N° 278
du 03/10/2003

Côte d'Ivoire


La myopie de la communauté internationale

En ces temps de commémoration du premier anniversaire du soulèvement des rebelles du Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI), une évidence s’impose : la communauté internationale, partie prenante de la vie politique en Côte d’Ivoire puisque l’ONU, des pays ouest-africains et la France y sont engagés, n’a, semble-t-il, toujours pas compris les causes profondes de cette rébellion.

En faisant un simple petit tour dans le Nord du pays, diplomates et militaires comprendraient vite que le retour à la case départ est strictement impossible. Comment imaginer que les populations du Nord, qui vivent dans un état de quasi-liberté et qui ne se posent plus de question identitaire, pourraient accepter que l’administration, avec tout son cortège d’agents a priori répressifs et son fardeau de procédures, puisse, en l’état actuel, se redéployer dans cette partie du pays ? «Quasi-liberté», cela veut dire que les gens ne sont plus inquiets, angoissés ou ballottés de procédures en procédures, parce qu’ils s’appellent «Toure», «Kone» ou «Ouattara». Si les chefs rebelles acceptaient de déposer les armes aujourd’hui, ils auraient alors des comptes à rendre à ces milliers de personnes qui les considèrent encore comme des libérateurs.
En bas, au Sud, à Abidjan, qu’est-ce qui a changé ? Rien ou presque. Des ministres «rebelles» ont bien été nommés, qui avec un titre pompeux de «ministre d’Etat», qui à la Jeunesse et aux Sports, mais avec strictement aucun pouvoir d’action.
Ont-ils pu commencer la mise en application d’un seul alinéa des Accords de Marcoussis ?
Quand un ministre de la Communication ne peut même nommer le directeur de la télévision nationale, on se demande bien comment se passera l’opération de recensement des populations, la mise à jour de l’état civil ou encore la distribution des cartes d’électeur.

Dans une «lettre aux Ivoiriens» à l’occasion du premier anniversaire du soulèvement du 19 septembre 2002, Laurent Gbagbo a évoqué une «année de cauchemar», une «guerre contre la démocratisation et la modernisation de la Côte d’Ivoire», ajoutant un peu plus loin : «depuis huit mois, nous faisons du sur place, nous piétinons, nous tournons en rond». Peut-être, mais c’est un sentiment qui est également largement partagé par les habitants du Nord du pays.
S’adressant lui aussi «au peuple de Côte d’Ivoire» à l’occasion de cet anniversaire, le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, a encouragé le président Gbagbo, son Premier ministre Seydou Diarra et «tout le gouvernement de réconciliation nationale, qui est maintenant complètement formé, à donner toute leur chance aux accords de Marcoussis».
Sur quel avis s’est-il fondé pour estimer que «tout le gouvernement de réconciliation nationale (...) est maintenant complètement formé» ? Sur l’avis du Comité international de suivi des accords de Marcoussis, qui venait de se féliciter que le gouvernement soit «au complet» après la désignation la veille du ministre de la Famille et celles, le 12 septembre, des ministres de la Défense et de la Sécurité ?
Un Comité de suivi qui dans la foulée soulignait «l’urgence du cantonnement et du désarmement afin de permettre le retour des services publics spécialement sanitaires et éducatifs sur l’ensemble du territoire national».
Croire une minute que les rebelles vont désarmer et cantonner leurs troupes en voyant l’état d’esprit qui règne dans les cercles du pouvoir à Abidjan est une douce illusion.
Pour bien comprendre cela, rien ne vaut une petite histoire. Une association qui fait dans l’humanitaire à Bouaké envoie régulièrement une camionnette pour faire des achats à Yamoussoukro en zone gouvernementale. En cet après-midi de septembre, le directeur de l’ONG «confie» à son chauffeur commissionnaire, trois étrangers, des Burkinabé, qui voulaient eux aussi descendre sur Yamoussoukro. Au premier contrôle, à un barrage tenu par les forces loyalistes, la camionnette a dû stopper : pas question de laisser les trois étrangers poursuivre leur route. N’y a-t-il pas aussi «urgence» à ce que le Comité international de suivi de Marcoussis fasse évoluer les mentalités, régner la justice et garantir la liberté pour tous, comme cela est aussi écrit noir sur blanc, dans ces fameux accords ? Si rien ne change dans ces domaines, le Nord n’est pas prêt de désarmer.
«Nous envisageons un élargissement de la zone de confiance pour conforter la zone de sécurité et de stabilité qui doit contribuer à la réduction de l’activité des éléments incontrôlés et favoriser le retour à la vie courante», a déclaré de son côté, à la mi-septembre, le porte-parole du ministère français de la Défense, Jean-François-Bureau.
Seul problème : dans quelle partie du pays la vie est-elle «normale» ? Dans le Sud, en zone «loyaliste» où le droit de manifester n’est pas acquis pour tous ? Où la justice n’a pas encore trouvé le moindre coupable des multiples crimes politiques qui ont été commis depuis le 19 septembre 2002 ?

R-J Lique

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