COTE
D'IVOIRE
Le nouveau régime
joue-t-il
vraiment la carte de la réconciliation ?
Le nouveau président ivoirien, Laurent
Gbagbo, ne lasse pas de surprendre, tant ses premiers actes et
propos ne semblent pas faciliter la réconciliation nationale, qui
serait bien nécessaire après les tueries inqualifiables
du lendemain de l'élection présidentielle.
Que dire de son discours de combat, tenu au stade
Houphouët Boigny, lors de la cérémonie
d'hommage national à ces morts ?
"La mort n'a pas de parti, elle n'a pas de religion et
elle n'est d'aucune région", a-t-il lancé.
Certes, mais un peu vite dit. Tous les observateurs savent
bien - et il y aura des témoignages précis sur
cette question que sont entrain de recueillir des avocats -
que des forces de l'ordre sont venues chercher à leur
domicile des Dioulas ou des musulmans, sur
dénonciation ou sur information préalables. La
plupart des morts du 26 octobre, le jour où Ouattara
a décidé de contester l'élection de
Gbagbo, ont été tués en raison de leur
appartenance ethnique ou religieuse. Si la "la mort n'a
pas de parti, pas de religion et n'est d'aucune
région", il n'en est sûrement pas de
même du bras armé qui la provoque.
Trois jours plus tard, lorsque le Rassemblement des Républicains,
et Alassane Ouattara
enterraient "leurs" morts, au cimetière de Williams Ville, Henriette
Diabaté, secrétaire générale du RDR, déclarait
qu'il n'y aurait "pas de réconciliation dans la haine, pas de
réconciliation sans justice". "Celui qui a tiré pour décimer
des manifestants pacifiques au lieu de les encadrer et de les protéger,
n'est ce pas celui-là le vrai fautif ? La mission des forces de
l'ordre est-elle d'exterminer une communauté ? Il est trop facile
de prendre la victime pour le bourreau", avait-elle ajouté.
Certes, plusieurs enquêtes sur les
événements du 24 au 27 octobre ont
été ouvertes par la justice, mais que peut-on
en attendre ? Des avocats envisagent de créer une
association des victimes et leurs ayant droits, afin
d'assister les plaignants lors de leurs déposition.
On voit mal, en effet, des gens aller témoigner
contre des gendarmes þ devant des gendarmes, officiers de
police judiciaire. Le gouvernement ivoirien se serait
sûrement honoré en confiant ces enquêtes
à une structure totalement impartiale.
Que penser aussi des ces militants FPI, le parti du
président, qui ont insulté Ouattara lors de
cette cérémonie aux morts, aux cris de
"Mossi dehors", en référence à
l'ethnie majoritaire du Burkina Faso voisin.
Le président Gbagbo dû les rassurer puisqu'il a
réaffirmé qu'il n'était pas question de
"réécrire la Constitution", aux termes
de laquelle la candidature de M. Ouattara a
été refusée. Et le président de
mettre en garde tous les "comploteurs" qui pourraient
se laisser aller à des "idioties".
Une justice incertaine, commanditée par un pouvoir
qui semble vouloir ne faire aucune distinction entre les
victimes d'octobre, un président qui rencontre en
grandes pompes le général Gueï, alors que
dans tout Etat de droit qui se respecte, ce dernier devrait
être déjà sous les verrous. Autant de
fait troublants qui laissent à penser que Laurent
Gbagbo sait qu'il a besoin d'élargir sa base
électorale s'il ne veut pas se retrouver minoritaire
après les législatives prévues le 10
décembre. Comment expliquer cette
précipitation à promettre au PDCI que
l'ex-président Bédié pourra rentrer en
Côte d'Ivoire sans problème, si ce n'est pas
pur intérêt électoral. Etait-ce
l'urgence politique du pays ?
La justice, qui pour l'heure n'a pas encore trouvé ni fait arrêter
le moindre responsable des tueries d'octobre, a eu tôt fait de remettre
en prison les généraux Lassana Palenfo et Abdoulaye
Coulibaly, accusés de "tentative d'assassinat" sur le
général Gueï. Comment comprendre alors que
Boka Yapi, le commandant tortionnaire de la garde présidentielle
de Gueï, ne soit pas encore, lui, inquiéter par une quelconque
procédure ? Boka Yapi est notamment responsable - et Gueï
aussi - d'avoir fait torturer des soldats arrêtés après
l'attaque contre le domicile du chef de la junte, et d'en avoir tué
ou fait tuer au moins quatre - Diomandé Souleymane, dit "la grenade",
Sansan Kambiré, Siriki Ouattara et un Burkinabé - dans des
conditions atroces.
"Il n'y a personne, pour quelque raison que ce soit, qui
puisse bénéficier de l'impunité",
avait déclaré le ministre de
l'intérieur Emile Boga Doudou, lors de l'annonce de
l'ouverture d'une instruction judiciaire sur le charnier de
Yopougon, où 57 cadavres avait été
retrouvés. Personne ? On ose
l'espérer.
Copyright © Afrique Express N° 217
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