N° 264
du 17/02/2003

Côte d'Ivoire


Exactions Droits de l’homme

Un premier rapport de l’ONU pointe du doigt les cercles du pouvoir

L’ONU a publié début février un premier rapport sur la situation des droits de l’homme en Côte d’Ivoire, à la suite d’une mission d’enquête sur le terrain, conduite du 23 au 29 janvier par le Haut commissaire adjoint des Nations unies aux droits de l’Homme, Bertrand Ramcharan.
Ce rapport indique clairement les escadrons de la mort qui opèrent en Côte d’Ivoire sont proches du pouvoir en place à Abidjan : “les escadrons de la mort en Côte d’Ivoire seraient constitués d’éléments proches du gouvernement, de la garde présidentielle et d’une milice tribale de l’ethnie bété, proche du président Laurent Gbagbo”, est-il écrit. L’ONU n’a toutefois cité aucun noms de présumés responsables ou acteurs de ces escadrons de la mort.
Le Haut commissaire des Nations Unies aux droits de l’Homme, Sergio Vieira de Mello, a par la suite affirmé après un entretien avec le président français Jacques Chirac à Paris que les responsables d’exactions en Côte d’Ivoire pourraient être traduits devant la Cour pénale internationale (CPI). Interrogé sur l’absence de noms dans le rapport onusien, il a estimé que “cela n’est pas difficile à faire si une enquête internationale devait être menée par les Nations Unies à la demande du Conseil de sécurité. Je pense que ces responsables pourraient être facilement identifiés”.
Etablie par le traité de Rome du 17 juillet 1998 signé par 138 pays, la CPI, dont le siège est à La Haye, est entrée en fonction le 1er juillet et devrait être opérationnelle à la fin de l’année.
Les exactions commises par toutes les parties “sont passibles de la Cour pénale internationale”, a ajouté M. de Mello à l’issue de son entretien avec Jacques Chirac. “Même si la Côte d’Ivoire n’en fait pas partie, le Conseil de sécurité peut saisir la Cour pénale sur ce qui se passe en ce moment en Côte d’Ivoire”, a-t-il encore estimé.
Pour sa part, le président français Jacques Chirac a salué “le travail solide” effectué par le Haut commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme.
Une clause annexe aux accords de paix de Marcoussis censés mettre un terme à la crise en Côte d’Ivoire, condamne les “actions des escadrons de la mort et leurs commanditaires”, estimant que “les auteurs et complices devront être traduits devant la justice pénale internationale.”

Assassinat du comédien et opposant Camara H. à Abidjan

Camara H., comédien et militant du Rassemblement des Républicains (RDR) d’Alassane Ouattara, a été retrouvé mort le matin du dimanche 2 février à Abidjan après avoir été “arrêté” la veille par des “hommes en uniforme”. Accusant les “escadrons de la mort” d’être à l’origine de cet assassinat, des jeunes manifestants avaient aussitôt érigé des barricades et incendié plusieurs bus en signe de protestation.
Un homme a été tué par balles au cours de l’intervention des forces de l’ordre dans le quartier de Williamsville, à Adjamé.

Rappel : le 18 octobre, deux personnes ont été tuées par des hommes en uniforme à Abidjan lors de l’enterrement d’un membre de la famille d’un haut responsable du RDR.
Le 8 novembre, c’est le Dr Benoît Dacoury-Tabley qui est retrouvé mort, criblé de onze balles. Il avait été enlevé par trois hommes se présentant comme des membres des forces de l’ordre dans la clinique où il exerçait. Son frère aîné, Louis-André Dacoury-Tabley, ancien compagnon de route du président Laurent Gbagbo, venait d’annoncer la veille son ralliement à la rébellion du Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI).
Fin novembre, le corps d’Emile Téhé, président d’un petit parti d’opposition, avait également été retrouvé criblé de balles dans une forêt à Abidjan après son arrestation par des gendarmes.
Mi-décembre, deux responsables d’un mouvement de jeunesse fondé par le défunt général Robert Gueï, l’Union pour la paix et la démocratie en Côte d’Ivoire (UDPCI), avaient été retrouvés tués de plusieurs balles près d’une semaine après leur enlèvement à Abidjan par des hommes armés en civil.
De nombreux cas de disparitions, d’enlèvements et d’assassinats, souvent politiques, sont attribués depuis plusieurs mois à ces “escadrons de la mort”, dont les membres et les commanditaires restent mystérieux.

Le HCR dénonce la poursuite des destructions de bidonvilles

Le Haut commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR) a dénoncé de son côté à Genève la destruction de bidonvilles fin janvier à Abidjan, et a annoncé le prochain lancement d’une campagne de sensibilisation, avec des artistes locaux, pour le respect des réfugiés libériens.
“Nous avons eu des informations à nouveau selon lesquelles la destruction des bidonvilles continue de manière assez intense”, a déclaré lors d’un point de presse Mme Delphine Marie, un porte-parole du HCR. Selon ces informations, des hommes armés sont à nouveau venus de nuit dans les bidonvilles, et, après avoir frappé aux portes et menacé les habitants, ont mis le feu aux maisons dans au moins deux quartiers pauvres. Les quartiers touchés par ces dernières destructions sont ceux de Washington et Yopougon.
Autre division de l’ONU, le Bureau pour la Coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA) a publié un rapport accablant sur des exactions ces jours derniers dans des quartiers précaires de la banlieue d’Abidjan et lancé un “appel d’urgence” pour assurer la sécurité des populations visées.
Selon ce document daté du 31 janvier, des “hommes en tenue militaire ont fait irruption dans la nuit du 27 au 28 janvier dans le quartier Abdoulaye Diallo où ils ont brutalisé la population et mis le feu à une cinquantaine de maisons du quartier”.
D’après les témoignages recueillis par l’Onu, les habitants du quartier “Washington”, déjà visé dans la nuit du 24 au 25 janvier dernier, ont par ailleurs “à nouveau été agressés dans la nuit du 28 au 29 janvier par des hommes en tenue militaire et armés”.
Le document précise que, concernant la première descente dans ce quartier, l’ONU a enregistré “des cas d’entorses, de fractures et de blessures auprès de 36 personnes”.
Après une visite du quartier “Washington”, l’envoyée humanitaire du secrétaire général de l’Onu en Côte d’Ivoire, Carolyn McAskie, a appelé les forces de l’ordre ivoiriennes “à respecter les lois”.

Affrontements ethniques à Agboville

Des affrontements interethniques ont opposé fin janvier à Agboville de jeunes Abbey, ethnie majoritaire dans la région, à de jeunes Dioulas (originaires du nord du pays, majoritairement musulman). Au total les services hospitaliers et municipaux ont recensé cinq morts et une trentaine de blessés dont au moins un policier, “par balle et à la machette surtout” selon un médecin. Agboville est située à 80 km au nord d’Abidjan.
Ces violences inter-ethniques ont éclaté quand des “jeunes du FPI (Front populaire ivoirien, au pouvoir) ont organisé un meeting pour protester contre les accords de Marcoussis”, a expliqué le maire PDCI d’Agboville, Claude Chiedou Tetchi. “Il y a des éléments incontrôlés qui sont sortis de ce groupe et qui se sont éparpillés dans la ville, ça a conduit aux affrontements qui ont dégénéré”, selon le maire.
Les autorités préfectorales ont organisé une médiation entre les dignitaires des deux communautés, qui s’accusent mutuellement de cette montée de violence, pour éviter de nouveaux affrontements.

Les locaux du journal privé Le Jour saccagés par des manifestants

Les locaux du journal indépendant Le Jour, situés au quartier du Plateau à Abidjan, ont été saccagés le 26 janvier par des manifestants.
“On nous reproche notre indépendance. Nous venions de publier une longue enquête sur les escadrons de la mort. Il s’agit d’un acte prémédité: le matériel a été détruit mais pas pillé, les jeunes cherchaient des documents, ils ont fouillé les Home Pages”, a protesté Vicky Delore, le rédacteur en chef du journal qui a dû cesser de paraître.
D’autres organes de presse ont été touchés comme Radio Nostalgie dont les bureaux au centre d’Abidjan ont été totalement détruits et pillés le même jour.


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