N° 278
du 03/10/2003

Côte d'Ivoire


Il y a un an, les rebelles du MPCI
s’attaquaient au pouvoir du président Gbagbo

Un an plus tard, si les armes se sont tues, les causes profondes de cette rébellion n’ont pas changé bien au contraire : la fracture ethnique reste très forte et il faudra sans doute beaucoup d’années avant que les Ivoiriens ne se regardent plus comme des ennemis potentiels selon qu’ils soient Bété, Dioulas, Akhans ou encore Sénoufo, pour ne citer que quelques-uns des nombreux groupes qui forment la population de Côte d’Ivoire

C’est dans une morosité certaine qu’a été «fêté» le début de l’offensive des rebelles du Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI), qui, le 19 septembre 2002, ont tenté en vain de prendre le pouvoir à Abidjan, alors que le président Laurent Gbagbo était en visite officielle en Italie. La motivation principale des rebelles était simple : briser une fois pour toutes le cercle infernal dans lequel se trouvaient enfermées les populations issues du Nord du pays, depuis que le président Henri Konan Bédié, pour des raisons électorales, avait lancé le désastreux concept d’Ivoirité. Ce concept d’Ivoirité n’est en fait rien d’autres qu’un artifice juridique dont la seule fin était d’exclure des élections, à la fois le principal représentant du Nord du pays, l’ancien Premier ministre Alassane Ouattara, en lui déniant la nationalité ivoirienne, mais aussi les électeurs qui lui sont potentiellement favorables, en l’occurrence les populations originaires elles aussi du grand Nord ivoirien. Quand les rebelles du MPCI se sont emparés des préfectures de Korhogo ou de Bouaké par exemple, ils y ont trouvé des milliers de cartes d’identité dont les titulaires s’acharnaient en vain à obtenir la délivrance. En langage clair, les «Touré», les «Koné» étaient devenus a priori des étrangers «potentiels» pour l’administration en place et des milliers d’Ivoiriens semblaient voués à ne plus avoir de nationalité du tout.
Cette classification des Ivoiriens a été instaurée - il est bon de le rappeler - par le président Henri Konan Bédié, un Baoulé, ethnie dont l’origine conduit pourtant tout droit au Ghana voisin. Senoufo, Malinké, Agni ou Baoulé, pratiquement tous les peuples de Côté d’Ivoire ont migré au fil des siècles et au gré des guerres entre royaumes avant de se stabiliser. Ce n’était sans doute pas tant la culture historique qui faisait défaut au président Bédié, mais une base électorale confortable.
«Dauphin constitutionnel» et de cœur de feu le président Félix Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié, en prenant les rênes du pouvoir à la mort du «vieux» en 1993, accède à la tête de l’Etat dans des conditions difficiles. Le passage du flambeau présidentiel est déjà contesté par Alassane Ouattara, alors Premier ministre. Quelques mois plus tard, Bédié perd une part importante de l’électorat de son parti, le PDCI (ancien parti unique) quand Ouattara fait créer en juin 1994 par personne interposée (Djény Kobina, aujourd’hui décédé) le Rassemblement des Républicains (RDR). Personne n’est dupe à l’époque et tout le monde sait déjà que la grande majorité de l’électorat du Nord va se retrouver dans ce nouveau parti politique. La Côte d’Ivoire n’échappe pas à la règle qui veut que l’on vote pour un leader politique non pas en fonction de son programme mais en fonction de son origine régionale ou ethnique. Si Bédié remporte la présidentielle de 1995, c’est surtout parce que l’opposition a boycotté le scrutin. Ouattara s’en retourne alors au Fonds monétaire international, mais attend son heure. Et il sait, comme Bédié, que les populations d’origine du Nord de la Côte d’Ivoire sont les plus nombreuses. Sa «base» électorale est de loin supérieure à celle de Bédié. C’est simple comme une addition à deux chiffres et Bédié, pour se défaire de cette évidence mathématique n’a d’autres solutions que de soustraire Ouattara de la vie politique en lui déniant la nationalité ivoirienne. Ainsi naît le concept d’Ivoirité.
Le coup d’Etat de décembre 1999 qui chassa Henri Konan Bédié de la présidence et porta au pouvoir le général Gueï fut mené par les mêmes hommes qui ont pris les armes en ce jour de septembre 2002. Les «Wattao», les «colonels Adam’s», les «Chérif Ousmane» étaient déjà de la partie en 1999. Avec aussi et déjà «IB», le sergent-chef Ibrahim Coulibaly, leur leader de l’ombre. Si trois ans plus tard, l’on a retrouvé les mêmes figurants qu’en 1999, c’est que le problème n’avait pas changé d’un iota et qu’il avait même empiré avec l’arrivée de Laurent Gbagbo au pouvoir. L’arithmétique lui étant encore plus défavorable qu’à Bédié ou à Gbagbo, le général Gueï qui s’était pris à rêver d’un destin national, s’attela lui aussi à écarter de la présidentielle d’octobre 2000, Alassane Ouattara mais aussi Henri Konan Bédié. Qui pourrait aujourd’hui admettre avec sincérité que la présidentielle de l’an 2000 qui a porté au pouvoir Laurent Gbagbo fut une élection légitime, «ouverte» et démocratique ?

Laurent Gbagbo peut se targuer d’avoir été «élu» avec 59,36 % des suffrages exprimés, mais les chiffres parlent d’eux-mêmes : sur 5.475.143 d’électeurs inscrits, Gbagbo n’a obtenu que 1.065.597 voix. A peine 20 % des électeurs inscrits !
Mal élu, Laurent Gbagbo aurait pu profiter de son mandat pour réconcilier les Ivoiriens en pratiquant une franche politique d’ouverture et en associant réellement les frères ennemis du passé à la gestion du pays. Il s’est plutôt acharné dès les premiers mois de son régime à tenter d’enraciner définitivement l’exclusion d’Alassane Ouattara de la vie politique ivoirienne et de réduire à la portion congrue l’électorat potentiel de l’ancien Premier ministre.

Bédié invente l’Ivoirité, Gbagbo l’applique

Dans la Côte d’Ivoire de ce mois d’octobre 2000, pour écraser la demande des partisans d’Alassane Ouattara qui réclamaient la reprise de l’élection présidentielle avec leur candidat «naturel», le Front populaire ivoirien (FPI - parti de Gbagbo) lance dans la rue ses militants abreuvés depuis des mois d’un discours xénophobe irrationnel. «Burkinabè, on veut pas» crient alors les gros bras du FPI dans les rues d’Abidjan, lançant ailleurs des «On va les tuer» qui en disent déjà long sur le programme politique du président. Gourdins et machettes en main, les «Fpéistes», appuyés par la gendarmerie, pourchassent pendant plusieurs jours tout ce qui ressemble à un «Dioula», les ressortissants du Nord, région d’origine de Ouattara. Pour mémoire, Laurent Gbagbo pouvait se sentir des ailes puisque ses «amis» socialistes français, alors au pouvoir à Paris, semblaient lui avoir donné le feu vert : «Il y a eu une élection dans un contexte particulier puisque certains candidats ont été écartés, mais elle s’est produite et les résultats semblent montrer que celui qui l’a emporté (Gbagbo) l’a emporté largement et a recueilli une légitimité», avait cru bon de déclarer le Premier ministre français de l’époque, Lionel Jospin.
Pourtant la Côte d’Ivoire venait de connaître sans doute les trois jours les plus sombres de son histoire : entre le 24 et le 27 octobre 2002, des centaines de Dioulas, de Musulmans, de «Nordistes» ou tout simplement d’Etrangers ont été tués, qui à l’arme blanche, qui par les forces de l’ordre, qui arrêtés sur dénonciations. Lorsque le RDR, le parti de Ouattara enterre ses morts au cimetière musulman de Williams Ville, un quartier d’Abidjan, Henriette Diabaté, secrétaire générale de ce parti, déclare qu’il n’y aura «pas de réconciliation dans la haine, pas de réconciliation sans justice». Une réponse à Laurent Gbagbo qui trois jours plus tôt, rendant lui aussi hommage aux victimes de ces folles journées, avait cru bon de déclarer : «La mort n’a pas de parti, elle n’a pas de religion et elle n’est d’aucune région». Lors de cette cérémonie organisée au stade Houphouët-Boigny d’Abidjan, Ouattara fut hué à son arrivée par des milliers de militants du FPI criant «Mossi dehors», à l’adresse de l’ancien Premier ministre, faisant référence à l’ethnie majoritaire du Burkina Faso.
Le 30 novembre de cette terrible année 2000, la Cour suprême rejette la candidature d’Alassane Ouattara pour les élections législatives prévues en décembre, remettant une nouvelle fois en cause la nationalité ivoirienne de l’ancien Premier ministre. «Ce sont des choses qui visent à l’exclusion de toute une partie de la population», commente alors Henriette Diabaté. «L’exclusion d’Alassane Ouattara des élections législatives fait planer plus que jamais le risque de guerre civile sur le pays», pouvions-nous titrer à l’époque (Afrique Express N° 218)
Las, Gbagbo organisa en force une nouvelle mascarade électorale, le RDR ayant décidé de boycotter ces législatives de décembre 2000. Le résultat fut clair pour qui veut bien lire dans les chiffres. Le taux de participation de ces législatives n’a pas dépassé les 33 %. Dans certaines circonscriptions, des députés ont été élus avec des pourcentages dépassant l’entendement, comme à Korhogo-Commune, la «capitale» du nord, où le candidat du Parti démocratique de Côte Ivoire (PDCI) l’a emporté avec 83 % des 4.977 votes recensés sur …59.921 inscrits. Elu donc avec 83 % de … 8,3 % des électeurs.
La fracture avec le Grand Nord était sans doute définitivement consommée à cette date. Aujourd’hui, des responsables rebelles du MPCI confient volontiers que c’est dès cette époque qu’ils décidèrent de préparer leur tentative de prise du pouvoir qui les a conduits à prendre les armes en septembre 2002.

Mal élu à la présidentielle, peu rassuré par les résultats des législatives qui ne l’ont finalement pas plébiscité, Laurent Gbagbo va-t-il enfin tendre la main en cette fin d’année 2000 ? Loin s’en faut. La «justice» ivoirienne croît plutôt bon, à l’époque, de sortir de ses tiroirs le dossier de l’attaque de la résidence du général Gueï qui avait eu lieu au mois de septembre 2000.
Les généraux Lassana Palenfo et Abdoulaye Coulibaly, numéros 2 et 3 du pouvoir sous le régime du général Gueï, tous deux considérés comme proches de Ouattara, avaient été arrêtés le 8 novembre, maintenus en détention, puis inculpés de «détournement d’armes» et de «détournement de deniers publics» en plus de l’accusation de tentative d’assassinat du général Gueï.
Qui mène à l’époque l’instruction de ce dossier aux antipodes de la réconciliation nationale ? Le capitaine Ange Kessy, commissaire du gouvernement (équivalent du procureur de la république dans la justice militaire), le même qui vient de faire mettre sous les verrous début septembre à Abidjan 18 personnes dans le cadre de l’ «affaire IB», après la mise en examen de ce dernier en France.

Première alerte

Arrive janvier 2001, avec une première tentative de coup d’Etat contre le régime de Gbagbo. Nous écrivions à l’époque : «La situation actuelle du pays, que ce soit sur les plans politique ou judiciaire, ne donne pas à penser que cette tentative de coup d’Etat soit la dernière». (Afrique express N° 220)
Les attaquants réussissent seulement à s’emparer des sièges de la radio et de la télévision et à lire un communiqué succinct sans connotation vraiment politique. Mais les violents combats qui s’en suivent font au moins deux morts dans les rangs loyalistes, et sans doute une dizaine de victimes du côté des putschistes, dont certains sont retrouvés dénudés, le crâne fracassé.
A l’époque, les autorités pointent du doigt le «Grand Nord», sans oser accuser nommément Alassane Ouattara. Par petites touches, ministres et autres responsables brossent le portrait type des comploteurs : des «nordistes, mêlés d’étrangers»…
Le ministre de la Défense, Moïse Lida Kouassi, se croît toutefois obligé de rappeler que les personnes interpellées suite à cette tentative de coup d’Etat seront «poursuivies pour ce qu’elles ont fait et non en fonction de leur ethnie».
La justice ivoirienne va donc avoir encore du pain sur la planche alors qu’elle n’a pas encore eu le temps de trouver le moindre supposé responsable des dizaines de victimes des derniers conflits électoraux. Et nous écrivions encore à l’époque (Afrique Express 221) : «Les généraux Palenfo et Coulibaly en prison, le général Gueï intouchable, le sergent Boka Yapi dans la nature, de quoi donner des idées à des gens comme le sergent-chef Ibrahim Coulibaly, lui aussi dans la nature depuis qu’il a quitté le poste d’attaché militaire à l’ambassade de Côte d’Ivoire à Ottawa au Canada, où Gueï l’avait «placardé» après avoir limogé de la junte Palenfo et Coulibaly. Ibrahim Coulibaly alimente lui aussi ces derniers temps les rumeurs abidjanaises. On le dit en train de recruter des hommes du côté du Burkina Faso.»
A Abidjan, le ton ayant été à nouveau donné par les autorités, la chasse aux «étrangers» peut reprendre de plus belle. Dans le quartier de Cocody, on a pu voir des étudiants de la cité Mermoz procéder à des contrôles d’identités, confisquant les pièces d’identité des étrangers, après les avoir dépouillés de leurs affaires.
Le président du Burkina Faso ne s’en laisse pas compter. Blaise Compaoré se déclare «attristé» par la situation en Côte d’Ivoire et déplore un «déficit de dialogue». «Nous vivons cette situation avec beaucoup de tristesse car nous continuons à penser que le déficit de dialogue, d’unité nationale peut conduire à des dérapages très dangereux (..) pour la Côte d’Ivoire et pour la sous-région», déclare-t-il à Ouagadougou.
Mais à Abidjan, en cette fin janvier 2001, le régime fait entrer dans la danse ses «partisans» d’un nouveau genre, appelés aujourd’hui «jeunes patriotes». Des centaines de jeunes manifestent en conspuant le président sénégalais Abdoulaye Wade qui avait osé déclarer «qu’un Burkinabé subit en Côte d’Ivoire ce qu’un noir ne subit pas en Europe».
La justice mène son «instruction» de la tentative de coup d’Etat du début de l’année et six militaires sont activement recherchés, étant accusés aussi d’avoir pris part à l’attaque du domicile du général Robert Gueï en septembre 2000. Qui sont ces six militaires ? Le caporal-chef Abdourhamane Issa, le caporal-chef Adama Coulibaly, le caporal-chef Oumar Diarrassouba, le caporal Ouattara Issiaka, le caporal-chef Koné Gaoussou et le sergent Tuo Fozié. Tous responsables miliaires du MPCI ou proches, comme Oumar Diarrassouba, alias «Zaga-Zaga», ami intime d’Ibrahim Coulibaly, et aujourd’hui décédé.

Sur le terrain politique la machine judiciaire poursuit son travail de «réconciliation» : Henriette Diabaté, la numéro 2 du RDR, est inculpée mais laissée en liberté, pour «atteinte à l’ordre public, complicité de destruction de biens d’autrui et rébellion». La justice tente d’établir sa responsabilité dans les violences qui avaient éclaté les 4 et 5 décembre 2000, lorsque les militants du RDR protestaient contre l’invalidation de la candidature de leur leader aux législatives.
Deux hauts responsables du RDR - Aly Coulibaly et Gilbert Kafana Koné - et plusieurs militants du parti restent détenus depuis ces manifestations, ainsi que le fils de Mme Diabaté. Un des secrétaires de Ouattara est mort lui en détention, vraisemblablement suite à d’interrogatoires musclés.
Quant à Jean-Jacques Bechio, un conseiller de Ouattara, arrêté le 31 janvier à son domicile, il se voit inculpé et mis sous mandat de dépôt le 15 février à Abidjan pour «complot contre l’Etat de Côte d’Ivoire, atteinte à l’autorité, organisation de bandes armées pour déstabiliser et changer la nature du régime, acquisition et port d’armes sans autorisation». Rien de moins.

Les droits de l’homme sur la sellette

Alors que le Mouvement ivoirien pour la défense des droits humains (MIDH) envisage des actions en justice contre le président Gbagbo et plusieurs de ses ministres en raison de leur rôle et de leur responsabilité dans la répression des manifestations des 4 et 5 décembre 2000 à Abidjan, les Etats-Unis par la voix de leur ambassadeur à Abidjan, Georges Mu, mettent le doigt où ça fait mal.
Fin février 2001, l’ambassadeur américain, en présentant le rapport 2000 du Département d’Etat, dénonce une détérioration «sans fin» de la situation des droits de l’Homme en Côte d’Ivoire. «Des violations des droits de l’Homme ont commencé sous le régime du président Gbagbo et continuent», déplore l’ambassadeur. «Nous constatons que les forces de sécurité agissent dans l’impunité, pratiquent l’extorsion, pénètrent dans les maisons des particuliers, cela dans tout le pays», insiste Georges Mu.
Le rapport du Département d’Etat fait état de cas de «torture à mort», de «répression politique», d’ «arrestations arbitraires», et de «centaines de tueries extrajudiciaires».
Le rapport note également une augmentation des attaques xénophobes, soulignant que l’ambassade du Mali avait déclaré que «plus de 20 Maliens avaient été tués et dix portés disparus après les élections présidentielles d’octobre».
«Sur un plan général, le gouvernement fut incapable d’amener les auteurs de ces crimes devant la justice, le gouvernement commit des arrestations et des détentions arbitraires (...), les journalistes et les membres de l’opposition, en particulier furent détenus sans procès pendant de longues périodes», note encore le Département d’Etat américain.
Malicieux mais réaliste, l’ambassadeur américain en profite pour rappeler que l’actuel «gouvernement a été élu dans un cadre non représentatif», parce que 14 des 19 candidats déclarés avaient été exclus de la présidentielle.
A la mi-mars, le tribunal militaire d’Abidjan condamne à un an de prison ferme le général Lassana Palenfo pour «complicité d’atteinte à la sûreté de l’Etat» et acquitte le général Abdoulaye Coulibaly. Leur procès aura surtout permis de mettre à jour les «pratiques» de la justice ivoirienne. Au cours des audiences, d’autres militaires accusés dans ce procès ont affirmé avoir cité le nom du général Palenfo «sous la torture».

Le 25 mars 2001 ont lieu des élections municipales et cette fois le Rassemblement des républicains décide d’y participer. Les résultats donnent le parti de Ouattara en tête des suffrages exprimés et en tête des communes conquises. Le RDR obtient 27,24 % des suffrages, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI de Bédié) 26,97 %, et le Front populaire ivoirien (FPI de Gbagbo) 25,18 %. Sur les 197 communes en jeu, le RDR en remporte 63, le PDCI 60, le FPI 33. On comprend aisément pourquoi Bédié, Gueï puis Gbagbo ont tout fait pour écarter Ouattara des élections majeures.
«En dehors du Nord, nous avons démontré que le RDR est un parti national», réagit Henriette Diabaté, tandis que Sébastien Danon Djédjé, le secrétaire national aux élections du FPI, reconnaît que les résultats ne sont «pas terribles» pour son parti. Et d’ajouter à propos du RDR : «Aujourd’hui on voit que c’est une force avec laquelle il faut compter. Il faut qu’on décrispe la situation».

Décrispation ?

En avril de cette année 2001, alors que le porte-parole du RDR, Aly Coulibaly, et Gilbert Kafana Koné, le secrétaire national à l’organisation du parti, qui étaient détenus depuis les manifestations de décembre, bénéficient d’une remise en liberté provisoire tout en restant inculpés de «complicité de destruction de biens publics et privés et atteinte à l’ordre public», le parti de Ouattara fait les comptes : 65 de ses militants et responsables sont encore détenus dans l’attente d’un procès.
Et l’on entend parler de Louis Dacoury-Tabley, l’ancien camarade de Gbagbo et membre fondateur du FPI, qui se fait brièvement interpellé par la police à Abidjan avant d’être relâché alors qu’il rentrait en Côte d’Ivoire après un séjour à l’étranger. Louis Dacoury-Tabley, propriétaire du journal Le Front, a eu sans doute le tort d’avoir pris ses distances avec la direction du FPI en refusant de suivre la ligne xénophobe de ses anciens compagnons de lutte. On retrouvera aussi Dacoury-Tabley à la tête du MPCI en 2002

En cette année 2001, l’Ivoirité se vit au quotidien, pour les responsables politiques comme pour l’homme de la rue. Si en juin, Mme Diabaté et Gilbert Kafana Koné bénéficient d’un non-lieu au terme de l’instruction sur les affrontements de décembre, les effets pervers du concept d’Ivoirité sont loin d’être terminés. Depuis la fin du mois de mai, dans la préfecture d’Adiaké dans l’Est de la Côte d’Ivoire, des Ivoiriens d’ethnie Abouré terrorisent des étrangers pour les chasser des plantations d’ananas qu’ils cultivent dans cette région.
«Je n’ai pas été saisi officiellement, je n’ai pas encore d’élément pour apprécier la situation, la population n’a pas porté plainte», commente alors placidement le préfet d’Adiaké.
Toujours en mai, un affrontement sanglant entre Ivoiriens d’ethnie Guéré et des étrangers, essentiellement des Burkinabè, fait six morts et 16 blessés, dans le village de Goya à 540 km à l’ouest d’Abidjan, et toujours pour des problèmes fonciers.
Triomphant, voire provocateur, à Paris où il était en visite privée, mais où il a été reçu tant par le président Chirac que par le Premier ministre socialiste, Lionel Jospin, Laurent Gbagbo a achevé le mois de juin sous le coup d’une plainte pour «crimes contre l’Humanité».
Cette plainte collective a été déposée en Belgique contre le président, deux de ses principaux ministres, mais aussi contre son prédécesseur au pouvoir, le général Robert Gueï, par quelque 150 plaignants dénonçant des actes intervenus en octobre et décembre 2000, lors des troubles électoraux.
Question «réconciliation», devant les députés français, Laurent Gbagbo ironise sur le «vagabondage de nationalité» d’Alassane Ouattara. «Il est malsain pour quelqu’un qui veut être président d’un pays de prendre de façon opportuniste, une nationalité ici et là, au gré de ses intérêts personnels», déclare-t-il, provoquant la fureur du RDR.

Sous le regard d’Amnesty International

Question droits de l’homme, Amnesty International apporte sa pierre au dossier en dénonçant dans un rapport les violations des droits de l’homme «très graves» en Côte d’Ivoire depuis septembre 2000, pressant le gouvernement de mettre fin à l’impunité qui règne depuis des années dans le pays. «L’usage de la torture et des mauvais traitements ont pris une intensité jamais vue en Côte d’Ivoire depuis au moins dix ans», écrit à l’époque Amnesty International.

En juillet 2001, les plaintes déposées devant la justice belge par le «Collectif des victimes en Côte d’Ivoire» (CVCI) pour «crimes contre l’Humanité» font des remous. Gbagbo lâche ses «partisans» qui défilent dans le quartier du Plateau à Abidjan, pour dénoncer l’ «ivoirophobie» dont est selon eux victime la Côte d’Ivoire.
Un porte-parole des manifestants, Séverin Sérikpa, lance une mise en garde qui donne le « ton » du régime : «gare à celui, qu’il soit européen, américain ou africain qui va vouloir bafouer les intérêts de la Côte d’Ivoire ! Nous sommes prêts à donner nos vies pour défendre Laurent Gbagbo».
Mouammar Kadhafi qui a senti monter la crise réussit à organiser une rencontre, début juillet, entre Laurent Gbagbo et Blaise Compaore, à Syrte en Libye. Pour calmer le jeu, les autorités burkinabés interdisent même au président du Mouvement ivoirien des droits de l’Homme (MIDH), le juge Epiphane Zorro, de participer à un débat public sur l’ «Ivoirité» à Ouagadougou. Le juge Zorro s’était rendu célèbre en délivrant un certificat de nationalité ivoirienne à Ouattara, certificat dont l’intéressé n’a jamais pu faire usage.
En août, le général Palenfo sort de prison après huit mois de détention, la Cour suprême ivoirienne ayant finalement cassé toutes les procédures à son encontre.

L’impunité prend du galon

Donnant-donnant ? Car au début de mois d’août, le tribunal militaire d’Abidjan venait d’acquitter huit gendarmes accusés dans l’affaire du charnier de Yopougon, où 57 corps avaient été découverts le 27 octobre 2000, estimant que leur implication n’avait pu être prouvée.
Si la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH) et Reporters sans frontières (RSF) entre autres s’indignent de ce verdict qui selon la FIDH et RSF «renforce le sentiment qu’en Côte d’Ivoire les militaires bénéficient d’une totale impunité», Notre Voie, le journal du parti de Gbagbo, le FPI, écrit à l’époque que «la Côte d’Ivoire (est) lavée de toute souillure». L’impunité vient de prendre un premier galon.

Arrive septembre 2001, et les autorités publient un nouveau bilan officiel des violences qui ont eu lieu pendant les périodes électorales : 303 morts, 65 disparus et 1.546 des blessés. Ce bilan a été établi par un comité mis en place par le gouvernement pour faire la lumière sur les violences qui ont eu lieu lors de l’élection présidentielle, mais aussi lors des législatives et lors de la tentative de coup d’Etat de janvier 2001.
Si «la mort n’a pas de parti, elle n’a pas de religion et elle n’est d’aucune région» comme l’avait dit Gbagbo, les «morts», eux, ont une coloration politique car, dans le détail, ce rapport-bilan précise que 206 personnes ont été tuées et 1027 blessées les 24, 25 et 26 octobre 2000 lors d’affrontements entre les partisans de M. Gbagbo et les militaires favorables au général Gueï, à l’issue du scrutin présidentiel controversé. Une globalisation un peu hâtive car à partir du 25 octobre, ce sont les forces de l’ordre, et notamment la gendarmerie aux ordres de Gbagbo, qui s’en sont pris aux sympathisants de Ouattara (affaire du charnier de Yopougon entre autres).

A l’époque, on annonce aussi la tenue pour le mois d’octobre d’un Forum national de la réconciliation. Le parti de Ouattara, le RDR, pose d’ores et déjà ses conditions concernant notamment la «réhabilitation dans ses droits» de Ouattara. «Sans la réhabilitation d’Alassane Ouattara, il n’y aura pas de réconciliation nationale», déclare Henriette Diabaté, qui ajoute : «Il ne peut y avoir de réconciliation, sans la libération de nos militants incarcérés. Ceux qui ont violé et tué, il faut qu’ils soient découverts, jugés et punis. La réconciliation doit se faire autour d’une Constitution revue. Il faut aussi la reprise générale des élections et la nomination d’un facilitateur honnête et objectif».
Après Amnesty International, c’est au tour de Human Rights Watch d’enfoncer le clou en accusant certains dirigeants d’être à l’origine d’une vague de xénophobie qui menace de déstabiliser le pays. Dans un communiqué, HRW ajoute que «la conférence des Nations Unies contre le racisme, qui s’ouvre à Durban le 31 août, devrait condamner les dirigeants ivoiriens qui ont fait l’apologie de l’intolérance basée sur des critères ethniques ou religieux».
Dans son rapport intitulé «Le Nouveau racisme : manipulations politiques de l’ethnicité en Côte d’Ivoire», Human Rights Watch assure avoir enquêté sur plus de «200 cas de meurtres, actes de torture, viols et détentions arbitraires». «Les Africains ont souvent été victimes du racisme, mais ils peuvent aussi en être les auteurs», écrit Peter Takirambudde, directeur de la division Afrique d’HRW. «Nous voyons en Côte d’Ivoire le genre d’intolérance et de sectarisme à propos desquels la Conférence (de Durban) a été créée. Les dirigeants ivoiriens et les forces de sécurité responsables de ces atrocités doivent être largement condamnés et traînés en justice». Un doux rêve …

Quant à Louis Dacoury-Tabley, il est toujours dans le collimateur du pouvoir : début septembre, des «inconnus» cambriolent les locaux de son journal, Le Front. La liberté de voyager n’est pas acquise pour tous, car à la même époque, on l’empêche de quitter la Côte d’Ivoire en compagnie de Bamba Moriféré, secrétaire général du Parti pour le progrès des socialistes (PPS) et de Hamed Bakayoko, président du Conseil d’administration de Radio Nostalgie et éditeur du Patriote (quotidien d’opposition proche du RDR de Ouattara). Tous trois sont retenus à l’aéroport d’Abidjan pour s’expliquer sur le but de leur voyage et le contenu des documents qu’ils transportent. Le quotidien pro-gouvernemental, Notre Voie, écrit alors que Bamba Moriféré et Dacoury-Tabley sont «deux pyromanes au service du diable» et des «ennemis de la République».
Le concept d’Ivoirité continue à faire des victimes : dernier exemple en date, 1 500 pêcheurs Bozos d’origine malienne sont chassés de leur campement par de jeunes Ivoiriens d’ethnie Baoulé. L’enjeu du conflit ? Le contrôle de la pêche sur le Lac Kossou, situé à quelque 350 km au nord-ouest d’Abidjan. Bilan des affrontements : tous les campements incendiés par les jeunes Baoulés et un Bozo tué.
Sur le plan politique, on commence à s’interroger sur les objectifs réels du Forum sur la réconciliation nationale qui sera présidé par Seydou Diarra (l’actuel Premier ministre) qui «implore» une trêve médiatique, alors que la presse déverse quotidiennement des tombereaux d’accusations, voire d’insultes, sur tel ou tel dirigeant politique.
Côté droits de l’homme, RSF et la FIDH relancent le dossier du charnier de Yopougon en publiant le 27 septembre le témoignage d’un rescapé du charnier qui a reconnu sur photos deux des gendarmes qui avaient été acquittés.

Un Forum pour rien ?

En octobre de cette année 2001, c’est le grand retour au pays de l’ancien président Henri Konan Bédié, 22 mois après avoir été renversé lors du premier putsch de l’histoire de la Côte d’Ivoire. Bédié revient pour participer au Forum de réconciliation qui a enfin démarré.
La justice, quant à elle, s’en prend maintenant à des proches du général Gueï. Son aide de camp, le capitaine Fabien Coulibaly et cinq autres militaires sont interpellés puis inculpés fin octobre d’atteinte à la sûreté de l’Etat. Selon Ange Kessy, encore et toujours commissaire du gouvernement, le capitaine Coulibaly aurait cherché à obtenir des renseignements sur l’armurerie du premier bataillon blindé basé à Abidjan. Le capitaine Coulibaly et une poignée d’autres militaires avaient suivi Gueï dans sa retraite à Gouessesso, dans l’Ouest, après la chute de son régime en octobre 2000.
A la mi-novembre, lors de son intervention devant le Forum, Bédié ne se prive pas de dénoncer le «déficit de légitimité démocratique» qui caractérise selon lui la situation politique du pays depuis le coup de force du 24 décembre 1999 qui l’a renversé.
Mais dans le même temps, le gouvernement lance son opération «identification» des populations, en signant un contrat de concession donnant l’exclusivité de l’identification à la Société ivoirienne de télécommunication (SITEL), pour un montant de 70 millions d’euros. «Cette concession à une société ivoirienne pour sécuriser notre état civil, identifier la population et produire ensuite les titres d’identité» est «l’un des actes majeurs de la deuxième République», déclare alors le ministre de l’Intérieur et de la décentralisation, Emile Boga Doudou. Acte majeur ?
«A partir de cette identification, nous allons construire une base de donnée nationale et contrôler aussi le flux migratoire», ajoute dans la foulée le président du Conseil d’administration de la SITEL, Amadou Fadiga.
La Côte d’Ivoire compte 15.366.672 habitants, dont plus de 11 millions d’Ivoiriens et 4,47 millions d’étrangers, selon le dernier recensement officiel effectué rendu public le 6 novembre. Parmi les étrangers, «la grande majorité est originaire de la CEDEAO, 97 % sont originaires des pays voisins de la Côte d’Ivoire dont 2.238.548 Burkinabès» qui constituent la première communauté immigrée dans le pays, devant le Mali.
On verra par la suite que cette opération d’identification de la population n’avait d’autre but que de «filtrer» les «bons» et les «mauvais» Ivoiriens, afin de réduire au maximum l’électorat supposé «pro-Ouattara».

Fin novembre, c’est au tour du général Gueï de s’exprimer devant le Forum : le général se montre particulièrement virulent contre Gbagbo, faisant des remarques transparentes sur sa vie privée et demandant s’il avait «oublié les visites nocturnes qu’il (lui) rendait» sous la transition militaire, accréditant les nombreuses rumeurs sur un «pacte secret» entre les deux hommes qui n’aurait pas été respecté par la suite par Gbagbo Il nie aussi catégoriquement avoir donné l’ordre à sa garde rapprochée de tirer sur les manifestants qui réclamaient son départ du pouvoir en 2000.

S’exprimant lui aussi devant le Forum, le 1er décembre, Alassane Ouattara réitère l’essentiel de ses griefs, réclamant «l’élaboration d’une nouvelle Constitution» et de nouvelles élections présidentielle et législatives. Evoquant les déclarations de Gbagbo, qui a reconnu devant le Forum que certaines conditions d’éligibilité de la Constitution avaient pour but «d’éliminer» Ouattara, l’ancien Premier ministre dénonce «une loi fondamentale dirigée contre un citoyen et tous ceux qui le soutiennent». Tout est dit.
Quelques jours plus tard, Ouattara ajoute : «Je suis venu pour rester. Ma place est ici. Je suis de retour en Côte d’Ivoire. Bien sûr que je reviens pour être président de la République ! Comme Bédié, comme Gueï».
In fine, les résolutions finales du Forum de réconciliation nationale ne règlent pas grand-chose. Au mieux, le Forum aura servi à “légitimer” la présence de Gbagbo à la tête de l’Etat.
A propos de la constitution, le Forum répond que la constitution est valide car approuvée par référendum en juillet 2000, mais qu’il conviendrait de créer un «comité de juristes» pour en «harmoniser certaines dispositions».
Quant au «cas Ouattara», si le Forum a jugé que l’intéressé est bel et bien ivoirien, il se contente seulement de «recommander» aux autorités judiciaires compétentes de délivrer à Ouattara un certificat de nationalité ivoirienne.
Dans son discours de clôture du Forum, le président Gbagbo s’engouffre d’ailleurs dans tous les vides qu’ont laissés les «recommandations». Pour ce qui est de la nationalité de Ouattara, Gbagbo s’en remet à la justice pour régler ce contentieux et réaffirme son refus d’une modification de la Constitution.
Arrive janvier 2002. Une rencontre entre Gbagbo et ses trois principaux rivaux politiques à Yamoussoukro s’achève sans annonce concrète. Mais le président Gbagbo, le général Gueï, l’ancien président Bédié et Alassane Ouattara, ont quand même discuté en tête-à-tête pendant 24 heures. Quelques jours plus tard, la présidence publie le «communiqué final» de cette rencontre au cours de laquelle les frères ennemis ont étudié les 14 «recommandations» formulées par le Forum de la réconciliation nationale.
Sur l’épineuse question de la nationalité et de l’éligibilité de Ouattara, le texte, signé par les quatre hommes, «invite instamment (Ouattara) à déposer sa demande de certificat de nationalité auprès des autorités judiciaires compétentes».
Les quatre politiciens déclarent aussi avoir «pris acte des résolutions du Forum sur la reconnaissance de la légitimité des pouvoirs publics issus des élections générales passées» et «regretté les éliminations de certains candidats à l’élection présidentielle passée et se sont accordés sur le fait que cela ne se répète plus».
Leur communiqué commun souligne toutefois que Ouattara a proposé un référendum sur l’organisation de nouvelles élections législatives, son parti ayant boycotté celles de décembre 2000 après le rejet de sa candidature.
Le communiqué annonce aussi la création d’un «comité de juristes» pour préparer un colloque international sur la Constitution ivoirienne, dont les dispositions sur l’éligibilité sont critiquées.
Prenant acte que le Forum a souhaité la condamnation des coups d’Etat, les quatre «s’engagent à tout mettre en œuvre pour éviter à jamais la répétition d’une telle situation».
Ils «demandent que la lumière soit faite» par la justice sur les événements sanglants de 2000 et 2001 et soulignent que d’éventuelles mesures de pardon ou d’amnistie «ne seront prises qu’à l’issue des procédures judiciaires».
Le communiqué commun des frères ennemis aborde également les tensions ethniques et religieuses. Les quatre leaders demandent «la transparence et la justice dans la délivrance» des cartes d’identité et «déplorent que les ressortissants du nord soient soupçonnés, a priori, dans le cadre de diverses démarches administratives et de contrôles de police, d’être des étrangers». Ils «encouragent le gouvernement à poursuivre ses efforts en vue de mettre définitivement fin à cette situation».

En mars, Oulai Siene, le ministre de la Justice et des Libertés publiques, annonce la réouverture de l’enquête sur le charnier de Yopougon. Un peu normal. Il est pressé de questions devant la Commission des droits de l’Homme de l’ONU à Genève. Le ministre précise même que le chef de l’Etat a décidé la réouverture de toutes les procédures d’enquête sur les événements consécutifs aux élections d’octobre et de décembre 2000. Pas de chance. Le commandant Victor Bè Kpan, acquitté avec sept autres gendarmes «faute de preuves», décède le 1er avril.

Gros nuage à l’horizon

En juin, un gros nuage pointe à l’horizon. Tous les habitants de Côte d’Ivoire, nationaux comme étrangers, seront «identifiés» par l’Office national d’identification (ONI) d’ici à la fin 2003, annonce l’homme qui dirigera cette gigantesque opération, le colonel Almustapha Kone.
En présentant cette vaste entreprise de recensement et d’informatisation des registres d’état civil et d’enregistrement des étrangers vivant en Côte d’Ivoire, il tient quand même à préciser que «cette opération a pour but de mettre de l’ordre, mais n’est dirigée ni pour ni contre quelqu’un».
Le processus d’enregistrement des quelque 15,4 millions d’habitants aboutira à l’obtention d’une carte d’identité (orange) pour les nationaux d’un coût de 1.000 FCFA, d’une carte de séjour (verte) pour les ressortissants des pays de la CEDEAO d’un coût de 35.000 FCFA pour cinq ans, et d’une carte de séjour (bleue) pour les autres résidents étrangers d’un coût de 300.000 FCFA pour cinq ans également.
Ouattara réagit aussitôt : «Il est à craindre que cette identification ne se fasse dans une perspective d’exclusion de pans entiers de la communauté nationale. Elle pourrait favoriser la mise en place d’un apartheid à l’ivoirienne».

En mai, le Premier ministre de l’époque, Pascal Affi N’Guessan, met de l’huile sur le feu à deux mois des élections régionales et dans un contexte de réconciliation nationale plus que fragile. Lors d’un déplacement en province, le chef du gouvernement, qui est également chef du FPI, s’en prend directement à Ouattara, à Bédié et au général Gueï.
A l’adresse de Ouattara, Pascal Affi N’Guessan lance : «On évoque des questions de certificat de nationalité. Si vraiment ce sont des problèmes de papiers qui préoccupent certains partis politiques, qu’ils laissent tomber la politique pour créer une ONG de défense des sans papiers, un Rassemblement des sans papiers» (un jeu de mot sur le nom du parti de Ouattara, le RDR).
Bédié et son parti, le PDCI, ne sont pas mieux lotis : «Ils cherchent à se donner un nouveau souffle avec des poumons réchappés». Et poursuivant sa métaphore, Affi N’Guessan assène : «le pneu est usé, il faut l’amener au garage et mettre de nouveaux pneus pour que la Côte d’Ivoire aille vite. Ils ne vont plus revenir au pouvoir».
Quant au général Gueï, Affi N’Guessan lui rappelle crûment son passé putschiste et le met en garde contre toute tentation de coup de force.
On est aux antipodes de la rencontre de Yamoussoukro du début de l’année, entre Gbagbo, Bédié, Ouattara et Gueï.

Fin mai, au cours d’un entretien télévisé, Gbagbo défend son bilan de président, mais évite les sujets qui fâchent. «Ce qui était humainement possible, nous l’avons fait et je suis fier de ce que le gouvernement a fait en si peu de temps. Nous sommes revenus à la normale alors que nous étions dans l’anormalité», déclare-t-il. Mais il se défausse sur l’épineux dossier de la nationalité de Ouattara.
A propos de la nationalité de Ouattara et de sa possibilité ou non de se présenter à des élections, Gbagbo déclare simplement que «tout a été dit au Forum et lors de la rencontre à Yamoussoukro des quatre leaders. Tout a été dit et écrit. Que tout soit donc accompli».
Concernant l’affaire du charnier de Yopougon, il estime que l’on «est injuste en se focalisant sur 57 morts, alors que les enquêtes parlent de plus de 300 morts».

Le 10 juin, l’opération d’identification de la population démarre effectivement sur le terrain : les Ivoiriens sont invités à se rendre dans l’un des 186 bureaux de postes disséminés sur l’ensemble du pays pour se faire identifier. Mais déjà deux partis politiques, l’UDPCI et le RDR s’insurgent d’une décision de la Commission électorale indépendante selon laquelle seules les nouvelles cartes d’identité et les nouvelles attestations d’identité seront acceptées pour voter aux élections régionales du 7 juillet.
Gbagbo nomme les quatre membres du comité de juristes chargé d’organiser un colloque international sur la Constitution ivoirienne. Sitôt nommé, le président du comité, le député Paul Yao N’Dré (membre du FPI de Gbagbo) déclare : «Il n’est pas question de révision, il s’agit de réfléchir sur la Constitution, la faire connaître et la diffuser au cours d’un colloque international».

Le 28 juin, la justice ivoirienne délivre enfin un «certificat de nationalité» à Ouattara, se conformant en cela aux recommandations du Forum de réconciliation. Mais il reste que Ouattara, au regard de la Constitution est toujours inéligible, une clause constitutionnelle interdisant à toute personne s’étant prévalue d’une autre nationalité de pouvoir être candidat à la moindre élection. Hors Ouattara a travaillé un temps pour le compte du gouvernement du Burkina Faso.
Le «cas Ouattara» est-il en passe d’être réglé ? A lire la presse ivoirienne et à entendre la réaction des dirigeants à cette décision de justice, il vaut mieux en douter.
Gbagbo qualifie cette affaire de «banale», et ajoute : «Un certificat de nationalité a une durée de vie de trois mois (...), je ne me laisserai pas distraire».
La presse proche du pouvoir se déchaîne à nouveau. Le journal nationaliste, Le National, titre en Une : «le hold-up juridique». Notre Voie, l’organe quasi-officiel du FPI, souligne lui : «peine perdue pour Dramane Ouattara, 50 millions FCFA pour un certificat de nationalité». Et le journal affirme que le juge «a signé dans la plus grande discrétion ce papier puisqu’il lui a été proposé et remis 50 millions en coupures de 500 euros ».
La vice-présidente du tribunal d’Abidjan «Matto Cissé (qui a signé le certificat) est d’origine guinéenne», écrit pour sa part et très finement le journal La Bombe, qui ajoute encore que le certificat de Ouattara «est un document douteux».
«Une banale affaire», comme l’a dit le président Gbagbo ? Pas si «banale» que ça puisque cinq journalistes de la télévision nationale sont suspendus de leur fonction pour avoir simplement diffusé un reportage sur une conférence de presse des avocats de Ouattara relative à l’obtention de son certificat de nationalité.

Fin juin, un général de la police, Alain Mouandou, est arrêté pour sa participation supposée à une opération de déstabilisation du régime. Dans une intervention télévisée le 5 juillet, Gbagbo déclare : «Il n’y aura pas de coup d’Etat en Côte d’Ivoire», mais il ajoute : «on voit le dos des «nageurs» qui entretiennent des petits gars à nos frontières».
En Belgique, la justice déclare irrecevable la plainte pour crime contre l’humanité déposée contre Gbagbo, Gueï et deux ministres.

En juillet, ont lieu des élections départementales. Le décompte de voix place le RDR en tête (27 % des suffrages), devant le FPI (22 %) et le PDCI (21,31 %). Le scrutin qui s’est déroulé dans le calme, mais avec une faible participation a été dominé par une polémique sur les pièces d’identité requises par la CEI pour pouvoir voter. Les attestations provisoires d’identité et la nouvelle carte nationale d’identité sécurisée constituaient les seules pièces admises pour accéder aux urnes.
De nombreuses personnes à Abidjan et à l’intérieur du pays n’ont pas pu prendre part au vote, n’ayant pu produire ces documents.

Le 1er août, l’ancien ministre ivoirien Balla Kéïta, est assassiné à son domicile de Ouagadougou, où il s’était «exilé». Originaire de Korhogo, longtemps ministre sous Houphouët-Boigny, puis conseiller spécial du général Gueï après le coup d’Etat de décembre 1999, Balla Kéïta avait été nommé en mai 2002 secrétaire général de l’UDPCI, le parti de Gueï. Il n’était jamais renté en Côte d’Ivoire pour assumer cette fonction.
Sur le plan politique, un nouveau «gouvernement d’ouverture» incluant le RDR de Ouattara, le PDCI de Bédié et l’UDPCI du général Gueï, est formé le 5 août. Ce gouvernement reste toutefois dominé par le parti de Gbagbo, le Front populaire ivoirien (FPI) et moins de trois jours après son entrée au gouvernement, le parti du général Gueï claque la porte, estimant n’avoir pas eu assez de ministres.
Toujours en août, le mouvement ivoirien des droits de l’homme (MIDH) dénoncé les «actes de torture, les détentions illégales, les arrestations cavalières» de la Direction de la surveillance du territoire (DST, service de contre-espionnage ivoirien).
Dans un communiqué, le MIDH interpelle «les autorités politiques de l’Etat sur la nécessité de mettre un terme aux activités illégales de ce service», l’organisation de défense des droits de l’homme affirmant avoir recensé plusieurs cas «d’arrestations cavalières, de détentions illégales, de violation des droits de la défense et des actes de torture».
Côté justice, si le général de police, Alain Mouandou, est remis en liberté sans avoir été inculpé, Jean-Jacques Béchio, le conseiller de Ouattara, est condamné à 12 mois de prison avec sursis, après avoir été poursuivi pour «détention illégale d’armes et munitions de 1ère et 4ème catégorie». Après son arrestation en janvier 2001, le ministre de l’Intérieur, Emile Boga Doudou, avait affirmé qu’il avait été pris en flagrant délit de conspiration contre la sûreté de l’Etat.

Début septembre, le général Gueï lâche tout ce qu’il a sur le cœur. Pour bien marquer la rupture avec le régime, le général Gueï lance : «le pouvoir arrête des citoyens, les emprisonne, les torture sans l’ombre d’une preuve. Les réformateurs (du FPI) sont atteints de complotite aiguë».
Dans un entretien accordé au quotidien Le Jour, le 17 septembre, Louis Dacoury-Tabley règle ses comptes avec le régime du président Gbagbo. "Au jour d'aujourd'hui, il n'est pas en train de se passer ce dont nous avions rêvé: un pays où la parole était libre, où il y avait la justice, l'équité, où l'on donnait la possibilité aux uns et aux autres d'entreprendre dans la justice", déclare-t-il. "Quand la loi sert à un seul individu, les choses ne peuvent pas bien aller. C'est ce que nous reprochions au régime du président Houphouët et de son annexe qui était celui de Bédié. Il est clair selon moi qu'aujourd'hui nous n'avons rien changé", ajoute-t-il.
Arrive enfin le 19 septembre, et nous pouvions titrer à l’époque : «Un coup d’Etat sans visage, mais pas sans causes».

R-J Lique



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