N° 278
du 03/10/2003

Côte d'Ivoire


Blocage du processus de paix
Les ex-rebelles des Forces nouvelles
claquent la porte du gouvernement

C’était à prévoir, depuis la nomination unilatérale par le président Gbagbo des ministres de la Défense et de la Sécurité. C’était aussi à prévoir, en suivant les déboires qu’a rencontrés dans son action le ministre la Communication dans le gouvernement de réconciliation nationale, Guillaume Soro, leader de la branche politique des Forces nouvelles (ex-rébellion).
Réunies en conclave dans leur fief à Bouaké, les Forces nouvelles - aile politique et aile militaire confondues - ont décidé le 23 septembre de suspendre la participation de leurs ministres aux activités du gouvernement pour protester contre l’enlisement du processus de paix.
«Nous n’allons pas nous laisser attirer dans un processus factice qui n’avance pas du tout», a lancé Guillaume Soro, qui s’est montré particulièrement critique à l’égard des partenaires extérieurs du processus de paix. Soro, lors de différentes interventions publiques à Bouaké a même appelé les populations à manifester pour demander le départ d’Albert Tévoedjrè, le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies pour la Côte d’Ivoire et président du comité international de suivi des accords de Marcoussis, et ... de l’ambassadeur de France à Abidjan, Gildas Le Lidec, accusé d’être un «partisan» de Gbagbo.
«En niant au Premier ministre et aux ministres du gouvernement de réconciliation nationale les prérogatives de l’accord de Marcoussis, (...) Laurent Gbagbo dévoie et rend caduc ledit accord», a encore déclaré le secrétaire général des Forces nouvelles, dans le communiqué final de la réunion de Bouaké.
De fait, à part le vote d’une loi d’amnistie, aucun des points essentiels de l’accord de Marcoussis n’a encore été traité par le gouvernement comme l’a rappelé Aussi Alassane Ouattara dans son intervention devant le Sénat français (voir page suivante).
Alors que certains à Abidjan estiment que la phase du désarmement était arrivée, l’on voit mal comment la rébellion pourrait accepter de désarmer et d’être cantonnée alors qu’elle n’a aucune certitude que les réformes prévues par Marcoussis seront mises en branle.

En parcourant les routes du Grand Nord de la Côte d’Ivoire, difficile d’imaginer que l’administration et ses agents puissent être redéployés tant que les gens ne sauront pas qui est Ivoirien ou pas, qui peut voter ou pas, qui a des droits fonciers ou non sur les terres. Autant de questions essentielles qui ont poussé les rebelles à prendre les armes, et qui restent la préoccupation majeure des populations du Nord de la Côte d’Ivoire.
Si le pouvoir d’Abidjan compte sur l’usure au moral, il se trompe. Même si l’on peut voir, du côté de Bouaké ou de Korhogo, des jeunes «engagés» dans les troupes du MPCI aux premières heures de la rébellion quitter maintenant leurs uniformes de fortune pour s’en retourner à la vie civile, tous vous affirmeront qu’ils sont prêts à tout instant à reprendre les armes s’il le faut, et si ... rien ne bouge.
Les problèmes de fond demeurent, et si impatience il y a dans le Nord, c’est plutôt face à l’inertie du gouvernement qui siège au Sud. Soro et ses ministres l’ont d’ailleurs bien compris. S’ils étaient restés à Abidjan sans aucune possibilité d’action comme ce fut le cas jusqu’à présent, c’est contre eux que les populations se seraient retournées. La popularité du sergent-chef Ibrahim Coulibaly s’explique aussi en partie par cela. Il incarne, chez les jeunes en particuliers, l’action, la volonté et les promesses de changement rapide. Au marché de Bouaké, l’on vous dira sans se cacher que «la seule méthode qui vaille, c’est la méthode «IB»», en l’occurrence le coup de force contre le président Gbagbo, même si «IB» a démenti avoir voulu attenter à la vie du chef de l’Etat.

La rébellion en crise ?

A l’occasion de ce grand conclave des Forces nouvelles à Bouaké, qui s’est tenu sur plusieurs jours, l’on a pu voir tous les chefs militaires, descendre de leur région, pour régler quelques comptes entre eux. Au centre des débats, sans que cela fut dit «officiellement», la question «Ibrahim Coulibaly».
Au sortir du conclave, Guillaume Soro a été confirmé dans son poste de secrétaire général du mouvement, même si quelques chefs militaires ont tenté de faire entériner la nomination de «IB» à la présidence des Forces nouvelles.
Guillaume Soro doit maintenant réorganiser le secrétaire général du mouvement, en créant des départements sectoriels, à l’image du fonctionnement d’un parti politique. Est-ce à dire que le futur «secrétaire national» chargé de l’Economie au secrétariat général des Forces nouvelles sera un «ministre» qui cache son nom ? Possible, si le conflit s’installe dans la durée, et c’est le chemin qu’il semble prendre. C’est aussi dans cette perspective que la rébellion a décidé d’organiser rapidement un Forum économique, pour mieux «gérer» la zone sous son contrôle. Lors d’une réunion avec la société civile, toujours à Bouaké et au sortir du conclave des Forces nouvelles, Soro a clairement laissé poindre cette hypothèse : «Nous n’allons pas laisser nos populations se paupériser», a-t-il déclaré, ajoutant : «je sais que dans nos zones, vous commencez à manquer d’argent». Et de lancer par ailleurs : «Pourquoi ne pas créer dans nos zones des banques du peuple pour assurer la fluidité monétaire ?» . De justesse, les Forces nouvelles ont renoncé à ce projet de création d’une banque, à l’issue de leur conclave, sans doute pour ne pas être taxées de conforter la partition du pays. Mais rien ne les empêchera d’organiser un système de taxation sur l’activité économique dans leur zone, système qui pour l’heure ne concerne que le transport routier et qui procure de bien faibles ressources, du moins sur le papier.

Faites sauter la banque !

En attendant, avant qu’une «banque populaire» ne voit le jour, c’est la succursale à Bouaké de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) qui a été allégée de quelques millions, voire milliards de franc CFA. La banque a été pillée dans la nuit du 24 septembre par des rebelles qui se sont ensuite combattus entre eux. Bilan : au moins 23 morts et 37 blessés.
Ce casse a eu d’autres effets pour le moins surprenants. Alors que les Forces nouvelles avaient catégoriquement refusé quelques jours auparavant le déploiement dans le Nord des troupes françaises engagées dans l’opération Licorne, ce sont ces mêmes Forces nouvelles qui ont demandé à l’armée française de se déployer dans une partie de Bouaké pour venir y sécuriser les banques.
Autre conséquence somme toute prévisible de ce casse, certains éléments de la rébellion ont eu vite fait de réclamer leur part du gâteau supposé et il s’en est fallu de peu pour que le commandant de la zone de Bouaké, le sergent-chef Chérif Ousmane, n’y laisse la vie après avoir essuyé des tirs de la part des éléments d’une brigade locale, en manque de salaires.
Ces événements ont aussi permis à la ministre française de la Défense, Michèle Alliot-Marie, de comprendre que le déploiement des troupes Licorne ne se ferait pas aussi vite qu’elle avait pu le souhaiter lors de son dernier passage en Côte d’Ivoire, au début du mois de septembre. Ces événements «nous amèneront à réfléchir sur l’utilité de l’extension de notre présence», a-t-elle déclaré, admettant qu’un déploiement dans le nord n’est toutefois pas encore d’actualité.

R-JL. à Bouaké

Sommaire COTE D'IVOIRE

Sommaire Home Page