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Un an plus tard, si les armes se sont tues, les causes profondes de cette rébellion nont pas changé bien au contraire : la fracture ethnique reste très forte et il faudra sans doute beaucoup dannées avant que les Ivoiriens ne se regardent plus comme des ennemis potentiels selon quils soient Bété, Dioulas, Akhans ou encore Sénoufo, pour ne citer que quelques-uns des nombreux groupes qui forment la population de Côte dIvoire
Cest dans une morosité certaine qua été «fêté» le début de loffensive des rebelles du Mouvement patriotique de Côte dIvoire (MPCI), qui, le 19 septembre 2002, ont tenté en vain de prendre le pouvoir à Abidjan, alors que le président Laurent Gbagbo était en visite officielle en Italie. La motivation principale des rebelles était simple : briser une fois pour toutes le cercle infernal dans lequel se trouvaient enfermées les populations issues du Nord du pays, depuis que le président Henri Konan Bédié, pour des raisons électorales, avait lancé le désastreux concept dIvoirité. Ce concept dIvoirité nest en fait rien dautres quun artifice juridique dont la seule fin était dexclure des élections, à la fois le principal représentant du Nord du pays, lancien Premier ministre Alassane Ouattara, en lui déniant la nationalité ivoirienne, mais aussi les électeurs qui lui sont potentiellement favorables, en loccurrence les populations originaires elles aussi du grand Nord ivoirien. Quand les rebelles du MPCI se sont emparés des préfectures de Korhogo ou de Bouaké par exemple, ils y ont trouvé des milliers de cartes didentité dont les titulaires sacharnaient en vain à obtenir la délivrance. En langage clair, les «Touré», les «Koné» étaient devenus a priori des étrangers «potentiels» pour ladministration en place et des milliers dIvoiriens semblaient voués à ne plus avoir de nationalité du tout.
Cette classification des Ivoiriens a été instaurée - il est bon de le rappeler - par le président Henri Konan Bédié, un Baoulé, ethnie dont lorigine conduit pourtant tout droit au Ghana voisin. Senoufo, Malinké, Agni ou Baoulé, pratiquement tous les peuples de Côté dIvoire ont migré au fil des siècles et au gré des guerres entre royaumes avant de se stabiliser. Ce nétait sans doute pas tant la culture historique qui faisait défaut au président Bédié, mais une base électorale confortable.
«Dauphin constitutionnel» et de cur de feu le président Félix Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié, en prenant les rênes du pouvoir à la mort du «vieux» en 1993, accède à la tête de lEtat dans des conditions difficiles. Le passage du flambeau présidentiel est déjà contesté par Alassane Ouattara, alors Premier ministre. Quelques mois plus tard, Bédié perd une part importante de lélectorat de son parti, le PDCI (ancien parti unique) quand Ouattara fait créer en juin 1994 par personne interposée (Djény Kobina, aujourdhui décédé) le Rassemblement des Républicains (RDR). Personne nest dupe à lépoque et tout le monde sait déjà que la grande majorité de lélectorat du Nord va se retrouver dans ce nouveau parti politique. La Côte dIvoire néchappe pas à la règle qui veut que lon vote pour un leader politique non pas en fonction de son programme mais en fonction de son origine régionale ou ethnique. Si Bédié remporte la présidentielle de 1995, cest surtout parce que lopposition a boycotté le scrutin. Ouattara sen retourne alors au Fonds monétaire international, mais attend son heure. Et il sait, comme Bédié, que les populations dorigine du Nord de la Côte dIvoire sont les plus nombreuses. Sa «base» électorale est de loin supérieure à celle de Bédié. Cest simple comme une addition à deux chiffres et Bédié, pour se défaire de cette évidence mathématique na dautres solutions que de soustraire Ouattara de la vie politique en lui déniant la nationalité ivoirienne. Ainsi naît le concept dIvoirité.
Le coup dEtat de décembre 1999 qui chassa Henri Konan Bédié de la présidence et porta au pouvoir le général Gueï fut mené par les mêmes hommes qui ont pris les armes en ce jour de septembre 2002. Les «Wattao», les «colonels Adams», les «Chérif Ousmane» étaient déjà de la partie en 1999. Avec aussi et déjà «IB», le sergent-chef Ibrahim Coulibaly, leur leader de lombre. Si trois ans plus tard, lon a retrouvé les mêmes figurants quen 1999, cest que le problème navait pas changé dun iota et quil avait même empiré avec larrivée de Laurent Gbagbo au pouvoir. Larithmétique lui étant encore plus défavorable quà Bédié ou à Gbagbo, le général Gueï qui sétait pris à rêver dun destin national, sattela lui aussi à écarter de la présidentielle doctobre 2000, Alassane Ouattara mais aussi Henri Konan Bédié. Qui pourrait aujourdhui admettre avec sincérité que la présidentielle de lan 2000 qui a porté au pouvoir Laurent Gbagbo fut une élection légitime, «ouverte» et démocratique ?
Laurent Gbagbo peut se targuer davoir été «élu» avec 59,36 % des suffrages exprimés, mais les chiffres parlent deux-mêmes : sur 5.475.143 délecteurs inscrits, Gbagbo na obtenu que 1.065.597 voix. A peine 20 % des électeurs inscrits !
Mal élu, Laurent Gbagbo aurait pu profiter de son mandat pour réconcilier les Ivoiriens en pratiquant une franche politique douverture et en associant réellement les frères ennemis du passé à la gestion du pays. Il sest plutôt acharné dès les premiers mois de son régime à tenter denraciner définitivement lexclusion dAlassane Ouattara de la vie politique ivoirienne et de réduire à la portion congrue lélectorat potentiel de lancien Premier ministre.
Bédié invente lIvoirité, Gbagbo lapplique
Dans la Côte dIvoire de ce mois doctobre 2000, pour écraser la demande des partisans dAlassane Ouattara qui réclamaient la reprise de lélection présidentielle avec leur candidat «naturel», le Front populaire ivoirien (FPI - parti de Gbagbo) lance dans la rue ses militants abreuvés depuis des mois dun discours xénophobe irrationnel. «Burkinabè, on veut pas» crient alors les gros bras du FPI dans les rues dAbidjan, lançant ailleurs des «On va les tuer» qui en disent déjà long sur le programme politique du président. Gourdins et machettes en main, les «Fpéistes», appuyés par la gendarmerie, pourchassent pendant plusieurs jours tout ce qui ressemble à un «Dioula», les ressortissants du Nord, région dorigine de Ouattara. Pour mémoire, Laurent Gbagbo pouvait se sentir des ailes puisque ses «amis» socialistes français, alors au pouvoir à Paris, semblaient lui avoir donné le feu vert : «Il y a eu une élection dans un contexte particulier puisque certains candidats ont été écartés, mais elle sest produite et les résultats semblent montrer que celui qui la emporté (Gbagbo) la emporté largement et a recueilli une légitimité», avait cru bon de déclarer le Premier ministre français de lépoque, Lionel Jospin.
Pourtant la Côte dIvoire venait de connaître sans doute les trois jours les plus sombres de son histoire : entre le 24 et le 27 octobre 2002, des centaines de Dioulas, de Musulmans, de «Nordistes» ou tout simplement dEtrangers ont été tués, qui à larme blanche, qui par les forces de lordre, qui arrêtés sur dénonciations. Lorsque le RDR, le parti de Ouattara enterre ses morts au cimetière musulman de Williams Ville, un quartier dAbidjan, Henriette Diabaté, secrétaire générale de ce parti, déclare quil ny aura «pas de réconciliation dans la haine, pas de réconciliation sans justice». Une réponse à Laurent Gbagbo qui trois jours plus tôt, rendant lui aussi hommage aux victimes de ces folles journées, avait cru bon de déclarer : «La mort na pas de parti, elle na pas de religion et elle nest daucune région». Lors de cette cérémonie organisée au stade Houphouët-Boigny dAbidjan, Ouattara fut hué à son arrivée par des milliers de militants du FPI criant «Mossi dehors», à ladresse de lancien Premier ministre, faisant référence à lethnie majoritaire du Burkina Faso.
Le 30 novembre de cette terrible année 2000, la Cour suprême rejette la candidature dAlassane Ouattara pour les élections législatives prévues en décembre, remettant une nouvelle fois en cause la nationalité ivoirienne de lancien Premier ministre. «Ce sont des choses qui visent à lexclusion de toute une partie de la population», commente alors Henriette Diabaté. «Lexclusion dAlassane Ouattara des élections législatives fait planer plus que jamais le risque de guerre civile sur le pays», pouvions-nous titrer à lépoque (Afrique Express N° 218)
Las, Gbagbo organisa en force une nouvelle mascarade électorale, le RDR ayant décidé de boycotter ces législatives de décembre 2000. Le résultat fut clair pour qui veut bien lire dans les chiffres. Le taux de participation de ces législatives na pas dépassé les 33 %. Dans certaines circonscriptions, des députés ont été élus avec des pourcentages dépassant lentendement, comme à Korhogo-Commune, la «capitale» du nord, où le candidat du Parti démocratique de Côte Ivoire (PDCI) la emporté avec 83 % des 4.977 votes recensés sur
59.921 inscrits. Elu donc avec 83 % de
8,3 % des électeurs.
La fracture avec le Grand Nord était sans doute définitivement consommée à cette date. Aujourdhui, des responsables rebelles du MPCI confient volontiers que cest dès cette époque quils décidèrent de préparer leur tentative de prise du pouvoir qui les a conduits à prendre les armes en septembre 2002.
Mal élu à la présidentielle, peu rassuré par les résultats des législatives qui ne lont finalement pas plébiscité, Laurent Gbagbo va-t-il enfin tendre la main en cette fin dannée 2000 ? Loin sen faut. La «justice» ivoirienne croît plutôt bon, à lépoque, de sortir de ses tiroirs le dossier de lattaque de la résidence du général Gueï qui avait eu lieu au mois de septembre 2000.
Les généraux Lassana Palenfo et Abdoulaye Coulibaly, numéros 2 et 3 du pouvoir sous le régime du général Gueï, tous deux considérés comme proches de Ouattara, avaient été arrêtés le 8 novembre, maintenus en détention, puis inculpés de «détournement darmes» et de «détournement de deniers publics» en plus de laccusation de tentative dassassinat du général Gueï.
Qui mène à lépoque linstruction de ce dossier aux antipodes de la réconciliation nationale ? Le capitaine Ange Kessy, commissaire du gouvernement (équivalent du procureur de la république dans la justice militaire), le même qui vient de faire mettre sous les verrous début septembre à Abidjan 18 personnes dans le cadre de l «affaire IB», après la mise en examen de ce dernier en France.
Première alerte
Arrive janvier 2001, avec une première tentative de coup dEtat contre le régime de Gbagbo. Nous écrivions à lépoque : «La situation actuelle du pays, que ce soit sur les plans politique ou judiciaire, ne donne pas à penser que cette tentative de coup dEtat soit la dernière». (Afrique express N° 220)
Les attaquants réussissent seulement à semparer des sièges de la radio et de la télévision et à lire un communiqué succinct sans connotation vraiment politique. Mais les violents combats qui sen suivent font au moins deux morts dans les rangs loyalistes, et sans doute une dizaine de victimes du côté des putschistes, dont certains sont retrouvés dénudés, le crâne fracassé.
A lépoque, les autorités pointent du doigt le «Grand Nord», sans oser accuser nommément Alassane Ouattara. Par petites touches, ministres et autres responsables brossent le portrait type des comploteurs : des «nordistes, mêlés détrangers»
Le ministre de la Défense, Moïse Lida Kouassi, se croît toutefois obligé de rappeler que les personnes interpellées suite à cette tentative de coup dEtat seront «poursuivies pour ce quelles ont fait et non en fonction de leur ethnie».
La justice ivoirienne va donc avoir encore du pain sur la planche alors quelle na pas encore eu le temps de trouver le moindre supposé responsable des dizaines de victimes des derniers conflits électoraux. Et nous écrivions encore à lépoque (Afrique Express 221) : «Les généraux Palenfo et Coulibaly en prison, le général Gueï intouchable, le sergent Boka Yapi dans la nature, de quoi donner des idées à des gens comme le sergent-chef Ibrahim Coulibaly, lui aussi dans la nature depuis quil a quitté le poste dattaché militaire à lambassade de Côte dIvoire à Ottawa au Canada, où Gueï lavait «placardé» après avoir limogé de la junte Palenfo et Coulibaly. Ibrahim Coulibaly alimente lui aussi ces derniers temps les rumeurs abidjanaises. On le dit en train de recruter des hommes du côté du Burkina Faso.»
A Abidjan, le ton ayant été à nouveau donné par les autorités, la chasse aux «étrangers» peut reprendre de plus belle. Dans le quartier de Cocody, on a pu voir des étudiants de la cité Mermoz procéder à des contrôles didentités, confisquant les pièces didentité des étrangers, après les avoir dépouillés de leurs affaires.
Le président du Burkina Faso ne sen laisse pas compter. Blaise Compaoré se déclare «attristé» par la situation en Côte dIvoire et déplore un «déficit de dialogue». «Nous vivons cette situation avec beaucoup de tristesse car nous continuons à penser que le déficit de dialogue, dunité nationale peut conduire à des dérapages très dangereux (..) pour la Côte dIvoire et pour la sous-région», déclare-t-il à Ouagadougou.
Mais à Abidjan, en cette fin janvier 2001, le régime fait entrer dans la danse ses «partisans» dun nouveau genre, appelés aujourdhui «jeunes patriotes». Des centaines de jeunes manifestent en conspuant le président sénégalais Abdoulaye Wade qui avait osé déclarer «quun Burkinabé subit en Côte dIvoire ce quun noir ne subit pas en Europe».
La justice mène son «instruction» de la tentative de coup dEtat du début de lannée et six militaires sont activement recherchés, étant accusés aussi davoir pris part à lattaque du domicile du général Robert Gueï en septembre 2000. Qui sont ces six militaires ? Le caporal-chef Abdourhamane Issa, le caporal-chef Adama Coulibaly, le caporal-chef Oumar Diarrassouba, le caporal Ouattara Issiaka, le caporal-chef Koné Gaoussou et le sergent Tuo Fozié. Tous responsables miliaires du MPCI ou proches, comme Oumar Diarrassouba, alias «Zaga-Zaga», ami intime dIbrahim Coulibaly, et aujourdhui décédé.
Sur le terrain politique la machine judiciaire poursuit son travail de «réconciliation» : Henriette Diabaté, la numéro 2 du RDR, est inculpée mais laissée en liberté, pour «atteinte à lordre public, complicité de destruction de biens dautrui et rébellion». La justice tente détablir sa responsabilité dans les violences qui avaient éclaté les 4 et 5 décembre 2000, lorsque les militants du RDR protestaient contre linvalidation de la candidature de leur leader aux législatives.
Deux hauts responsables du RDR - Aly Coulibaly et Gilbert Kafana Koné - et plusieurs militants du parti restent détenus depuis ces manifestations, ainsi que le fils de Mme Diabaté. Un des secrétaires de Ouattara est mort lui en détention, vraisemblablement suite à dinterrogatoires musclés.
Quant à Jean-Jacques Bechio, un conseiller de Ouattara, arrêté le 31 janvier à son domicile, il se voit inculpé et mis sous mandat de dépôt le 15 février à Abidjan pour «complot contre lEtat de Côte dIvoire, atteinte à lautorité, organisation de bandes armées pour déstabiliser et changer la nature du régime, acquisition et port darmes sans autorisation». Rien de moins.
Les droits de lhomme sur la sellette
Alors que le Mouvement ivoirien pour la défense des droits humains (MIDH) envisage des actions en justice contre le président Gbagbo et plusieurs de ses ministres en raison de leur rôle et de leur responsabilité dans la répression des manifestations des 4 et 5 décembre 2000 à Abidjan, les Etats-Unis par la voix de leur ambassadeur à Abidjan, Georges Mu, mettent le doigt où ça fait mal.
Fin février 2001, lambassadeur américain, en présentant le rapport 2000 du Département dEtat, dénonce une détérioration «sans fin» de la situation des droits de lHomme en Côte dIvoire. «Des violations des droits de lHomme ont commencé sous le régime du président Gbagbo et continuent», déplore lambassadeur. «Nous constatons que les forces de sécurité agissent dans limpunité, pratiquent lextorsion, pénètrent dans les maisons des particuliers, cela dans tout le pays», insiste Georges Mu.
Le rapport du Département dEtat fait état de cas de «torture à mort», de «répression politique», d «arrestations arbitraires», et de «centaines de tueries extrajudiciaires».
Le rapport note également une augmentation des attaques xénophobes, soulignant que lambassade du Mali avait déclaré que «plus de 20 Maliens avaient été tués et dix portés disparus après les élections présidentielles doctobre».
«Sur un plan général, le gouvernement fut incapable damener les auteurs de ces crimes devant la justice, le gouvernement commit des arrestations et des détentions arbitraires (...), les journalistes et les membres de lopposition, en particulier furent détenus sans procès pendant de longues périodes», note encore le Département dEtat américain.
Malicieux mais réaliste, lambassadeur américain en profite pour rappeler que lactuel «gouvernement a été élu dans un cadre non représentatif», parce que 14 des 19 candidats déclarés avaient été exclus de la présidentielle.
A la mi-mars, le tribunal militaire dAbidjan condamne à un an de prison ferme le général Lassana Palenfo pour «complicité datteinte à la sûreté de lEtat» et acquitte le général Abdoulaye Coulibaly. Leur procès aura surtout permis de mettre à jour les «pratiques» de la justice ivoirienne. Au cours des audiences, dautres militaires accusés dans ce procès ont affirmé avoir cité le nom du général Palenfo «sous la torture».
Le 25 mars 2001 ont lieu des élections municipales et cette fois le Rassemblement des républicains décide dy participer. Les résultats donnent le parti de Ouattara en tête des suffrages exprimés et en tête des communes conquises. Le RDR obtient 27,24 % des suffrages, le Parti démocratique de Côte dIvoire (PDCI de Bédié) 26,97 %, et le Front populaire ivoirien (FPI de Gbagbo) 25,18 %. Sur les 197 communes en jeu, le RDR en remporte 63, le PDCI 60, le FPI 33. On comprend aisément pourquoi Bédié, Gueï puis Gbagbo ont tout fait pour écarter Ouattara des élections majeures.
«En dehors du Nord, nous avons démontré que le RDR est un parti national», réagit Henriette Diabaté, tandis que Sébastien Danon Djédjé, le secrétaire national aux élections du FPI, reconnaît que les résultats ne sont «pas terribles» pour son parti. Et dajouter à propos du RDR : «Aujourdhui on voit que cest une force avec laquelle il faut compter. Il faut quon décrispe la situation».
Décrispation ?
En avril de cette année 2001, alors que le porte-parole du RDR, Aly Coulibaly, et Gilbert Kafana Koné, le secrétaire national à lorganisation du parti, qui étaient détenus depuis les manifestations de décembre, bénéficient dune remise en liberté provisoire tout en restant inculpés de «complicité de destruction de biens publics et privés et atteinte à lordre public», le parti de Ouattara fait les comptes : 65 de ses militants et responsables sont encore détenus dans lattente dun procès.
Et lon entend parler de Louis Dacoury-Tabley, lancien camarade de Gbagbo et membre fondateur du FPI, qui se fait brièvement interpellé par la police à Abidjan avant dêtre relâché alors quil rentrait en Côte dIvoire après un séjour à létranger. Louis Dacoury-Tabley, propriétaire du journal Le Front, a eu sans doute le tort davoir pris ses distances avec la direction du FPI en refusant de suivre la ligne xénophobe de ses anciens compagnons de lutte. On retrouvera aussi Dacoury-Tabley à la tête du MPCI en 2002
En cette année 2001, lIvoirité se vit au quotidien, pour les responsables politiques comme pour lhomme de la rue. Si en juin, Mme Diabaté et Gilbert Kafana Koné bénéficient dun non-lieu au terme de linstruction sur les affrontements de décembre, les effets pervers du concept dIvoirité sont loin dêtre terminés. Depuis la fin du mois de mai, dans la préfecture dAdiaké dans lEst de la Côte dIvoire, des Ivoiriens dethnie Abouré terrorisent des étrangers pour les chasser des plantations dananas quils cultivent dans cette région.
«Je nai pas été saisi officiellement, je nai pas encore délément pour apprécier la situation, la population na pas porté plainte», commente alors placidement le préfet dAdiaké.
Toujours en mai, un affrontement sanglant entre Ivoiriens dethnie Guéré et des étrangers, essentiellement des Burkinabè, fait six morts et 16 blessés, dans le village de Goya à 540 km à louest dAbidjan, et toujours pour des problèmes fonciers.
Triomphant, voire provocateur, à Paris où il était en visite privée, mais où il a été reçu tant par le président Chirac que par le Premier ministre socialiste, Lionel Jospin, Laurent Gbagbo a achevé le mois de juin sous le coup dune plainte pour «crimes contre lHumanité».
Cette plainte collective a été déposée en Belgique contre le président, deux de ses principaux ministres, mais aussi contre son prédécesseur au pouvoir, le général Robert Gueï, par quelque 150 plaignants dénonçant des actes intervenus en octobre et décembre 2000, lors des troubles électoraux.
Question «réconciliation», devant les députés français, Laurent Gbagbo ironise sur le «vagabondage de nationalité» dAlassane Ouattara. «Il est malsain pour quelquun qui veut être président dun pays de prendre de façon opportuniste, une nationalité ici et là, au gré de ses intérêts personnels», déclare-t-il, provoquant la fureur du RDR.
Sous le regard dAmnesty International
Question droits de lhomme, Amnesty International apporte sa pierre au dossier en dénonçant dans un rapport les violations des droits de lhomme «très graves» en Côte dIvoire depuis septembre 2000, pressant le gouvernement de mettre fin à limpunité qui règne depuis des années dans le pays. «Lusage de la torture et des mauvais traitements ont pris une intensité jamais vue en Côte dIvoire depuis au moins dix ans», écrit à lépoque Amnesty International.
En juillet 2001, les plaintes déposées devant la justice belge par le «Collectif des victimes en Côte dIvoire» (CVCI) pour «crimes contre lHumanité» font des remous. Gbagbo lâche ses «partisans» qui défilent dans le quartier du Plateau à Abidjan, pour dénoncer l «ivoirophobie» dont est selon eux victime la Côte dIvoire.
Un porte-parole des manifestants, Séverin Sérikpa, lance une mise en garde qui donne le « ton » du régime : «gare à celui, quil soit européen, américain ou africain qui va vouloir bafouer les intérêts de la Côte dIvoire ! Nous sommes prêts à donner nos vies pour défendre Laurent Gbagbo».
Mouammar Kadhafi qui a senti monter la crise réussit à organiser une rencontre, début juillet, entre Laurent Gbagbo et Blaise Compaore, à Syrte en Libye. Pour calmer le jeu, les autorités burkinabés interdisent même au président du Mouvement ivoirien des droits de lHomme (MIDH), le juge Epiphane Zorro, de participer à un débat public sur l «Ivoirité» à Ouagadougou. Le juge Zorro sétait rendu célèbre en délivrant un certificat de nationalité ivoirienne à Ouattara, certificat dont lintéressé na jamais pu faire usage.
En août, le général Palenfo sort de prison après huit mois de détention, la Cour suprême ivoirienne ayant finalement cassé toutes les procédures à son encontre.
Limpunité prend du galon
Donnant-donnant ? Car au début de mois daoût, le tribunal militaire dAbidjan venait dacquitter huit gendarmes accusés dans laffaire du charnier de Yopougon, où 57 corps avaient été découverts le 27 octobre 2000, estimant que leur implication navait pu être prouvée.
Si la Fédération internationale des ligues des droits de lHomme (FIDH) et Reporters sans frontières (RSF) entre autres sindignent de ce verdict qui selon la FIDH et RSF «renforce le sentiment quen Côte dIvoire les militaires bénéficient dune totale impunité», Notre Voie, le journal du parti de Gbagbo, le FPI, écrit à lépoque que «la Côte dIvoire (est) lavée de toute souillure». Limpunité vient de prendre un premier galon.
Arrive septembre 2001, et les autorités publient un nouveau bilan officiel des violences qui ont eu lieu pendant les périodes électorales : 303 morts, 65 disparus et 1.546 des blessés. Ce bilan a été établi par un comité mis en place par le gouvernement pour faire la lumière sur les violences qui ont eu lieu lors de lélection présidentielle, mais aussi lors des législatives et lors de la tentative de coup dEtat de janvier 2001.
Si «la mort na pas de parti, elle na pas de religion et elle nest daucune région» comme lavait dit Gbagbo, les «morts», eux, ont une coloration politique car, dans le détail, ce rapport-bilan précise que 206 personnes ont été tuées et 1027 blessées les 24, 25 et 26 octobre 2000 lors daffrontements entre les partisans de M. Gbagbo et les militaires favorables au général Gueï, à lissue du scrutin présidentiel controversé. Une globalisation un peu hâtive car à partir du 25 octobre, ce sont les forces de lordre, et notamment la gendarmerie aux ordres de Gbagbo, qui sen sont pris aux sympathisants de Ouattara (affaire du charnier de Yopougon entre autres).
A lépoque, on annonce aussi la tenue pour le mois doctobre dun Forum national de la réconciliation. Le parti de Ouattara, le RDR, pose dores et déjà ses conditions concernant notamment la «réhabilitation dans ses droits» de Ouattara. «Sans la réhabilitation dAlassane Ouattara, il ny aura pas de réconciliation nationale», déclare Henriette Diabaté, qui ajoute : «Il ne peut y avoir de réconciliation, sans la libération de nos militants incarcérés. Ceux qui ont violé et tué, il faut quils soient découverts, jugés et punis. La réconciliation doit se faire autour dune Constitution revue. Il faut aussi la reprise générale des élections et la nomination dun facilitateur honnête et objectif».
Après Amnesty International, cest au tour de Human Rights Watch denfoncer le clou en accusant certains dirigeants dêtre à lorigine dune vague de xénophobie qui menace de déstabiliser le pays. Dans un communiqué, HRW ajoute que «la conférence des Nations Unies contre le racisme, qui souvre à Durban le 31 août, devrait condamner les dirigeants ivoiriens qui ont fait lapologie de lintolérance basée sur des critères ethniques ou religieux».
Dans son rapport intitulé «Le Nouveau racisme : manipulations politiques de lethnicité en Côte dIvoire», Human Rights Watch assure avoir enquêté sur plus de «200 cas de meurtres, actes de torture, viols et détentions arbitraires». «Les Africains ont souvent été victimes du racisme, mais ils peuvent aussi en être les auteurs», écrit Peter Takirambudde, directeur de la division Afrique dHRW. «Nous voyons en Côte dIvoire le genre dintolérance et de sectarisme à propos desquels la Conférence (de Durban) a été créée. Les dirigeants ivoiriens et les forces de sécurité responsables de ces atrocités doivent être largement condamnés et traînés en justice». Un doux rêve
Quant à Louis Dacoury-Tabley, il est toujours dans le collimateur du pouvoir : début septembre, des «inconnus» cambriolent les locaux de son journal, Le Front. La liberté de voyager nest pas acquise pour tous, car à la même époque, on lempêche de quitter la Côte dIvoire en compagnie de Bamba Moriféré, secrétaire général du Parti pour le progrès des socialistes (PPS) et de Hamed Bakayoko, président du Conseil dadministration de Radio Nostalgie et éditeur du Patriote (quotidien dopposition proche du RDR de Ouattara). Tous trois sont retenus à laéroport dAbidjan pour sexpliquer sur le but de leur voyage et le contenu des documents quils transportent. Le quotidien pro-gouvernemental, Notre Voie, écrit alors que Bamba Moriféré et Dacoury-Tabley sont «deux pyromanes au service du diable» et des «ennemis de la République».
Le concept dIvoirité continue à faire des victimes : dernier exemple en date, 1 500 pêcheurs Bozos dorigine malienne sont chassés de leur campement par de jeunes Ivoiriens dethnie Baoulé. Lenjeu du conflit ? Le contrôle de la pêche sur le Lac Kossou, situé à quelque 350 km au nord-ouest dAbidjan. Bilan des affrontements : tous les campements incendiés par les jeunes Baoulés et un Bozo tué.
Sur le plan politique, on commence à sinterroger sur les objectifs réels du Forum sur la réconciliation nationale qui sera présidé par Seydou Diarra (lactuel Premier ministre) qui «implore» une trêve médiatique, alors que la presse déverse quotidiennement des tombereaux daccusations, voire dinsultes, sur tel ou tel dirigeant politique.
Côté droits de lhomme, RSF et la FIDH relancent le dossier du charnier de Yopougon en publiant le 27 septembre le témoignage dun rescapé du charnier qui a reconnu sur photos deux des gendarmes qui avaient été acquittés.
Un Forum pour rien ?
En octobre de cette année 2001, cest le grand retour au pays de lancien président Henri Konan Bédié, 22 mois après avoir été renversé lors du premier putsch de lhistoire de la Côte dIvoire. Bédié revient pour participer au Forum de réconciliation qui a enfin démarré.
La justice, quant à elle, sen prend maintenant à des proches du général Gueï. Son aide de camp, le capitaine Fabien Coulibaly et cinq autres militaires sont interpellés puis inculpés fin octobre datteinte à la sûreté de lEtat. Selon Ange Kessy, encore et toujours commissaire du gouvernement, le capitaine Coulibaly aurait cherché à obtenir des renseignements sur larmurerie du premier bataillon blindé basé à Abidjan. Le capitaine Coulibaly et une poignée dautres militaires avaient suivi Gueï dans sa retraite à Gouessesso, dans lOuest, après la chute de son régime en octobre 2000.
A la mi-novembre, lors de son intervention devant le Forum, Bédié ne se prive pas de dénoncer le «déficit de légitimité démocratique» qui caractérise selon lui la situation politique du pays depuis le coup de force du 24 décembre 1999 qui la renversé.
Mais dans le même temps, le gouvernement lance son opération «identification» des populations, en signant un contrat de concession donnant lexclusivité de lidentification à la Société ivoirienne de télécommunication (SITEL), pour un montant de 70 millions deuros. «Cette concession à une société ivoirienne pour sécuriser notre état civil, identifier la population et produire ensuite les titres didentité» est «lun des actes majeurs de la deuxième République», déclare alors le ministre de lIntérieur et de la décentralisation, Emile Boga Doudou. Acte majeur ?
«A partir de cette identification, nous allons construire une base de donnée nationale et contrôler aussi le flux migratoire», ajoute dans la foulée le président du Conseil dadministration de la SITEL, Amadou Fadiga.
La Côte dIvoire compte 15.366.672 habitants, dont plus de 11 millions dIvoiriens et 4,47 millions détrangers, selon le dernier recensement officiel effectué rendu public le 6 novembre. Parmi les étrangers, «la grande majorité est originaire de la CEDEAO, 97 % sont originaires des pays voisins de la Côte dIvoire dont 2.238.548 Burkinabès» qui constituent la première communauté immigrée dans le pays, devant le Mali.
On verra par la suite que cette opération didentification de la population navait dautre but que de «filtrer» les «bons» et les «mauvais» Ivoiriens, afin de réduire au maximum lélectorat supposé «pro-Ouattara».
Fin novembre, cest au tour du général Gueï de sexprimer devant le Forum : le général se montre particulièrement virulent contre Gbagbo, faisant des remarques transparentes sur sa vie privée et demandant sil avait «oublié les visites nocturnes quil (lui) rendait» sous la transition militaire, accréditant les nombreuses rumeurs sur un «pacte secret» entre les deux hommes qui naurait pas été respecté par la suite par Gbagbo Il nie aussi catégoriquement avoir donné lordre à sa garde rapprochée de tirer sur les manifestants qui réclamaient son départ du pouvoir en 2000.
Sexprimant lui aussi devant le Forum, le 1er décembre, Alassane Ouattara réitère lessentiel de ses griefs, réclamant «lélaboration dune nouvelle Constitution» et de nouvelles élections présidentielle et législatives. Evoquant les déclarations de Gbagbo, qui a reconnu devant le Forum que certaines conditions déligibilité de la Constitution avaient pour but «déliminer» Ouattara, lancien Premier ministre dénonce «une loi fondamentale dirigée contre un citoyen et tous ceux qui le soutiennent». Tout est dit.
Quelques jours plus tard, Ouattara ajoute : «Je suis venu pour rester. Ma place est ici. Je suis de retour en Côte dIvoire. Bien sûr que je reviens pour être président de la République ! Comme Bédié, comme Gueï».
In fine, les résolutions finales du Forum de réconciliation nationale ne règlent pas grand-chose. Au mieux, le Forum aura servi à légitimer la présence de Gbagbo à la tête de lEtat.
A propos de la constitution, le Forum répond que la constitution est valide car approuvée par référendum en juillet 2000, mais quil conviendrait de créer un «comité de juristes» pour en «harmoniser certaines dispositions».
Quant au «cas Ouattara», si le Forum a jugé que lintéressé est bel et bien ivoirien, il se contente seulement de «recommander» aux autorités judiciaires compétentes de délivrer à Ouattara un certificat de nationalité ivoirienne.
Dans son discours de clôture du Forum, le président Gbagbo sengouffre dailleurs dans tous les vides quont laissés les «recommandations». Pour ce qui est de la nationalité de Ouattara, Gbagbo sen remet à la justice pour régler ce contentieux et réaffirme son refus dune modification de la Constitution.
Arrive janvier 2002. Une rencontre entre Gbagbo et ses trois principaux rivaux politiques à Yamoussoukro sachève sans annonce concrète. Mais le président Gbagbo, le général Gueï, lancien président Bédié et Alassane Ouattara, ont quand même discuté en tête-à-tête pendant 24 heures. Quelques jours plus tard, la présidence publie le «communiqué final» de cette rencontre au cours de laquelle les frères ennemis ont étudié les 14 «recommandations» formulées par le Forum de la réconciliation nationale.
Sur lépineuse question de la nationalité et de léligibilité de Ouattara, le texte, signé par les quatre hommes, «invite instamment (Ouattara) à déposer sa demande de certificat de nationalité auprès des autorités judiciaires compétentes».
Les quatre politiciens déclarent aussi avoir «pris acte des résolutions du Forum sur la reconnaissance de la légitimité des pouvoirs publics issus des élections générales passées» et «regretté les éliminations de certains candidats à lélection présidentielle passée et se sont accordés sur le fait que cela ne se répète plus».
Leur communiqué commun souligne toutefois que Ouattara a proposé un référendum sur lorganisation de nouvelles élections législatives, son parti ayant boycotté celles de décembre 2000 après le rejet de sa candidature.
Le communiqué annonce aussi la création dun «comité de juristes» pour préparer un colloque international sur la Constitution ivoirienne, dont les dispositions sur léligibilité sont critiquées.
Prenant acte que le Forum a souhaité la condamnation des coups dEtat, les quatre «sengagent à tout mettre en uvre pour éviter à jamais la répétition dune telle situation».
Ils «demandent que la lumière soit faite» par la justice sur les événements sanglants de 2000 et 2001 et soulignent que déventuelles mesures de pardon ou damnistie «ne seront prises quà lissue des procédures judiciaires».
Le communiqué commun des frères ennemis aborde également les tensions ethniques et religieuses. Les quatre leaders demandent «la transparence et la justice dans la délivrance» des cartes didentité et «déplorent que les ressortissants du nord soient soupçonnés, a priori, dans le cadre de diverses démarches administratives et de contrôles de police, dêtre des étrangers». Ils «encouragent le gouvernement à poursuivre ses efforts en vue de mettre définitivement fin à cette situation».
En mars, Oulai Siene, le ministre de la Justice et des Libertés publiques, annonce la réouverture de lenquête sur le charnier de Yopougon. Un peu normal. Il est pressé de questions devant la Commission des droits de lHomme de lONU à Genève. Le ministre précise même que le chef de lEtat a décidé la réouverture de toutes les procédures denquête sur les événements consécutifs aux élections doctobre et de décembre 2000. Pas de chance. Le commandant Victor Bè Kpan, acquitté avec sept autres gendarmes «faute de preuves», décède le 1er avril.
Gros nuage à lhorizon
En juin, un gros nuage pointe à lhorizon. Tous les habitants de Côte dIvoire, nationaux comme étrangers, seront «identifiés» par lOffice national didentification (ONI) dici à la fin 2003, annonce lhomme qui dirigera cette gigantesque opération, le colonel Almustapha Kone.
En présentant cette vaste entreprise de recensement et dinformatisation des registres détat civil et denregistrement des étrangers vivant en Côte dIvoire, il tient quand même à préciser que «cette opération a pour but de mettre de lordre, mais nest dirigée ni pour ni contre quelquun».
Le processus denregistrement des quelque 15,4 millions dhabitants aboutira à lobtention dune carte didentité (orange) pour les nationaux dun coût de 1.000 FCFA, dune carte de séjour (verte) pour les ressortissants des pays de la CEDEAO dun coût de 35.000 FCFA pour cinq ans, et dune carte de séjour (bleue) pour les autres résidents étrangers dun coût de 300.000 FCFA pour cinq ans également.
Ouattara réagit aussitôt : «Il est à craindre que cette identification ne se fasse dans une perspective dexclusion de pans entiers de la communauté nationale. Elle pourrait favoriser la mise en place dun apartheid à livoirienne».
En mai, le Premier ministre de lépoque, Pascal Affi NGuessan, met de lhuile sur le feu à deux mois des élections régionales et dans un contexte de réconciliation nationale plus que fragile. Lors dun déplacement en province, le chef du gouvernement, qui est également chef du FPI, sen prend directement à Ouattara, à Bédié et au général Gueï.
A ladresse de Ouattara, Pascal Affi NGuessan lance : «On évoque des questions de certificat de nationalité. Si vraiment ce sont des problèmes de papiers qui préoccupent certains partis politiques, quils laissent tomber la politique pour créer une ONG de défense des sans papiers, un Rassemblement des sans papiers» (un jeu de mot sur le nom du parti de Ouattara, le RDR).
Bédié et son parti, le PDCI, ne sont pas mieux lotis : «Ils cherchent à se donner un nouveau souffle avec des poumons réchappés». Et poursuivant sa métaphore, Affi NGuessan assène : «le pneu est usé, il faut lamener au garage et mettre de nouveaux pneus pour que la Côte dIvoire aille vite. Ils ne vont plus revenir au pouvoir».
Quant au général Gueï, Affi NGuessan lui rappelle crûment son passé putschiste et le met en garde contre toute tentation de coup de force.
On est aux antipodes de la rencontre de Yamoussoukro du début de lannée, entre Gbagbo, Bédié, Ouattara et Gueï.
Fin mai, au cours dun entretien télévisé, Gbagbo défend son bilan de président, mais évite les sujets qui fâchent. «Ce qui était humainement possible, nous lavons fait et je suis fier de ce que le gouvernement a fait en si peu de temps. Nous sommes revenus à la normale alors que nous étions dans lanormalité», déclare-t-il. Mais il se défausse sur lépineux dossier de la nationalité de Ouattara.
A propos de la nationalité de Ouattara et de sa possibilité ou non de se présenter à des élections, Gbagbo déclare simplement que «tout a été dit au Forum et lors de la rencontre à Yamoussoukro des quatre leaders. Tout a été dit et écrit. Que tout soit donc accompli».
Concernant laffaire du charnier de Yopougon, il estime que lon «est injuste en se focalisant sur 57 morts, alors que les enquêtes parlent de plus de 300 morts».
Le 10 juin, lopération didentification de la population démarre effectivement sur le terrain : les Ivoiriens sont invités à se rendre dans lun des 186 bureaux de postes disséminés sur lensemble du pays pour se faire identifier. Mais déjà deux partis politiques, lUDPCI et le RDR sinsurgent dune décision de la Commission électorale indépendante selon laquelle seules les nouvelles cartes didentité et les nouvelles attestations didentité seront acceptées pour voter aux élections régionales du 7 juillet.
Gbagbo nomme les quatre membres du comité de juristes chargé dorganiser un colloque international sur la Constitution ivoirienne. Sitôt nommé, le président du comité, le député Paul Yao NDré (membre du FPI de Gbagbo) déclare : «Il nest pas question de révision, il sagit de réfléchir sur la Constitution, la faire connaître et la diffuser au cours dun colloque international».
Le 28 juin, la justice ivoirienne délivre enfin un «certificat de nationalité» à Ouattara, se conformant en cela aux recommandations du Forum de réconciliation. Mais il reste que Ouattara, au regard de la Constitution est toujours inéligible, une clause constitutionnelle interdisant à toute personne sétant prévalue dune autre nationalité de pouvoir être candidat à la moindre élection. Hors Ouattara a travaillé un temps pour le compte du gouvernement du Burkina Faso.
Le «cas Ouattara» est-il en passe dêtre réglé ? A lire la presse ivoirienne et à entendre la réaction des dirigeants à cette décision de justice, il vaut mieux en douter.
Gbagbo qualifie cette affaire de «banale», et ajoute : «Un certificat de nationalité a une durée de vie de trois mois (...), je ne me laisserai pas distraire».
La presse proche du pouvoir se déchaîne à nouveau. Le journal nationaliste, Le National, titre en Une : «le hold-up juridique». Notre Voie, lorgane quasi-officiel du FPI, souligne lui : «peine perdue pour Dramane Ouattara, 50 millions FCFA pour un certificat de nationalité». Et le journal affirme que le juge «a signé dans la plus grande discrétion ce papier puisquil lui a été proposé et remis 50 millions en coupures de 500 euros ».
La vice-présidente du tribunal dAbidjan «Matto Cissé (qui a signé le certificat) est dorigine guinéenne», écrit pour sa part et très finement le journal La Bombe, qui ajoute encore que le certificat de Ouattara «est un document douteux».
«Une banale affaire», comme la dit le président Gbagbo ? Pas si «banale» que ça puisque cinq journalistes de la télévision nationale sont suspendus de leur fonction pour avoir simplement diffusé un reportage sur une conférence de presse des avocats de Ouattara relative à lobtention de son certificat de nationalité.
Fin juin, un général de la police, Alain Mouandou, est arrêté pour sa participation supposée à une opération de déstabilisation du régime. Dans une intervention télévisée le 5 juillet, Gbagbo déclare : «Il ny aura pas de coup dEtat en Côte dIvoire», mais il ajoute : «on voit le dos des «nageurs» qui entretiennent des petits gars à nos frontières».
En Belgique, la justice déclare irrecevable la plainte pour crime contre lhumanité déposée contre Gbagbo, Gueï et deux ministres.
En juillet, ont lieu des élections départementales. Le décompte de voix place le RDR en tête (27 % des suffrages), devant le FPI (22 %) et le PDCI (21,31 %). Le scrutin qui sest déroulé dans le calme, mais avec une faible participation a été dominé par une polémique sur les pièces didentité requises par la CEI pour pouvoir voter. Les attestations provisoires didentité et la nouvelle carte nationale didentité sécurisée constituaient les seules pièces admises pour accéder aux urnes.
De nombreuses personnes à Abidjan et à lintérieur du pays nont pas pu prendre part au vote, nayant pu produire ces documents.
Le 1er août, lancien ministre ivoirien Balla Kéïta, est assassiné à son domicile de Ouagadougou, où il sétait «exilé». Originaire de Korhogo, longtemps ministre sous Houphouët-Boigny, puis conseiller spécial du général Gueï après le coup dEtat de décembre 1999, Balla Kéïta avait été nommé en mai 2002 secrétaire général de lUDPCI, le parti de Gueï. Il nétait jamais renté en Côte dIvoire pour assumer cette fonction.
Sur le plan politique, un nouveau «gouvernement douverture» incluant le RDR de Ouattara, le PDCI de Bédié et lUDPCI du général Gueï, est formé le 5 août. Ce gouvernement reste toutefois dominé par le parti de Gbagbo, le Front populaire ivoirien (FPI) et moins de trois jours après son entrée au gouvernement, le parti du général Gueï claque la porte, estimant navoir pas eu assez de ministres.
Toujours en août, le mouvement ivoirien des droits de lhomme (MIDH) dénoncé les «actes de torture, les détentions illégales, les arrestations cavalières» de la Direction de la surveillance du territoire (DST, service de contre-espionnage ivoirien).
Dans un communiqué, le MIDH interpelle «les autorités politiques de lEtat sur la nécessité de mettre un terme aux activités illégales de ce service», lorganisation de défense des droits de lhomme affirmant avoir recensé plusieurs cas «darrestations cavalières, de détentions illégales, de violation des droits de la défense et des actes de torture».
Côté justice, si le général de police, Alain Mouandou, est remis en liberté sans avoir été inculpé, Jean-Jacques Béchio, le conseiller de Ouattara, est condamné à 12 mois de prison avec sursis, après avoir été poursuivi pour «détention illégale darmes et munitions de 1ère et 4ème catégorie». Après son arrestation en janvier 2001, le ministre de lIntérieur, Emile Boga Doudou, avait affirmé quil avait été pris en flagrant délit de conspiration contre la sûreté de lEtat.
Début septembre, le général Gueï lâche tout ce quil a sur le cur. Pour bien marquer la rupture avec le régime, le général Gueï lance : «le pouvoir arrête des citoyens, les emprisonne, les torture sans lombre dune preuve. Les réformateurs (du FPI) sont atteints de complotite aiguë».
Dans un entretien accordé au quotidien Le Jour, le 17 septembre, Louis Dacoury-Tabley règle ses comptes avec le régime du président Gbagbo. "Au jour d'aujourd'hui, il n'est pas en train de se passer ce dont nous avions rêvé: un pays où la parole était libre, où il y avait la justice, l'équité, où l'on donnait la possibilité aux uns et aux autres d'entreprendre dans la justice", déclare-t-il. "Quand la loi sert à un seul individu, les choses ne peuvent pas bien aller. C'est ce que nous reprochions au régime du président Houphouët et de son annexe qui était celui de Bédié. Il est clair selon moi qu'aujourd'hui nous n'avons rien changé", ajoute-t-il.
Arrive enfin le 19 septembre, et nous pouvions titrer à lépoque : «Un coup dEtat sans visage, mais pas sans causes».
R-J Lique
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