N° 264
du 17/02/2003

Côte d'Ivoire


Quand les chefs rebelles ivoiriens “expliquent”
les accords de Marcoussis aux populations sous leur contrôle

Tous les chefs rebelles, qu’ils soient du MPCI (Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire), du MPIGO (Mouvement populaire ivoirien du grand ouest) ou du MJP (Mouvement pour la Justice et la Paix), ont effectué une tournée d’explication des accords de Marcoussis, du 4 au 7 février, tournée qui les a conduits successivement à Korhogo (extrême-nord), Bouaké (centre), Man et Danané (Ouest), puis Seguela.
Ce fut l’occasion pour les Ivoiriens qui vivent depuis le 19 septembre en zone sous contrôle de la rébellion, de découvrir parfois la “tête” de ces chefs de guerre qui tiennent tête à l’armée gouvernementale.
Ils étaient tous là : Guillaume Soro, le secrétaire général du MPCI, le colonel Michel Gueu (commandant en chef des opérations du MPCI), l’adjudant Tuo Fozié (chef des opérations de Bouaké), son adjoint le sergent-chef Chérif Ousmane, mais aussi le sergent Félix Doh, le chef du MPIGO, le commandant Gaspard Déli le chef du MJP, et son porte-parole, dénommé “Ben Souck”. Mais aussi d’autres comme Issiaka Ouattara, dit Watao, qui dirige la compagnie “Anaconda”, le “chef Konaté”, qui dirige à Bouaké, l’unité chargée de la “fluidité”- rien d’autre que la sécurité - ou encore Mouhamed Diakite, le porte parole MPCI France, Massemba Koné, commandant de la zone de Korhogo.

Guillaume Soro, le secrétaire général du MPCI n’a eu de cesse à chaque meeting de marteler que son mouvement voulait l’application pure et simple des dits accords signés quelques jours plus tôt à Paris, réaffirmant à maintes reprises qu’il n’était pas question de renoncer aux ministères de la Défense et de l’Intérieur, postes qui ont été attribués au MPCI, lors d’une rencontre au sommet à Paris, à laquelle assistait le président Gbagbo, Jacques Chirac, mais aussi Koffi Anan, le Secrétaire général de l’ONU, et la plupart des leaders politiques ivoiriens.
Malgré cette fermeté affichée, il semble bien que les rebelles n’aient pas complètement rompu le dialogue. Une délégation rebelle conduite par le commandant en chef des opérations du MPCI, le colonel Michel Gueu, s’est en effet discrètement rendu le 7 février à Accra au Ghana pour y rencontrer le chef de l’Etat ghanéen, John Kufuor, président en exercice de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest.
Par petites touches, discours après discours, Guilaume Soro a fini par déclaré que Louis Dacoury Tabley et le colonel Gueu avaient été choisis par le MPCI pour occuper ces deux postes. Même s’il a passé la plus grande partie de sa vie dans la politique, Dacoury Tabley, actuellement “coordonnateur des relations extérieures” du MPCI, a été dans sa jeunesse inspecteur de police.

A Man, ville sous contrôle du MPIGO, il apparaît d’évidence que les relations entre les supplétifs libériens et la population locale ne se passent pas sans difficulté. Avant l’arrivée de l’impressionnant cortège des chefs de la rébellion, une savante opération de “nettoyage” a sans doute eu lieu, afin d’éviter aux journalistes de rencontrer ces Libériens, pour la plupart d’ethnie Yacouba, une ethnie répartie des deux côtés de la frontière. Le “nettoyage” ne fut pas complet puisque l’on a pu voir en ville quelques poignée de Libériens, armés, et,visiblement difficilement contrôlables. Interrogé sur ce point, Ben Souck, le porte-parole du MJP a reconnu qu’ils avaient fait appel à ces supplétifs libériens, comme un “entraîneur de football recrute les meilleurs joueurs dont il a besoin, qu’il soient étrangers ou non”.
A Man toujours, les trois groupes -MPCI, MJP, MPIGO - ont très certainement mimé un désaccord quant à la conduite à tenir - descendre ou non sur Abidjan, en faisant fi du déploiement de la force d’interposition française. Une manière comme une autre de mettre aussi la pression sur la France, en laissant planer la menace d’une reprise des combats. Mais sur le terrain, que ce soit à Bouaké, à Man ou Korhogo, aucun signe de préparation d’une offensive n’était visible.

Cette tournée a aussi été rythmée par l’attente puis l’appréciation du discours à la Nation de Laurent Gbagbo. Lors d’un point de presse clôturant cette tournée, le 10 février, à Bouaké, Guillaume Soro a estimé que dans son allocution, Laurent Gbagbo avait rejeté l’accord de Marcoussis. “Etre contre la délégation des pouvoirs au Premier ministre et être contre son irrévocabilité, c’est être contre Marcoussis”, a déclaré le chef du MPCI, estimant encore que le chef de l’Etat a aussi rejeté “la mouture et la composition du gouvernement de réconciliation nationale”. Les portefeuilles de la Défense et de l’Intérieur, “ce sont des postes non négociables pour nous”, a insisté Guillaume Soro, en réponse aux propos de M. Gbagbo pour qui “il n’est pas question de dire que tel ministère appartient à untel”.
Pour bien marquer son refus de renégocier les accords de Marcoussis, le MPCI, a refusé de se rendre ce 10 février à un sommet du “groupe de contact” des chefs d’Etat de la CEDEAO (Ghana, Guinée Bissau, Mali, Niger, Nigeria, Togo et Sénégal), qui s’est réuni à Yamoussoukro.

Enfin, pour bien signifier à la communauté internationale la fermeté de son mouvement, Guillaume Soro a laissé poindre la menace d’un enracinement de la partition du pays. Quand M. Gbagbo affirme que 90% de l’outil de production économique et 82% de la population se trouvent sous son contrôle, “il dit clairement à la Nation qu’il n’a pas besoin de nous. Qu’il ne nous pousse pas à commencer à organiser l’autonomie de nos zones”, a-t-il lancé.
Face au blocage et à la lenteur de l’application des accords, le MPCI semble davantage vouloir s’en remettre au comité de suivi de Marcoussis, mis sur pied à Paris, que de faire parler les armes. Lors de différentes interventions, Guillaume Soro a appelé ce comité de suivi de lancer des sanctions contre les autorités d’Abidjan, comme par exemple le gel des comptes du président “et ses sbires” à l’étranger, la coupure des crédits à son gouvernement “corrompu”, l’interdiction de déplacements à l’étranger pour le chef de l’Etat et ses proches, et le lancement des procédures judiciaires “pour traduire Gbagbo et ses escadrons de la mort devant le Tribunal pénal international”.
Interpellé sur le sort de 90 gendarmes qui avaient été aperçus en vie au lendemain d’une contre offensive ratée de l’armée gouvernementale sur Bouaké au mois d’octobre, le chef du MPCI n’a guère sorti d’explications convaincantes, réaffirmant seulement que son mouvement était disposé à accueillir toute commission d’enquête internationale, qui enquêterait sur l’ensemble du territoire, et pas seulement sur Bouaké.
Côté popularité, cette tournée a pour le moins permis aux chefs rebelles de tester non sans succès leur popularité auprès des populations sous leur contrôle.
“Il est important que les populations et nos populations puissent montrer leur adhésion aux accords de Marcoussis. Il faut montrer à la communauté internationale que l’immense majorité des Ivoiriens soutient ces accords”, avait déclaré Soro, en entamant cette tournée. Mission réussie. Les habitants des zones sous contrôle des rebelles se sont mobilisés et ont largement applaudi aux accords tels qu’expliqués par Soro qui n’a eu de cesse de leur répéter que les rebelles avaient “eu gain de cause sur tous (leurs) points de revendication”.


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