Afrique Express N° 98 du 15 octobre 1995
Le Front républicain (FR, coalition qui regroupe
entre autres les deux principaux partis d'opposition, le Front
populaire ivoirien (FPI) et le Rassemblement des
républicains (RDR, parti qui se réclame de l'ancien
Premier ministre Alassane Ouattara) a lancé, comme il l'avait
annoncé, des nouvelles manifestations le lundi 16 octobre.
Un premier bilan faisait état de deux morts, dans la
ville de korhogo dans le nord du pays et de violents incidents avec
les forces de l'ordre dans plusieurs villes.
Des mairies et des maisons du parti au pouvoir, le Parti
démocratique ivoirien (PDCI) ont été
incendiées, notamment à Anyama (25 km d'Abidjan) et
dans des quartiers de la capitale économique, Abidjan.
Le lendemain, ce fut un mort dans la ville de Duekué, à
400 km au nord-ouest d'Abidjan.
Ces manifestations "interdites" par le président de la
République devaient se poursuivre jusqu'au dimanche 22
octobre, jour fixé pour le scrutin présidentiel, qui ne
mettra en concurrence que deux candidats, le président Henry
Konan Bédié, et Francis Wodié, leader du Front
populaire ivoirien (FPI).
Le 2 octobre déjà, des manifestations,
organisées par le Font républicain avaient
dégénéré en affrontements avec les forces
de l'ordre, faisant officiellement cinq morts et plusieurs dizaines
de blessés.
Une semaine de tractations pour rien
Le FPI de Laurent Gbagbo et le RDR de Djény Kobina
s'étaient réunis chacun en convention extraordinaire,
après l'échec de difficiles négociations avec le
président et le gouvernement, pour tenter de revoir certaines
dispositions des modalités de vote.
N'ayant pu trouver aucun accord avec le chef de l'Etat, le Front
républicain, fort du soutien de ses troupes, décidait
alors d'en appeler à des manifestations jusqu'au jour du
scrutin. C'était le lancement du fameux mot d'ordre, le
"boycott actif".
Les points de contentieux restaient nombreux.
L'opposition réclamaient la révision
intégrale des listes électorales , le gouvernement
n'acceptant d'en revoir qu'une infime partie, arguant du fait que les
erreurs constatées ne dépassaient pas 5 %.
Constatées par qui, that is the question ?
Autre désaccord, les attestations d'identité, de
simples ordonnances d'état civil délivrés par
des magistrats sont autorisées en lieu et place des cartes
d'identité, l'opposition y voyant là un moyen de
fraude, permettant de faire voter, entre autre, des étrangers
ou des mineurs.
Troisième point sensible, le vote des Ivoiriens
résidants à l'étranger. L'opposition souhaitait
que leur compatriotes expatriés puissent voter dans tous les
pays qui disposent d'une représentation diplomatique ou nulle
part, mais pas seulement dans un nombre réduit de pays comme
en a décidé le gouvernement.
Enfin, dernier litige "fort", les bordereaux de résultats du
scrutin. L'opposition réclamait qu'il en soit remis une copie
aux partis politiques engagés dans ces élections, afin
que ceux-ci puissent vérifier que les résultats "partis
des urnes" corroborent bien ceux qui seront enregistrés au
ministère de l'Intérieur, qui a en charge
l'organisation des opérations de vote.
Le Front républicain s'était par ailleurs fait à
l'idée de la Commission nationale électorale,
chargée de détecter les irrégularités,
réclamant seulement d'en être partie prenante.
Las, aucun accord n'ayant pu être trouvé sur tous ces
points malgré de multiples rencontres, avec le
président de la République et son gouvernement, y
compris avec les bons offices des "intermédiaires" de la
société civile, et notamment la Ligue ivoirienne des
droits de l'homme, la LIDHO.
Pour prévenir le "désordre", le gouvernement
publiait un communiqué, faisant état d'"informations
persistantes" sur de "probables incidents dans les jours
à venir", assurant que "l'ordre sera maintenu" et
qu'il "ne saurait tolérer durablement l'utilisation de
moyens extra-légaux comme mode d'expression de
revendications".
Un décret présidentiel du 20 septembre avait interdit
toute manifestation ou sit-in pendant la période
électorale.
Les syndicats dans la danse, un peu
Inquiètes, mais peu engagées sur le terrain
électoral, les deux principales centrales syndicales
appelaient le mercredi 11 les responsables politiques à
renoncer à leur "logique d'affrontement" afin
d'éviter une "escalade de la violence" .
L'Union Générale des Travailleurs de Côte
d'Ivoire (UGTCI, ancien syndicat unique) invitait les
"travailleurs à observer le calme et la
sérénité" .
La Fédération des Syndicats Autonomes de Côte
d'Ivoire (FESACI) rejetant pur sa part "l'affrontement
fratricide" dans un texte en réaction aux violences du 2
octobre . Les déclarations des politiques (majorité
comme opposition) "ne vont pas dans le sens de l'apaisement
général", déplorait la FESACI qui redoutait
"une volonté résolue d'affrontement".
L'ex-Premier ministre Alassane Ouattara, de loin
L'ancien Premier ministre Alassane Dramane Ouattara, qui a renoncé à être candidat à l'élection présidentielle lançait lui "un message d'apaisement" en invitant les Ivoiriens "au dialogue pour que des élections démocratiques puissent aboutir". Ce message, Ouattara l'a délivré de Washington, en marge de l'assemblée annuelle du FMI, très loin de "son" pays.
Wodié dépassé
L'unique adversaire du président Henri Konan Bédié retenu par le Conseil constitutionnel pour l'élection présidentielle du 22 octobre, Francis Wodié, dénonçait pour sa part, et sans grand écho des "irrégularités et anomalies" concernant le "traitement" des candidats par les médias publics et les services de sécurité de l'Etat. Le dirigeant du Parti ivoirien des Travailleurs (PIT, gauche), petit mouvement d'opposition sans guère d'influence, M. Wodié, unique élu de son parti au Parlement, récusait les accusations de "trahison" formulées par certains partis de l'opposition.
"Lettre ouverte" du président
Dans cette période agitée, après avoir
rencontré une partie de l'opposition, Henri Konan
Bédié adressait une "lettre ouverte" aux
militants du FPI et du RDR .
Il faut "vous ressaisir" et "raison garder", leur
demanda-t-il, dans ce message diffusé par la
télévision nationale. M. Bédié -
provocateur, ou sincère ? - déplorait l'absence de
candidats de ces deux partis, en s'interrogeant: "N'y avait-il pas
dans vos rangs d'hommes ou de femmes dignes de se présenter
?". Puis avec une flèche à l'adresse d'Alassane
Ouattara traité de "candidat virtuel" ou "candidat
fantôme", le président de conclure, une nouvelle
fois très ferme : ."Oui à la démocratie,
non à la dictature du désordre, non à la
dictature de la rue, non à la chienlit".
Un mur de désaccords
L'ultime tentative de l'archevêque d'Abidjan, Mgr Bernard Agré, qui a célébré une "messe pour la paix en Côte d'Ivoire", à laquelle étaient conviée et présents tous les leaders politiques, opposition comme pouvoir, n'y a rien fait. Les dés étaient jetés, la parole serait à la rue. Et la danse macabre, comme prévue, entre gendarmes, policiers et opposants pouvait commencer. L'on dénombrait déjà trois morts au deux premiers jours des manifestions qui avaient commencé le 16 octobre, et qui devaient durer jusqu'au 22, jour fatidique du scrutin présidentiel.
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