France “à condamner la dictature et cesser tout soutien” au régime “d’un autre âge qui s’est discrédité et disqualifié”.

* La Cour de cassation belge a constaté le désistement du plaignant, M. Brahima Touré, alors qu’en juin dernier, la chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Bruxelles avait jugé irrecevable une plainte pour crimes contre l’humanité déposée un an plus tôt contre M. Gbagbo, son prédécesseur Robert Gueï, ainsi que deux ministres ivoiriens.
Brahima Touré avait affirmé avoir été emmené dans un camp militaire pour y être torturé en raison de son appartenance à l’ethnie Diouala. Il disait être le seul survivant d’un groupe dont les autres membres avaient été tués et enterrés dans un charnier de Yopougon, où 57 cadavres ont été retrouvés en octobre 2001.
La décision d’abandonner les poursuites contre M. Gbagbo avait été prise en même temps que celle concernant le Premier ministre israélien Ariel Sharon, poursuivi en Belgique pour sa responsabilité présumée dans les massacres des camps palestiniens de Sabra et Chatila, au Liban en 1982.
Dans les deux cas, les plaintes avaient été jugées irrecevables parce que les personnes visées “ne se trouvaient pas sur le territoire du royaume de Belgique”, avait précisé la cour d’appel.
Les plaintes contre les dirigeants ivoiriens et celle contre M. Sharon avaient été déposées en vertu de la loi belge dite de “compétence universelle”, qui permet en principe aux tribunaux belges de juger les auteurs de crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide, quel que soit le lieu de ces crimes, les nationalités et lieux de résidence des victimes et des accusés.


Retour au sommaire COTE D'IVOIRE

Retour Home