Bédié, élu sans surprise et sans gloire
La crise sera-t-elle surmontée après l'élection présidentielle

Afrique Express N° 9 du 3 novembre 1995

La Côte d'Ivoire semblait avoir retrouvé une certaine sérénité, après l'élection présidentielle ayant tourné au plébiscite en faveur de M. Henri Konan Bédié, élu dimanche 22 ocotbre avec 96,44% des suffrages.
Après plusieurs semaines de vives tensions, cette élection avait pourtant un air de triomphe sans gloire.

Dès l'annonce des résultats, les principaux partis de l'opposition, qui avaient appelé au "boycottage actif" du scrutin, se sont félicités de la forte abstention, officiellement estimée à 43,97 %, mais sans doute plus élevée, les services du ministère de l'Intérieur n'ayant pas pris en compte dans leurs calculs les circonscriptions où le vote n'a pu se dérouler.
Ainsi, dans la région du centre ouest, où seule une circonscription sur six a pu voter, avec un taux de participation de 12,5%, le ministère a, dans ses résultats, étendu ce taux à l'ensemble du département. Cet artifice témoigne du souci du président Bédié, d'être "bien élu".
A un moment où le pays connaît une embellie économique et souhaite attirer les investisseurs, une élection "incontestable" de M. Bédié permet en effet au pays de conserver sa réputation de stabilité politique, maintenue depuis son indépendance il y a 35 ans.
Dans son premier message à la Nation, après son élection, M. Bédié a remercié les Ivoiriens pour leur "soutien franc et massif". La France a, par la voix de son ministre de la Coopération Jacques Godfrain, rendu hommage au "pluralisme" en Côte d'Ivoire, se félicitant que "les gens aient pu voter".
Cette analyse est largement contestée par la presse ivoirienne. Dans un commentaire, le quotidien le Populaire (indépendant) estime que "Bédié, à l'issue de cette élection bâclée, n'aura jamais la légitimité pour laquelle il se bat comme un beau diable". Pour le Jour (indépendant), "Bédié a son plébiscite" mais "il lui reste à le gérer".
La prochaine étape sera l'organisation des élections législatives du 26 novembre, auxquelles le Front Populaire Ivoirien (FPI, social-démocrate) de Laurent Gbagbo s'est finalement déclaré prêt à participer "si leur transparence est garantie", condition déjà acceptée par le président Bédié, qui a promis une "vérification des listes électorales".
Avec un score dérisoire - 3,56% - Francis Wodié, unique candidat de l'opposition à la présidentielle, a hypothèqué sérieusement l'avenir politique de son aprti, le PIT (Parti ivoirien des travailleurs, gauche).

Autre défi pour le président Bédié, selon la presse, "l'oubli des frustrations, des rancoeurs et la réconciliation avec la nation tout entière". Selon un bilan officiel, dix personnes ont été tués dans les violences politiques depuis le début du mois. En outre, la rivalité historique entre baoulés (ethnie du chef de l'Etat comme de son prédécesseur) et bétés dans le centre-ouest du pays s'est ravivée au cours des dernière semaines, faisant au moins cinq morts selon des sources officielles.

Un triomphe au goût amer

Elu président de la côte d'Ivoire, Henri Konan Bédié a lieu d'être satisfait mais le scrutin devrait laisser un souvenir amer aux Ivoiriens.
Au terme d'une campagne électorale et d'une élection qui ont fait au moins dix morts et de nombreux blessés, le raz-de-marée du président sortant, avec plus de 96 % des suffrages exprimés, rappelle les scores obtenus du temps du parti unique, une période qui donne des cauchemards à l'opposition.
Au moment où Henri Konan Bédié cherchait une légitimité, lui qui n'était jusqu'à présent que le successeur constitutionnel de Félix Houphouët-Boigny, la communauté internationale et les milieux économiques auraient sans doute préférer une élection sans contestation, objectif qui n'aura pas été atteint.
Si l'opposition a échoué dans son pari d'empêcher le déroulement du vote, le parti au pouvoir et son appareil n'ont pas réussi non plus à dissiper les polémiques survenues lors de la préparation et du déroulement de l'élection.

Le score de 96,5 % des voix recueillies par M. Bédié ne discrédite pas seulement son adversaire, Francis Wodié, mais confère au vote une allure de plébiscite, un goût de parti unique dont le Parti Démocratique de Côte d'Ivoire, au pouvoir depuis l'indépendance, aurait préféré se passer.
Après la présidentielle, priorité évidente de l'entourage de M. Bédié, il reste pour le pouvoir à négocier la participation de l'opposition aux législatives de novembre et aux municipales de décembre.

René-Jacques Lique
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