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Avec calme mais détermination
que l'Imam Aboubacar Fofana, porte-parole du COSIM (1)
analyse les événements d'octobre.
Entretien réalisé par
Afrique Express à Abidjan - Novembre
2000
Pour l'Imam Aboubacar Fofana, ce qui se
passe en ce moment en Côte d'Ivoire est bel et bien
une "guerre ethnico-religieuse
axée contre les musulmans de Côte d'Ivoire, et
orchestrée par l'Eglise catholique". Il estime que cette guerre de religion sournoise
a débuté sous Houphouët Boigny, qui
voulait que le pouvoir qu'il rêvait "quasi-héréditaire" reste à tout jamais dans les mains des
Akans, son ethnie. Ainsi est arrivé "au trône",
Konan Bédié, qui, toujours d'après
l'imam Fofana, a pris le relais de cette idée. Mais
pour le musulman qu'il est, "ces
choix pour conserver la direction du pouvoir ne
correspondent pas à la réalité sociale
de la Côte d'Ivoire". Il
rejette avec force des études sur l'immigration
musulmane en Côte d'Ivoire initiée par le
Conseil économique et social, (2) études qui,
d'après lui, sont "fausses
et visent à manipuler la vérité
historique" concernant
l'implantation des Musulmans dans ce pays. "Ailleurs, cela se règle pacifiquement, en
Afrique par la violence", déplore-t-il.
Et l'Imam Fofana de rappeler que l'Islam était
implanté en Côte d'Ivoire bien avant le
christianisme, que les Malinkés (musulmans)
occupaient le pays bien avant les Akans (venus par le suite
du Ghana). Il rappelle que les Nordistes en
général se sont répartis dans le pays,
et notamment dans le Sud, à l'incitation du pouvoir
colonial pour des "raisons
économiques". En
résumé, si les Dioulas sont descendus dans le
Sud, ce n'est pas pour conquérir le pays, mais bien
parce qu'à une époque, on avait besoin
d'eux.
Les Musulmans "ne veulent pas
forcément le pouvoir" mais
"on ne peut accepter que parce que
je suis musulman, je perde une partie de mes droits de
citoyen", enrage-t-il.
Dans cette sourde lutte pour conserver le pouvoir dans les
mains d'un catholique, le général Gueï
n'aurait été qu'un intermède
tragi-comique : "avant le coup
d'Etat du 24 décembre (1999), on ne savait pas
s'il était pas musulman ou non", ironise l'Imam, qui affirme qu'une partie de la
famille du général est musulmane. Tragique
malgré tout, car l'Imam estime que les chasses aux
musulmans et aux Dioulas auxquelles on a assisté au
lendemain de la "victoire" électorale de Laurent
Gbagbo, avaient été déjà
programmées pour le jour où la cour
constitutionnelle annoncerait le rejet des candidatures, et
notamment celle d'Alassane Ouattara. L'imam Fofana, comme
d'autres d'ailleurs en Côte d'Ivoire, estime qu'il ne
s'est rien passé ce jour-là parce que le RDR,
le parti de Ouattara, n'a pas bronché.
Petit retour sur l'histoire qui lui fait dire aussi que
depuis le premier jour où Alassane a laissé
entendre qu'il pourrait ambitionner la magistrature
suprême, alors qu'il était encore Premier
ministre, il y a eu "des
réunions de militaires Akans" pour envisager de régler le problème
à leur manière. A partir de là,
"Bédié a crée
sa milice dans la gendarmerie",
assure-t-il.
Inquiet de cette situation, les Imams ont tenté, en
vain assure-t-il encore, de rencontrer la hiérarchie
catholique.
Et aujourd'hui encore, alors que le président Gbagbo
prêche la réconciliation, il s'étonne
qu'il n'ait pas donné suite à une demande
d'audience formulée par l'Imam Koudous Idriss
Koné. Certes, il y a bien eu cette accolade purement
formelle entre les deux hommes au stade Houphouët
Boigny, le jour de la cérémonie d'hommage aux
morts des journées d'octobre, mais rien de plus.
De fait, l'arrivée aux commandes de Gbagbo "le petit
séminariste" ne doit pas déplaire à
l'Eglise ivoirienne, Monseigneur Agré,
l'archevêque d'Abidjan, en tête. Un Laurent
Gbagbo, qui a émaillé ses premiers discours
d'une multitude de références
bibliques.
Inquiet pour
l'avenir, l'Imam Fofana ? Assurément.
Lors des législatives, il redoute
toujours l'action de la gendarmerie et de milices
"anti-musulmans". Il s'inquiète déjà de voir
les forces de l'ordre recommencer, selon lui,
"à arracher les cartes
d'identité aux musulmans aux alentours des
mosquées ". (NDLR : afin
de les empêcher de voter).
S'il assure que les Imams du pays n'en sont pas encore
à demander aux musulmans de s'armer pour se
défendre, il remarque, malicieux, que "quand on met une fois le doigt dans le feu et que
ça brûle, on prend ses précautions pour
la prochaine fois".
D'autant qu'il reste persuadé que "des gens n'ont pas renoncé à leur
volonté de génocide". Des mots forts, mais qu'il justifie: les tueries
"ont fait ressortir ce que nous
savions mais qu'on ne pouvait pas dire", dit-il. Et il rappelle que le COSIM et le CNI
(Conseil national islamique) avaient alerté dans une
lettre commune toutes les ambassades et institutions
internationales présentes à Abidjan. Dans
cette lettre, après avoir répertorié
une multitude d'exactions à l'encontre de la
communauté musulmane, le COSIM et le CNI
écrivaient : "Si on analyse
l'histoire, on se rend compte rapidement que dans toutes les
sociétés où il y a eu des massacres
d'hommes et de femmes, les premiers indices ont
été d'indexer une communauté, de la
montrer comme étant responsable de tous les
problèmes que connaît la société,
de la culpabiliser au niveau le plus élevé du
pouvoir étatique".
Après ce qui s'est passé le 26 octobre, l'Imam
Fofana conclut que "les gens qui
ne veulent pas glisser jusqu'au débat
islam-christianisme doivent se pencher dessus avant qu'il ne
soit trop tard".
Les "gens", c'est aussi "la France"
pour l'imam, la France qui
"historiquement est responsable du
tracé des frontières et des mouvements
migratoires dans la région, et qui doit intervenir
pour régler les problèmes
actuels". Si un conflit
"ouvert" islamo-chrétien se déclare en
Côte d'Ivoire, "cela
embrasera aussi le Mali, le Burkina et le
Bénin", note-t-il, avant
de rappeler aussi que "la question
de l'ivoirité a emporté Bédié,
puis Gueï et que Gbagbo devrait y
réfléchir à deux fois avant de suivre
cette voie".
Tout le monde est
prévenu.
(1) Conseil
supérieur des Imams, l'organisation la plus
représentative de la communauté musulmane du
pays, qui est présidée par l'Imam Koudous
Idriss Koné
(2) Ce rapport sur l'immigration en Côte d'Ivoire a
été publié par le quotidien
privé, Le Jour (N° 1251) du 8 avril 1999.
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